Philippe Didion et Bergounioux
Pas la seule à être très concernée par la lecture des Carnets, si j’en juge pas les réactions sur Internet et Twitter, Martine Sonnet et ici Philippe Didion (dans ses notules dominicales, reçues par le mail) : « Le troisième volume des Carnets de notes de Pierre Bergounioux est sorti. Il est acheté. Il est ouvert et je ne lâche plus. Pendant les jours qui viennent, je suis aux abonnés absents. Do not disturb. Le seul visage que j'offrirai à mes contemporains sera celui d'un rectangle jaune. [...] j'ai l'impression qu'arrivé au soir de mes jours, j'aurai passé la moitié de mon temps à lire et l'autre moitié à chercher un coin tranquille pour le faire en paix. »
Aptonymes
Le rapport entre le nom de famille et un métier m’a toujours fascinée, comme une prédétermination, mais je ne savais pas que cela avait un nom
Un aptonyme est un patronyme possédant un sens lié à la personne qui le porte, le plus souvent en relation avec son métier ou ses occupations. Le terme aptonyme est un néologisme québécois forgé sur les mots « apte » (approprié, qui convient) et « onyme » (le nom).
En ai relevé plusieurs l’autre jour et bien entendu je suis incapable de les retrouver ! Devrais les noter…. Je pense toutefois à un commandant de navire qui s’appelait Poisson.
Écriture et deuil
Frappée de voir comment pour de très nombreux écrivains, c’est une évidence, le deuil d’un ou des parents engendre (engendrement inversé ?) l’écriture. Soit entrée dans l’écriture après un premier deuil (je pense à Valérie Rouzeau, même si Pas Revoir n’est pas son tout premier livre), ou bien plus tard, libération de quelque chose, comme si, souvent, les parents, la génération précédente, représentaient une sorte d’instance contraire à l’écriture. Ou bien que lorsque cette génération protectrice devant l’échéance de la mort disparaît, il faut dresser quelque chose qui combatte le sentiment de vide et d’exposition ? « L’être en première ligne » souvent décrit. Il faudrait vérifier cela chez de grands écrivains. Proust sans doute ? En tous cas, le deuil mène souvent à écrire (Roubaud, Deguy, Chambaz, Pérec, Gelman et tant d'autres). Preuve de la corrélation très étroite entre l’écriture et la disparition.
Écriture empêchée ?
Chez Bergounioux, je note une longue parenthèse de l’écriture entre l’accident cérébral de sa mère en Août 2003 et le moment, Août 2004, où elle tente de reprendre sa vie autonome à Brive, après des mois d’hôpital et de cohabitation avec son fils et sa belle-fille à Gif. Pendant tout ce temps, l’écriture semble impossible. Très étonnant de voir que c’est juste après le déménagement de sa mère dans son nouvel appartement briviste, après la vente de la maison, que Bergounioux semble se plonger dans ce nouveau projet en quête des commencements. Non sans éprouver le sentiment de remarcher dans les mêmes chemins.
Bergounioux et les commencements
« Je m’enfonce dans une double et douloureuse confusion, celle des idées confuses qui étaient les miennes au commencement, par la force des choses, et celle que j’essaie maintenant de m’en faire et qui doit être claire et distincte [...] j’aurais passé ma vie à reconquérir ces commencements. » (527)
→ reconquérir les commencements, c’est, succincte et frappante, sans doute une belle définition de tout le parcours de Bergounioux que l’on perçoit au travers de ses Carnets de notes. Même s’il semble maintenant sorti des « passions » qui le poussaient sans cesse en avant, dans une forme de mise à l’écart du monde, entièrement tendu, d’une façon spectaculaire et exemplaire, vers son but, cette exploration, reconquête, élucidation des commencements, les siens propres, mais surtout ceux de sa lignée, ceux de son pays natal… de telle sorte qu’il en vient à parler à chacun de lui-même !
→ et quelle justesse dans l’expression de ce sentiment de l’extrême confusion des premières impressions, des premières sensations, lorsque l’on baigne, pour le meilleur et le pire, dans l’immanence totale, incapable encore de se décaler très légèrement de soi, faute de mots, faute de concepts, pour comprendre ce qui nous arrive, ce qui advient. Alors même que l’expérience est folle, considérable, inouïe, rien moins que la découverte du monde, des relations, de la parole et de son être propre. Comment ne pas être dépassé, la plupart du temps et comme il est évident que tenter de plonger par l’écriture dans ce temps-là ne peut qu’engendrer des sentiments extrêmes de confusion, voire de profond malaise. Les questions fondamentales, identité, héritage, devenir, sont posées là dans toute leur violence.