Les notes (sur Lichtenberg)
Un texte sur les notes de Lichtenberg, par Hervé Quintin, cité par Grégoire Tosser dans son article sur Kurtág « Humour et fragments », dans Ligatures, la pensée musicale de G. Kurtág. :
« Il s’agit de noter systématiquement, dans l’instant, toutes ses pensées, ses associations d’idées, tous les produits de son activité mentale et consciente et raisonnante. [...] Si projet il y a, c’est celui d’une tentative globale consciente, d’appréhension du monde et de soi, et du rapport entre soi et ce monde, à travers l’activité mentale d’un sujet, par une accumulation d’instantanés, d’où ce texte éclaté, multiforme, privilégiant les microstructures textuelles [...] ces textes sont d’une certaine façon autistiques, en ce qu’ils ne constituent pas, ne dessinent pas d’instance de lecture distincte de l’énonciateur lui-même – c’est précisément peut-être cette absence de visée qui permet à chacun de se les approprier. « (p. 132)
→ à verser sans doute au dossier de la réflexion en cours sur la notation, celle de Claude Mouchard, la mienne ici en ce Flotoir, mais aussi les grands modèles tutélaires et tant admirés que sont Valéry, Lichtenberg, Leopardi, Perros.
Echos encore, Kurtág, Caroline Sagot Duvauroux
Stephen Blum dans son essai sur les Kafka Fragmente op. 24 de Kurtág cite le jugement d’István Balázs: « l’unité du cycle se joue sans cette à la frontière entre dispersion et cohésion ».
C’est une part, mais une part seulement de ce j’ai ressenti en écoutant Caroline Sagot Duvauroux hier (voir Poezibao) dans une émouvante séance à l’auditorium du Petit Palais. Cela aussi que j’ai éprouvé en retranscrivant ses propos. Immergée dans mes notes, j’ai eu le sentiment de quelque chose qui n’était pas aussi précis et clair et cohérent que ce que j’avais entendu et que je retrouve de nouveau lorsque je lis l’ensemble de mon article ! C’est un peu mystérieux.
Car la dispersion ne me semble qu’apparente, elle est plutôt le reflet d’une complexité, d’un tout complexe et qui comme tel en sa complexité peut donner un sentiment de fuser dans toutes les directions. Il s’agit en fait de l’ambition d’embrasser sinon le tout du moins beaucoup du tout, de ne pas l’appauvrir, par l’effet de la raison et l’usage de la langue, tous deux fonctionnant ici de façon restrictive. Il y a donc un autre facteur qui rassemble les éléments (supposés être dispersés) en une cohérence et il se peut que ce soit l’art (mais disant cela on ne dit pas grand-chose) de Kafka, de Kurtág, de Caroline Sagot-Duvauroux, leur énergie en tous cas, leur attention énergétique à l’apparente disparité, qui n’est que complexité, de ce qui se donne à percevoir, appréhender, puis peut-être à traduire. Le courage qu’ils manifestent aussi, devant le risque d’être submergés. Leur implication à eux, ce barrage filtrant peut-être mais non édulcorant qu’ils posent sur le flux continu et infiniment pluriel et complexe de la réalité, qu’il s’agisse dans le cas de cette œuvre de Kurtág de l’ensemble de l’œuvre de Kafka, ou pour Caroline Sagot Duvauroux de son appréhension du monde, à un moment donné. Réalités extérieures et intérieures, toutes deux infiniment complexes et mouvantes, se superposant. Il est sans doute de plus en plus difficile de faire œuvre dans le monde tel qu’il se donne aujourd’hui. Mais il se peut aussi que l’œuvre d’art soit un des rares facteurs qui puisse donner accès à une connaissance, soit-elle mince, partielle, partiale, de ce monde. Et de façon non abstraite et désincarnée, puisque cela est passé par l’implication forte d’un corps, d’une conscience, dans le flux de cette réalité.
Kurtág, Bartók, Beethoven
De Kurtág la remarque suivante : Bartók est sa langue maternelle et Beethoven est la langue maternelle de Bartók (cité p. 186).
petit cycle ramifié
jeux de veines, rouges, violettes, ce grand arbre fusant à foison, sens dessus dessous toutes les formes et leurs sens, poumons de sensations, alvéoles de fougères – le monde en ramification et barque sur l’océan des courants – et la respiration éprouvante du monstre tapi, lit du monde – lui raboter les naseaux et les oreilles, jouer aux osselets avec ses fragments, tromper sa bêtise abrutie et repue, leurres et faux signaux – l’attirer hors, débloquer l’entrée des grottes, libérer de son antre poissons d’or et les coraux, ramifications infinies, jeux de veines rouges, violettes.