orgue, nuit
intérieur jour, intérieur nuit, extinction des vitraux du chœur – concert d’orgue à Saint Augustin. Je n’avais pas encore remarqué que le sol était en parquet. Église à la structure en métal, très sombre, peu entretenue, inquiétante même : les deux confessionnaux situés de part et d’autre des piliers arrière de la coupole basculent en arrière, de façon identique et accentuée, ce qui pourrait signifier que les murs s’écartent ! Pour avoir vu un passionnant reportage sur les cathédrales gothiques, tout récemment, je suis sensibilisée à cette question ! Dans le reportage, des archéologues scannaient au laser différents édifices, faisant ainsi des relevés très précis. Cela permettait par exemple de démontrer que les écarts entre les murs d’une nef, à 5 et 10 mètres de hauteur, allaient croissant et donc de démontrer que ces murs baillaient vers l’extérieur (certaines cathédrales ont été dotées a posteriori d’arcs boutants).
Dans l’église, la lumière du jour s’éteint petit à petit derrière les vitraux (« elle pense à la nuit » !) et le Cavaillé Coll déploie sa sonorité dont la beauté me surprend, une fois de plus : ronde, ample, chaude, puissante. L’organiste, Valéry Imbernon. Un programme en demi-teintes, peut-être un peu trop constamment sur le versant extatique alors que j’aurais aimé pouvoir jouir de quelques pièces spectaculaires tellement en valeur sur cet orgue-là (Widor, Vierne). Mais une superbe « Église éternelle » de Messiaen qu’on a le sentiment de voir se dresser presque tangiblement par grands blocs de musique. Deux beaux chorals, un de Brahms, un de Franck.
Sentiment d’étrangeté en cette immense église, avec en arrière fond, difficilement identifiable pour l’heure, comme un climat quasi fantastique, à la Jules Verne. Nous sommes peut-être 50 ou 100, très éparpillés, dans la presque pénombre avec, dans notre dos, les voix de l’orgue, tour à tour grondantes, inquiétantes ou « célestes » (du nom du jeu dit voix céleste). Dans les moments où la musique est la plus douce, ténue, à la limite de l’audible, la résonance de la nef, comme une sorte de poche ou de bulle sonore où s’inscrivent le bruit d’un pas sur le parquet, la retombée de la lourde porte ou le tintement des pièces qui tombent dans le tronc des cierges.
Bergounioux
je reviens à Bergounioux dont la lecture me porte aussi en ce sens qu’elle accroît encore mon désir d’un effort constant, tendu, avec peu de concessions. Pas par sévérité, rigorisme mais par nécessité intérieure qui comporte sa part de jouissance et de plaisir. Parce que c’est là que je suis (nombreux sens résonant en écho dans ce « suis »). C’est là que je vis, dans la recherche du sens, par la lecture, l’écriture, la musique. Je regrette d’ailleurs l’absence totale de musique dans les Carnets de Bergounioux. Ne compte-t-elle pas pour lui ? Il n’en parle jamais me semble-t-il ? Alors que chez un Marc Dugardin elle semble co-existentielle à la vie, co-extensive à elle. Elle infiltre, imbibe le temps des jours, elle le soutient aussi et c’est ainsi que je la vis, moi aussi, par l’écoute et la pratique.
Bergounioux donc porteur en ce sens qu’il donne le désir d’intensifier encore l’attention, la présence au détriment bien sûr du divertissement (mais ce dernier n’a jamais eu grande place pour moi et chez moi). Le temps est compté, et plus que le temps, les facultés. De lire et de voir, d’entendre et de comprendre. Le spectacle permanent, autour de soi, de proches dans le grand âge ne le montre que trop.
De l’habitus (Bourdieu)
Gros dossier Bourdieu dans le Monde daté d’aujourd’hui
Je relève dans un article de Gisèle Sapiro : « plus ou moins conscientes, les stratégies des individus dérivent de leur habitus, c’est-à-dire des structures sociales et cognitives qu’ils ont intériorisées au cours de leur éducation sous forme de dispositions à agir, à penser et à sentir.
→ terrible au fond notre degré de conditionnement intérieur, bien au-delà de tout ce que l’on peut sans doute imaginer. Et qu’une longue formation, où l’art joue un rôle essentiel, ne relativise qu’à peine.
« L'habitus se manifeste dans les attitudes corporelles, dans la manière de s'habiller, de se tenir à table, dans les goûts et les pratiques culturelles. Le concept d’habitus permet de sortir des oppositions stériles qui divisaient les sciences sociales entre individus et société, entre une approche subjectiviste centrée sur les finalités de l'action (à l’instar de l’existentialisme et de la phénoménologie et la mise au jour des relations objectives (marxisme et structuralisme) » (Gisèle Sapiro, « une féconde révolution symbolique – entraîneur plus que maître à penser », Le Monde, mardi 24 janvier 2012, p. 18)
Bergounioux, écriture
« J’avance de deux pages, tête baissée, sans rien voir que ce que je rencontre sous mes pas, ramassant, je le sens, des choses significatives et d’autres qui ne le sont aucunement. C’est un énorme travail de clarification qui s’amasse et qu’il faudra régler le moment venu. » (Carnets, 3, 290)
→ comment mieux exprimer mon expérience ! Mutatis mutandis, natürlich. Tout à fait cette sensation quand je me lance, souvent le soir, dans l’écriture de ces petits textes que je dis « de création ». Et je me rends que c’est nettement sur la seconde phase que je bloque, sans doute trop consciente du peu d’intérêt des choses significatives et démunie (méthodes, jugement) devant l’ampleur de ce qu’il faudrait faire. Car « il va falloir refondre cette matière, la purger de ses scories, la battre, la corroyer, en force, aux prix de grandes peines. » (295)
→ il serait intéressant de travailler sur l’influence du travail des métaux et du bois ou celle de la pêche sur les images et métaphores de Bergounioux.
Identifications partielles
Autre piste ouverte par Bergounioux, les « identifications partielles » de l’enfance. Pour moi, un vrai continent, englouti, dont quasi rien n’émerge. Tout ce monde des pensées enfantines et adolescentes.
Une tournure
qui revient très souvent chez Bergounioux et qui me trouble : un complément de temps suivi de « que ». Exemple : « pages écrites entre la rentrée et le début d’octobre que j’ai laissé l’affaire en plan. » (300) ou « jusqu’à neuf heures que je quitte… »
Où Bourdieu et Bergounioux
se retrouvent, peut-être, dans les remarques, assez effrayantes des Carnets concernant l’état mental des jeunes élèves du collège « d’importantes fractions de la population n’ont pas franchi le seuil de la civilisation des mœurs, telle que l’a définie Norbert Elias, contrôle de soi, refonte de l’économie pulsionnelle-affective, raison, réflexion, au sens négatif de geste contenu, parole ravalée » (306)
→ l’idée de non gestion de l’économie pulsionnelle-affective me semble une superbe grille de lecture pour décrypter certains comportements, par exemple ceux de ces groupes de jeunes garçons ou filles complètement hors d’eux, riant d’une façon hystérique, hurlant pour parler, que l’on croise dans les autobus en fin de journée. Impression en effet d’une lave incontrôlée et d’autant plus qu’il y a effet d’excitation mutuelle (et sans doute aussi sexuelle).