Tôge et les poèmes de la bombe atomique
toujours dans le livre de Claude Mouchard, Qui si je criais… ? (dont j’aime tant qu’il ne se soit pas cantonné à un seul drame, mais qu’il sache interroger les œuvres nées autour de la shoah, comme du goulag, puis de la bombe atomique…
Chez Tôge Sankichi comme chez Chalamov : au cœur du désastre, vide d’existence, radicale impuissance à élaborer le présent, à le faire sien (380). Il y a vide, absence dans le présent, l’être semble n’être pas (plus même que n’être pas là) et totale absence d’existence subjective. Ce qui semble induire un rapport avec le temps totalement autre, un temps qui est comme figé et à l’intérieur duquel le travail usuel de la mémoire, tri, élimination, refoulement, conservation (souvent modifiée) ne se fait pas. « Qu’est-ce qui risque de continuer indéfiniment ? Ce qui n’a pu devenir du passé ni pour une subjectivité, ni pour une société ou l’humanité » (p. 389) – or les œuvres-témoignages imposent au lecteur « la permanence de ce qui ne peut être du passé » (391) et elles disposent le lecteur à « n’être pas sans rapport avec ce qui ne sera jamais une étape dépassée et qui double désormais l’histoire.
→ d’où la nécessité d’oser s’y confronter.
→ très puissante me semble-t-il sur le plan conceptuel, cette idée de la juxtaposition de temporalités différentes et celle de ce doublage du temps présent par un temps cru passé et qui n’est pas passé et qui informe en fait chaque évolution et peut-être chaque pensée d’aujourd’hui. Une sorte d’immense ombre portée, le temps que durera cette civilisation en tous cas, sur tout son devenir. Et pourquoi il ne peut en être autrement, il me semble que toute l’exploration que fait Claude Mouchard des processus à l’œuvre chez ceux qui sont parvenus à élaborer une œuvre-témoignage, le fait comprendre en profondeur. Et fait peut-être aussi comprendre pourquoi certains, alors qu’ils n’ont en principe rien (eu) à voir (?) de près ou de loin avec ces désastres, en sont comme hantés et dans l’obligation de toujours y revenir.
ne pas se dérober au réel
En soi une règle de vie et quelque chose de si difficile à mettre en œuvre ! CM cite Bataille (p. 382) et « son effort constant pour ne pas se dérober au réel là où on a envie de le rejeter ou de le voiler ». Ce qui vaut dans tous les domaines de la vie, depuis l’intra-personnel le plus profond jusqu’aux questions de civilisation : ne pas se dérober au réel, se savoir en permanence tenté par le déni, tenter de le contrer. Par la lecture, l’information, la réflexion. Sans cesse.
du nucléaire
À propos d’Hiroshima mais entrant tellement en résonance (comme les noms au demeurant) avec Fukushima : « Dans les instants, eux-mêmes dilatés de l’explosion, s’amorça immédiatement la consécution sans fin des effets biologiques » de telle sorte que « l’aveuglante instantanéité de l’évènement s’était doublée sur le champ d’une autre temporalité ».
Anders
« Nous appartenons à la génération de ceux qui ont tenté sans relâche des années durant de comprendre les évènements passés afin de mettre en garde, de manière convaincante, contre leur répétition – mais qui savaient, remplis d’angoisse, [...] que ce qui s’était produit une fois pouvait se produire une deuxième fois, et même avec moins d’inhibition ».
(cité in Qui si je criais… ? p. 387par Claude Mouchard qui raconte dans une note comment, réfugié aux États-Unis, Anders, comme l’a relaté Enzo Traverso, refusa de traduire un ouvrage marqué de préjugés racistes à l’égard des Japonais et fut licencié comme feeble mind)
Dans la citation la chute est terrifiante, ce « et même avec moins d’inhibition ».
Quant à la tentation de se dérober au réel, je l’expérimente cruellement en comparant les chiffres de fréquentation de ces petites plateformes de veille créées sur Scoop.it : 280 visiteurs seulement pour Qui si je criais… ? créé le 8 avril 2011, alors que j’aborde le goulag coréen, les procès au Rwanda, celui de Duch au Cambodge et souvent les camps soviétiques ou nazis, la violence contre les homosexuels… à comparer aux 1406 visiteurs de Muzibao, l’espace consacré à la musique classique et contemporaine (créé le 12 mars 2011)
murmure petite source
quand bée la bouche est-ce vide, est-ce être, monde ou corps, ligne de fuite ou avaloir, quand bée ce trou, qu’entendre ? – souffle terrible et noir, haleine infernale ou murmure petite source à capter à tout prix, trace infime d’une vie en écrasement mais demeurant, filet, fil ténu, ruisselet comme celui-là qui courait jadis par les sous-bois dans les éclats de jour – tentation de détour, chemin passé, souffle étouffé pour toujours, intranquillité refusée – mais le masque alors, yeux enténébrés, oreilles bouchées et le sentir tavelé comme pomme pourrie oubliée au fond du mûrissoir.