Kurtag
Lecture de Ligatures, la pensée musicale de György Kurtág, sous la direction de Pierre Maréchaux et Grégoire Tosser, Presses Universitaires de Rennes
Introduction des deux maîtres d’œuvre du livre.
« Kurtág n’a jamais œuvré mimétiquement dans un sillage magistral unique ; il a su s’approprier toutes sortes de langages sans qu’aucun n’ait véritablement modifié le cours déterminé de son écriture. Et lorsque les œuvres des autres compositeurs affleurent dans sa pensée musicale, comme de courtes déflagrations très étrangères, elles sont vite atténuées et assourdies par une sorte d’égotisme démiurgique ».
→ Outre le fait qu’il est extrêmement bien écrit, ce texte peut faire rêver tout créateur, minuscule ou imposant. C’est une sorte d’idéal de confrontation et de compagnonnage avec d’autres créateurs qui est décrit là. Réminiscence ici : György et Marta Kurtág, sur leur petit piano droit, dos au public, interprétant une transcription de Bach.
Et les auteurs de poursuivre en affirmant que « chaque pièce de Kurtág apparaît comme une proposition nouvelle et que nul autant que lui a autant « confiance en les pouvoirs de la musique, en sa capacité à dire, à raconter, à formuler une pensée ».
→ dire, raconter, formuler… une pensée, c’est ce que l’on ressent si souvent en écoutant un des Játékok, ces « jeux », pièces souvent extrêmement courtes, parfois moins d’une minute, sorte de geste musical(e) et journal du compositeur.
→ noter aussi que Kurtág transmet de la confiance à son auditeur. confiance en cette capacité de la musique et qu’il semble autoriser celui même qui ne sait rien de la composition à se laisser aller sur un instrument de musique à de brefs gestes improvisations, susceptibles de traduire un instant, une sensation, un désarroi, une indignation, un chagrin, un moment de solitude, la pensée de la mort, etc.
C’est sans doute le propre des grands créateurs d’ouvrir ces perspectives inconnues et immenses mais aussi de donner à celui qui reçoit une forme de confiance et de lui proposer comme une invitation à utiliser et développer ses propres moyens de création, fussent-ils des plus modestes.
Kurtág et la ligature
« La pensée semble parfois résider dans les liens vacants entre le dynamique et le statique, l’organique et le juxtaposé, le tout et l’instant. »(15)
→ Belles paires d’éléments rapprochés en ce sens que ces rapprochements ne vont pas de soi. L’organique et le juxtaposé seraient comme éléments imbriqués d’un tissu vivant d’une part, collage de l’autre, la peau et Schwitters par exemple. De l’hétérogène ? Peut-être mais régi par des rapports et par ce qui peut circuler librement [les espaces de liberté dans une pensée dominée par la raison ne sont pas si nombreux] entre ces pôles-là, réalités qui ont sans doute plus à se dire qu’on ne l’imagine. Qui dit d’ailleurs que du juxtaposé n’a pas fini par devenir de l’organique dans l’évolution ?
Et tournant la page, cela :
« ainsi l’œuvre est avant tout ligature ».
Ligature
Curieusement les définitions du TLFI et plus encore celle de Wikipédia sont insatisfaisantes. Les auteurs du livre sur Kurtág évoquent une « réalité musicale, rythmique et mélodique, dont les origines remontent au grégorien ». Le terme en tous cas est utilisé dans plusieurs domaines, en médecine, en horticulture, en organologie et signifie toujours quelque chose qui lie des éléments. L’excellent Dictionnaire des mots de la musique de Jacques Siron propose :
(notation musicale) : barre qui relie les croches, double-croches (cette acception est controversée car elle prête à confusion) – dans la notation musicale médiévale, regroupement de plusieurs notes entre elles, dont la graphie indique le rythme selon des règles complexes et changeantes.
→ du bien-fondé de l’application de ce terme, un peu difficile à cerner, polysémique à la musique de Kurtág !
Kurtág dont il est dit qu’il ne « cesse d’embrasser l’histoire de la musique et que lien, liaison, relation y sont omniprésentes : « l’œuvre implique l’association ».
