Cixous, pour penser
« Pour penser, on doit commencer par le bas de la pensée, là où bouillonnent les pulsions et les penchants de mort » (Revirements, Galilée, 2011, p. 183).
À rapprocher peut-être de la remarque de Françoise Hàn : « Le double connaît notre passé véritable, pas celui scénarisé par la mémoire » in (Le double remonte du puits. Jacques Brémond, 2011). M’étais demandé le 11 septembre dernier, recopiant cette note de F. Hàn, si Hélène Cixous ne met pas en œuvre à la fois le passé du double et celui scénarisé par la mémoire (et chez elle par l’écriture qui gratte la muraille et fait apparaître le motif…). D’autant qu’il me semble y avoir chez elle, je n’en avais pas encore pris vraiment conscience, une importante dimension théâtrale. Elle en parle souvent d’ailleurs, du théâtre, dans ce dernier livre ! Elle a eu l’expérience du théâtre, elle a fréquenté les milieux du théâtre… donc la scénarisation est tout à fait envisageable. Elle dirige le projecteur sur des pans cachés du théâtre intérieur, pas seulement les flux de conscience évoqués hier mais tout un chœur de voix, s’exprimant sur tous les modes, de la tragédie antique à la comédie moderne. Et il n’est pas exclu qu’elle dresse chez son lecteur des tréteaux intérieurs, chargés de prendre en charge tel ou tel affect, telle ou telle impression, telle ou telle réminiscence personnelle.
Cixous, Montaigne
et toujours, omniprésente via le voyage à la Tour, qui finalement et contre toute attente s’accomplit, la présence de Montaigne. Avec le rappel des sentences écrites sur les solives de la bibliothèque, notamment « Solum certum nihil esse certi. Rien n’est certain, seule certitude) » (185)
Les calculs de l’inconscient (Cixous)
« J’avais soudain eu l’idée d’un stratagème pour tenter de déjouer les sorts peut-être en changeant les données de calculs dont l’inconscient se repaît ».
Calculs à entendre ici sans doute aussi bien comme manœuvres que comme opérations sur les chiffres et les nombres, les dates en particulier dont on sait bien qu’à notre insu l’inconscient joue et se joue.
Coup de théâtre
Oui on peut rester dans le champ du théâtre, puisque non seulement le voyage à Montaigne s’accomplit mais que de façon totalement imprévue, inimaginable même, HC étant en avance par rapport à l'horaire d’ouverture et ne pouvant rester jusqu’à 11 heures, la gardienne lui tend la clé de la Tour. Où elle va pouvoir être seule un court instant, pour la première fois depuis quarante ans ! Occasion d’évoquer une trouvaille faite tout à fait par hasard (on pourrait ici parler du fameux et trop à la mode concept de sérendipité) à propos de Kafka dans une bibliothèque allemande. « J’étais comme quand j’avais trouvé sans l’avoir cherché le manuscrit inédit de Kafka, une des versions perdues de Vor dem Gesetz » (cela s’est passé à Marbach am Neckar en 2006 : « ces pages étaient infiltrées dans les centaines de feuillets du dossier du Procès. Une pièce subreptice », 190). Et de conclure, expérience que connait bien sans doute tout lecteur, tout feuilleteur de librairie ou de bibliothèque, tout curieux du livre : « On entre dans le temple pour consulter l’oracle et c’est un autre dieu qui vous répond. »
Hélène Cixous dans la Tour de Montaigne
« J’avais la tête baissée, les yeux remplis de temps passés revenus, je murmurais des phrases rapides à ceux qui accompagnaient mon extase concrète, à mes morts gardés vifs, aux petits enfants, aux poètes, aux chats, à mon père, les miens qui, comme le très doux très suave très connivent et super élu de Montaigne, sont experts en communication télépathiques. » (195)
Et elle parle un tout petit peu plus loin des « êtres qui nourrissent l’amitié de communication ». Aimerais être comptée parmi ceux-là !
tenace, ardent
Desserrer l’étau, huiler les gonds des portes de fer sans force trouver la force pour avancer, grignoter à dents nus la paroi immense, creuser à la main, enserré, entravé, cependant entamer, ne pas laisser se détendre le fil, donner l’infime secousse, croire l’impossible – se faire insecte, rongeur, taupe, invisible, tenace, ardent, désespoir pour force, terreur pour moteur, ouvrir des galeries de secours dans le labyrinthe, ne pas lâcher, perdurer, percoler, persister, même per se
(en lisant l’Espèce Humaine)