Déchirure de la division
J’ai publié hier dans l’anthologie permanente de Poezibao un très beau texte d’Emmanuel Hocquard, évoquant une sorte de mise en contact avec la réalité du monde : assis près d’une fenêtre, il regarde un petit poirier et écoute de loin une émission à la radio, quand soudain le mot amour, prononcé par une jeune fille, semble trouer l’espace et ouvrir le monde, suscitant une mise en contact très intense avec le poirier. Hocquard s’en explique très bien et cite longuement un texte d’Enfance de Nathalie Sarraute qui évoque une expérience similaire.
Je me suis souvenue alors de ma propre expérience, ce jour où je regardais un arbuste des plus banals, regarder n’est même pas le mot, où mes yeux étaient posés sur une sorte de buisson, partie d’une haie plutôt vilaine et sans intérêt. À un moment donné, j’ai mis mon petit casque audio et j’ai commencé à écouter de la musique. Et là, métamorphose complète de la perception, des sensations, des impressions en étroite correspondance avec les expériences, car ce sont des expériences, relatées par Hocquard et par Sarraute. Une sorte de déchirure de la division, un franchissement d’une paroi de verre qui isole du monde, un retrait sans doute de la conscience et de ses défenses, une sortie du modus operandi usuel et formaté dans la perception du réel…
J’ai pensé aussi à ces expériences en cours qui consistent à fixer des stéréogrammes ! Ces images apparemment plates, très brouillées, qui recèlent en fait des motifs en trois dimensions qu’une certaine modification de la façon de les regarder permet de discerner. Non plus en fixant bien droit l’image, mais en modifiant son accommodation, pour la laisser parler, se révéler (comme dans le bain, la photo)…. On doit tromper son propre regard, le forcer mais en douceur… et soudain cette perception très nette que le regard se met à diverger ou à converger, selon les cas, que deux parois glissent (Sésame, ouvre-oi !) et que l’image se métamorphose complètement, montre ce qu’elle est réellement et attire à l’intérieur d’elle-même.
blanc clinique et soleil noir
Qu’y a-t-il de plus noir que le noir ? Le blanc pur, clinique, sans déclin, sans rature, sans bavure, le blanc parfait, admirablement froid – et le soleil, tache aveugle, effroi spirale en pleine nuit : aspire, attire et d’un souffle défait.