Bernard Noël, Jean Daive
Bel entretien en ouverture du dossier consacré à Bernard Noël par le dernier CCP (Cahier Critique de Poésie) du cipM. Chez Bernard Noël, comme un refus de se prendre au sérieux, des doutes constants, sur lui, sur le passé, sur la capacité à reconstituer si longtemps après ce qui l’a animé.
Bernard Noël, la prééminence du langage
« À quel point notre œil a besoin de nommer [...] On ne regarde plus rien, on nomme [...] l’œil est plus habitué à nommer qu’à regarder et la nomination illumine en quelque sorte le regard, donc le rapport au monde. » (CCP, n° 21, p. 13)
→ serait une des raisons de cette évolution irréversible, à un moment crucial de l’enfance, lorsque par l’arrivée progressive du langage cesse le fait de recevoir le monde par les sens seuls, sans interposition des mots. Mots qui vont venir mettre de l’ordre dans le chaos des perceptions, leur affolante surabondance. Force des mots mais aussi chape de plomb à jamais, sur le fascinant et merveilleux chaos. Dont on cherchera, peut-être, à retrouver quelque chose par une forme de « transe », qu’elle soit le fait de l’alcool, des drogues ou des arts. Le langage est à la fois étai et barrière entre le monde et soi.
→ et la musique ? Souvenir de cette expérience, un jour, où le fait de me mettre à écouter de la musique a complètement métamorphosé le pauvre petit buisson rachitique qui était devant moi. Le continuum interne des mots le rendait inexistant. Avec la musique ce fut un peu comme si chacune de ses feuilles était devenue vivante, vibrante. Si j’avais volontairement observé le buisson, les mots m’auraient entraînée sur le chemin, logique, tracé, prédéterminé de la description mentale qui même réussie voire élaborée ou virtuose serait restée froide (impression produite par tant de poèmes !). Les mots, congédiés par plus fort qu’eux, la musique, il y eut une forme de « contact » qui permit un court instant une appréhension de la spécificité et de la totale singularité (qui est le fait de tout « étant ») de ce maigrichon !
Bernard Noël et la « relation avec la surface peinte »
Admirable remarque de Bernard Noël qui apporte un éclairage essentiel : « la relation avec la surface peinte est essentiellement une relation d’échange à travers l’espace que diffuse la toile et l’espace que diffuse l’œil » (CCP, n° 21, p. 14)
→ où l’on retrouve peut-être l’idée de la « chimère » (dans le rapport avec l’œuvre d’art et dans la relation interpersonnelle), ce qui se crée au point de jonction, dans l’espace de jonction des deux flux et des deux existences. Je pense une fois encore à cette sensation quasi physique éprouvée lors de ma visite à la grande exposition Matisse / Picasso que les toiles de Picasso émettaient vers moi des « piques » qui me repoussaient, alors que dans le même temps celles de Matisse créaient une orbe dans laquelle je pouvais entrer, me reposer, me nourrir de lumière, de formes, de couleurs. Et ce même sentiment en essayant de jouer (et non pas en écoutant) la musique de Schumann comme si sortaient de la partition ces mêmes « piques » qui me diraient « je ne suis pas pour toi » alors que Schubert me prend littéralement et très concrètement dans ses bras de musique ».
Siegfried Plümper-Hüttenbrink
Je retrouve dans ce dossier ce très singulier auteur, déjà rencontré au détour de lectures et dont j’ai acquis deux petits livres, De la lecture (selon Walter Benjamin et Ludwig Wittgenstein) et En lettre recommandée….
Évoquant le Cum deredit du Nisis Dominus de Vivaldi, il écrit à propos de l’a voix de haute-contre : « à son écoute nous ne saisissons plus que le vide laissé par un corps et qui se sera incarné en absence, dans l’ombre portée, auratique, de sa voix » (CCP, p. 32)
→ propre de tout art peut-être mais musique plus précisément, à la fois par l’extinction inéluctable de la musique qui laisse l’empreinte de son déroulé évanoui, souvent fantomatique. Mais aussi par l’absence du compositeur, sa main, sa voix, son « travail » qui ont fait naître l’oeuvre et qui sont convoqués comme absence inéluctable mais indispensable, constitutive, à chaque lecture ou exécution ou écoute de la partition. A été là quelqu’un qui a créé, voulu, pensé cela.
Devant une toile : a été là, devant cette toile devant laquelle je suis, dans l’ici-maintenant, Rembrandt, Van Gogh, de Staël, Fautrier… De ses présences, actives du surcroît, il reste quelque chose qui me touche au sens concret du mot comme quand je croise la fille de Nicolas de Staël (qui est aussi l’épouse d’André du Bouchet) ou le fils de Paul Celan. L’aura de ses présences survit à leur disparition.
Et cela s’applique aussi et superlativement, j’en prends soudain conscience, à ce qui se passe dans la vraie lecture qui recrée la présence qui s’est retirée, qui s’ab-stient en quelque sorte quand le livre est fermé. L’ouverture du livre ou plutôt l’entrée véritable dans le « corps du texte » réincarne l’ombre portée, auratique, de la voix…
et si la face, par cette tache
et si la face, par cette tache – puisque la face, mangée, un sera, face à face au futur – envers proche, ombre portée d’un certain, ré-inhumé à chaque instant – dans le trou à venir, face caché sans autre solution sinon de continuité – essaimage des taches avides en chair et os, taches solaires, tuent l’œil imprudent.