→ je repense lisant ce livre à la remarque de Claude Mouchard sur les temporalités différentes et la nécessité de se mouvoir en même temps, dans l’ici-maintenant, dans différentes temporalités
« quelque chose se lie, quelque chose est à lier, quelque chose cherche à se lier »
[on peut aussi penser à la belle parabole évangélique sur les grains de blé et les raisins épars qui vont donner le pain et le vin]
→ se lier est aussi la pulsion fondamentale du vivant dans sa pulsion encore plus fondamentale à se perpétuer
→ quelque chose aussi se lit, quelque chose est à lire (et à lier), quelque chose cherche à être lu et lié.
Cette « musique de l’ombre et de l’écho » est « une musique de la limite, de la frange et de la frontière : un entre-deux. » (18)
Kurtág lecteur
Cité par les auteurs comme très aimé de Kurtág, le poète János Pilinszky. Que je ne connais pas. A suivre pour Poezibao.
Car Kurtág est un grand lecteur et connaisseur de la littérature.
Il explore le rapport de la musique et du texte selon trois axes, le dialogue, l’accompagnement, la fusion. Ce sont au fond aussi les trois termes évoqués dans les conversations avec Marie-Claire et Alain Bancquart.
K comme
K comme Kurtág et bien sûr comme Kafka avec cette citation des Kafka Fragmente « il existe un but mais pas de chemin ; ce que nous appelons chemin, c’est l’hésitation »
→ émission du Matin des Musiciens, France musique, début février, les Kafka Fragmente avec Sylvie Robert, soprano, Jeanne-Marie Conquer, violon et pour les textes, une traduction donnée de chaque fragment avec son exécution par Charles Gonzales.
« Pour Kurtág, l’écriture est souvent une analyse impitoyable de son propre monde intérieur » (27)
terres dévastées et florissantes
champ labouré, terres dévastées et florissantes côte à côte, collines ensoleillées, plutôt riantes, joueuses avec soleil et eaux et ces combes glaciales et glaçantes aux ombres écrasantes, bruit de cailloux-têtes – fouler ces têtes, fouler ces mondes passés retournés en terre, pierre et poussière, recondensation de l’éparpillé d’après la mort, rebrassages des atomes et des identités, de chat à main, d’euphraise à falaise, passant par l’eau – eau passée partie, eau passée renouvelée, eau passée présente, présence s’absentant dans le mouvement qui l’entraîne comme l’instant et ce peu d’être – être attentif aux minuscules déflagrations locales, éboulis de grains de sable, déplacements d’air, glissements de pensées minuscules, flux de particules, épanchements de chaque côté de la ligne de partage des eaux.
Chalamov (avec Claude Mouchard)
Une page, une seule de Qui si je criais… ? Avec toujours ce double défi auquel est confronté celui qui veut tenter d’écrire son expérience de l’extrême. D’un côté vaincre la visée centrale de l’oppresseur qui est d’anéantir non seulement tout trace mais aussi toute possibilité de trace. faire en sorte que l’homme soit incapable de restituer quoi que ce soit de lui-même et de ce qu’il a subi « à aucune communauté ou continuité humaine ».
pas même le seul fait da’voir été, mais « pas la moindre trace d’une place, d’un lieu »
→ donc ce qui est le propre de tout homme, ne laisser aucune trace (sauf exception, comme les grands créateurs, mais c’est une courte trace à l’échelle des temps), le propre de l’homme étant de disparaître à tout jamais, sauf qu’ici ce à tout jamais au lieu de se mesure à l’aune d’une ou deux générations et de n’être en général pas vécu par celui qui va mourir, l’est en quelques jours/mois/années, en toute connaissance de cause.
Dégel de cadavres, Chalamov, Mouchard
« le passé redevenait présent et atroce comme un dégel de cadavres ».
Terrible cette formulation, qui précède en fait la référence aux pages où Chalamov découvre le « secret de Kolyma » : des monceaux de cadavres confiés au permafrost « les cadavres attendaient dans le roc, le permafrost ».
« Comme si la pierre s’était "promis" de ne rien oublier, d’attendre et de conserver le secret »…