se décaler, et très peu
jouer sur la frontière, passer la porte, basculer de l’autre côté – dans l’image composer la fuite, le glissement subreptice, effacement des contraintes et distances, la fleur est le livre, le livre la fleur ou ce pan de ciel découpé par la fenêtre – retrouver l’emmêlement pré-géométrique, brouiller la perception composante et faussée – se décaler, tout simplement, et très peu – cela suffit.
(d’une prise de vues, en pensant à Gôzô Yoshimasu, que j’ai vu à Nantes, cet automne, sans cesse photographier, des reflets, des superpositions, de petites ombres, puis filmer le lendemain, après sa lecture, des feuillets transparents qu’il faisait coulisser les uns sur les autres)
visages, Bernard Noël
Anne Malaprade consacre un très beau texte à la présence du visage dans l’œuvre de Bernard Noël (toujours dans le CCP n° 21) :
En premier lieu dans les travaux sur la peinture de Bernard Noël, avec cette idée du visage du peintre qui même non représenté sur la toile émane de celle-ci et rencontre le regard sans visage du spectateur.
Elle aborde ensuite la question du visage dans un contexte de violence
→ ici irruption dans le champ de la conscience de l’actualité puisque Ben Laden vient d’être tué par un commando américain et que de pose la question de la publication des photos de son cadavre, alors qu’une fausse photo de son visage a été divulguée dans les heures qui ont suivi l’attaque. « Dans la violence, le visage battu, comme, sans doute le visage frappant, devient « tête », son humanité se déforme, s’animalise, s’objectivise » (p. 56)
→ seconde irruption, celles de ces « cailloux-têtes », que je compose à partir de photos de pierres où j’ai vu des visages et que je détoure simplement pour leur donner statut de « tête ». Visages étranges, tellement humains et tellement in-humains
→ et cela aussi alors qu’on sait la fureur répressive qui s’abat sur la Syrie. Je ne sais pas si la photo de Ben Laden est atroce mais je pense à ces milliers de visages explosés, fracturés, défigurés par les coups, les balles, les « outrages » pour employer le vocabulaire de Bernard Noël, ces visages qui se sont lentement formés depuis l’utérus maternel, qui ont été marqués par le passage du temps, les peurs, les espoirs, les désillusions et qui arrivent à cette seconde précise où le rassemblement incomparable de leurs traits et leur confondante singularité sont dévastés par la violence. : « ce saccage des visages, leur désublimation »… écrit Anne Malaprade, p. 57.
« tous mes amis… » (Bernard Noël)
Tous mes amis ne sont pas de mon temps, écrit Bernard Noël p. 68
phare, phrase seule dressée sur ce chaos
phare solitaire devenu inutile, bouées sifflantes pour seule compagnie, et cet assaut incessant de cris sans voix, de souffles sans bouches, de visages liquéfiés, délités comme mie dans l’eau – houle incessante, ressac heurtant brut le roc, ni repos ni répit – hordes de disparus et d’assoiffés, d’errants et de vaisseaux fantômes, de noyés revenants – et le phare, phrase seule dressée sur ce chaos, faisceau balayant l’obscur du ciel, l’obscur des profondeurs, l’obscur du monde, pour rien – sauf conduite cette lumière pulsant, fossile comme du pulsar à l’autre bout du temps.