Kafka, toujours
Choc magnifique et bouleversant, en ouvrant avec la lassitude déceptive habituelle mais inconsolée Le Monde des Livres, de cinq portraits en noir et blanc, qui sautent littéralement à la figure. Au centre, le portrait bien connu de Kafka, entouré de quatre portraits, ceux des femmes qu’il a aimées (dans le contexte d’une critique, par Amaury de Cunha du livre de Jacqueline Raoul-Duval, Kafka l’éternel fiancé.)
Parmi celles-ci, bien sûr, Milena Jesenska à qui j’ai beaucoup pensé ces jours-ci après avoir lu les pages que lui consacre Claude Mouchard dans Qui si je criais… ? (en relation avec Margarete Buber-Neumann). Et Kafka, bien sûr, venu aussi en visite de façon insistante au travers des Kafka Fragmente de Kurtág, fragments portés par la belle voix de Charles Gonzalès pour la traduction et par la voix chantée de Sylvie Robert pour les fragments chantés en allemand, en alternance, dans une émission de février 2011 du « Matin des musiciens » sur France Musique.
Et voici dans un encadré, sur la même page de ce Monde des livres, daté du vendredi 15 avril 2011, l’annonce de la parution d’un petit livre, Les Aphorismes de Zürau, qui regroupe les écrits de Kafka quand il était chez sa sœur, en 1917, avec citation de cette phrase choisie par Kurtág : « les cachettes sont innombrables, le salut unique mais les possibilités de salut aussi nombreuses que les cachettes »
→ un de ces textes tellement énigmatiques mais fascinants dont le sens ne cesse de fuir, de se déformer et reformer quand on tente de l’appréhender, en partie parce que la conscience hésite à suivre deux pistes inconciliables, le thème du salut (avec les éventuelles réticentes dues à l’usage de ce mot dans un contexte religieux) et celui de la cachette. Réécouter ce qu’en fait (dit) Kurtág serait peut-être un moyen de mieux le saisir, dans sa vérité ?
Retour à K
→ alors quoi, maintenant ? Retour à Kurtág, c’est l’impulsion, savoir entendre ce désir qui pousse vers tel ou tel livre, sans égard pour ce qui devrait être lu, ce qui a été plus ou moins programmé ou décidé, faire confiance à cette tension vers, à un moment donné.
Kurtág, Celan, Bacon
… en effet par le biais d’une étude extrêmement dense et très féconde de Beate Perrey, (in Ligatures, La pensée musicale de György Kurtág) une étude qu’elle dit interdisciplinaire et qui rapproche le musicien, le poète et le peintre « à travers leur quête commune de saisir les formes invisibles qui s’emparent d’un corps jusqu’à le réduire au cri » (80).
Kurtág a en effet composé une pièce autour du poème de Celan, « Tübingen, janvier » (in La Rose de Personne).
Etude très complexe en effet qui s’appuie sur les confrontations des trois œuvres (pour Bacon il s’agit de trois toiles bien précises, un portrait du pape Innocent X, un détail du triptyque « Trois études de figures au pied d’une crucifixion » et « Tête I »). L’étude se porte successivement, à la manière d’une lampe, sur tel ou tel aspect de chacune des œuvres en question pour tenter d’explorer, éclairer d’une manière légèrement différente, déplacer de l’une par rapport à l’autre la double question : celle de la « forte propension à se taire » dont parle Celan dans Le Méridien et celle du cri. Autrement dit : que peut-on faire avec ce qui n’a pas de mots, voire de nom. Ce sera par exemple la « voix étranglée » chez Celan et Kurtág : « tâchant de capter ce qui est au-delà des mots, au-delà d’une expression métaphorique ou symbolique, ils nous confrontent à des "pensées visuelles", voire à ces "images de pensée" (Gedankenbilder), de Walter Benjamin qui se rapportent à une réalité innommable. » (80) « Ces images poétiques, sonores ou visuelles, sont chargées de cette énergie vorace dont la notion de "savoir non pensé" ("the unthought known") du psychanalyste anglais Christopher Bollas rend parfaitement compte ».
Aspirer à la condition de musique
Les trois tableaux de Bacon, reproduits dans le livre, sont terrifiants et le deviennent encore plus dans leur confrontation à Celan, à Hölderlin, à Kafka et à Kurtág. « La douleur fait brûler tout vocable et le rend muet » (Blanchot, cité p. 88.
« En relâchant le lien de causalité entre parole et image, c’est-à-dire ce sur quoi se fonde la double articulation du langage, exaltant la langue comme pur ensemble de "configurations acoustiques de pensées" (Novalis) ou encore en la transformant en "pur mouvement libéré de l’objet", les poètes poussent la langage à abandonner toute référence pour aspirer à la condition de musique »
→ cette dernière remarque me touche évidemment au plus profond. Elle montre aussi la fécondité d’une mise en regard d’arts différents pour tenter d’approcher le processus de la création, et en particulier dans des conditions hors-normes, extrêmes, où elle est menacée de devenir impossible, d’être engloutie.
C’est une des raisons pour lesquelles il m’est apparu qu’il fallait changer l’intitulé de la seconde anthologie de Poezibao, « Notes sur la poésie », en « Notes sur la création. » Une citation de Kurtág ou sur Kurtág peut éclairer, parfois mieux qu’un texte littéraire, la question de la création.
Signes, jeux, messages
parti sans rampe en vrille, mille chemins et tant de cachettes, sens unique ou pluriel, non sens, en pluie ou goutte à goutte – sonder sans relâche signs, games and messages, faisceau sur les fragments à terre dans le couloir sombre, petite lueur locale pâlotte et tremblante, seule – vieille lanterne, gaz de rue, fanal bringuebalant, les roues sur les pavés, l’avion haut dans le trop de bleu et la détresse qui blanchit les mots – fin de partie au seuil d’un obscur plus obscur à sonder à mains nues, en chantonnant pour se donner confiance et mots inventés pour tromper la fausseté et le détournement de la beauté