Ciel
Le froid est là, il devrait s’intensifier encore, 1,1° sur le balcon ce matin, vent du nord-est – dans les pays d'Europe de l'Est, froid « polaire », des dizaines de morts. Ciel gris et brouillassé.
Bergounioux et son projet
« Le monde des origines, fermé, périphérique, était dépourvu des instruments de pensée qui lui auraient permis d’enregistrer son arriération, sa clôture, d’y échapper. » (545)
→ dans toutes ces pages, Bergounioux revient sans cesse sur cette rupture de ses dix-sept ans, la prise de conscience de l’arriération dans laquelle son pays natal et lui-même étaient maintenus et son désir forcené (le mot n’est pas trop fort) d’essayer d’élucider une part de cette histoire-là. Par le recours aux études, à la lecture intensive, à l’écriture (mais il ne le savait sans doute pas encore à 17 ans). Il a maintenu toute sa vie une tension extrême pour mener de front ses différentes vies, celle d’époux et père, très attentif, celle de prof, d’abord passionné puis totalement désabusé dans ces années 2000, celle de lecteur insatiable (et aux champs d’exploration très vastes, littérature, sociologie, histoire, anthropologie, techniques des matériaux…) et bien sûr écrivain, de plus en plus sollicité au fur et à mesure que se développe sa notoriété. Encore une fois je suis frappée de voir comment il ne songe même pas à refuser la moindre des propositions, qu’il s’agisse de se déplacer, parfois loin, pour des rencontres, lectures et colloques ou de donner des articles à telle ou telle revue.
→ mais cette remarque me semble-t-il pourrait s’appliquer aussi à ces enfants dont il parle, ses élèves, qui sont désormais « étrangers d’emblée, et définitivement, à la culture générale » (555). Le monde moderne aurait ainsi engendré une sorte de symétrique absurde du monde corrézien des origines,fermé, périphérique, et surtout totalement dépourvu des instruments de pensée. Ces jeunes qu’il décrit, en proie uniquement à leur dimension pulsionnelle-affective comme il l’écrit quelque part dans ces Carnets, sont incapables de se doter du moindre instrument pour penser leur situation, subie de plein fouet et vécue sans aucun recul.
→ cette phrase enfin semble aussi décrire l’univers de la bêtise. Sans aucune réflexion (miroir) sur soi, cela qui fait que la bêtise est très souvent alliée à une grande satisfaction de soi-même. Il semble à l’inverse que ceux qui sont à la pointe de la recherche comme Bergounioux sont en proie au doute permanent, y compris sur ces instruments de pensée dont ils se sont pourtant dotés et à quel niveau !
Un peu plus loin d’ailleurs Bergounioux relate l’écriture d’un article où il évoque « l’absence de rapport vivant, réfléchissant, aux livres ».
Le mot réfléchissant ici, pour désigner ce qui dans la lecture nous renvoie à nous, mais pas en tant que petit ego inintéressant, pas au sujet psychologique banal, mais à l’être humain, dans sa condition, partie d’un moment, d’une Histoire, d’une civilisation donnée mais aussi comme tout être humain depuis l’origine en face de la triple question de l’identité, du devenir et de la mort.
Occupations archaïques
Dans ces pages, Bergounioux me semble aussi regarder en arrière, ses années d’apprentissage, puis de développement, de défrichage et déchiffrage incessants de la réalité, de l’histoire (à noter toutefois que l’histoire contemporaine est totalement absente de ces pages). Il trace la frontière entre les onze mois « de peine » (dont toujours Août) à Gif et le mois de juillet en Corrèze, aux Bordes, avec « ses occupations archaïques, les vieilles passions, les choses, les bêtes, le monde sensible » (555) porteurs pour lui d’apaisement. On sent aussi très bien l’effet d’usure, du corps et de l’esprit, de tant d’efforts, pendant tant d’années.