Ch’Vavar
J’attaque (le mot est approprié, c’est une sacrée affaire, un gros bouquin qui me semble d’une densité considérable) Le Marasme chaussé d’Ivar Ch’Vavar tout juste paru chez Flammarion
« [la poésie] treuille en craquant le réel », Ivar Ch’Vavar, Le Marasme chaussé, Flammarion, 2011, p. 9
Ch’Vavar est un prodigieux diseur d’expérience(s). Voir par exemple ces cinq lignes sur la boussole p. 14, l’étoile gélatineuse de la page 20 ou le Gilles de Watteau qui fait une apparition p. 16. Quelques mots très précis campent quelque chose, donnent à voir, et à ce titre surprennent, saisissent. Comme si soudain se révélait quelque chose de latent en soi, mais non énoncé et qui fonctionne toutefois comme une évidence.
Et il joue de son vers et de sa forme très souplement, un peu comme un violoniste le ferait de toutes les possibilités de son instrument (incluant non seulement jeu d’archet sur les cordes, mais aussi pizz et petits coups sur la caisse, etc.)
par exemple p. 20, le flot de vers plutôt longs soudain interrompus par le
« pleur qui
perle au
bout d’un
cil »
Rupture de rythme, sensation réelle de larme, physiquement !
Et cela :
« la bleuité est plus une su
ggestion de l’âme et de l’heure su
bjective aussi, qu’u
donnée fournie par le sens
de la vue »
(20)
Le poème semble une immense nasse où tombent toutes les associations mentales, unifiées par l’allant presque épique du poème, le travail des sonorités, les coupures de mot qui obligent le lecteur à les entendre, lire, voir, différemment.
Ch’Vavar et Flotoir
Hier Ch’Vavar me répond à un amusant extrait d’une grammaire allemande que je lui ai envoyé (sur le chva, sorte de e semi-muet de la langue allemande).
Et il fait un joli lapsus, me parlant du floroir, dont il me demande d’ailleurs s’il est arrêté en décembre, ce qui est le cas et ce qui me touche.
Mais je trouve flotoir moins narcissique que floroir, trop proche de mon prénom et dans lequel surtout j’entends miroir. Or, j’aimerais bien que le flotoir ne soit pas un miroir mais plutôt une embarcation de fortune à bord de laquelle j’entasse mes provisions de route.
Bergounioux
je suis repartie en apnée dans ses Carnets, le troisième tome, aussi volumineux que les précédents, paru chez Verdier il y a peu. Toujours la même question, pourquoi suis-je happée à ce point par le récit de ces jours extrêmement monotones et ressassants ? (et je sais que je ne suis pas la seule). Et pour ma part, pourquoi suis-je plus sensible à ses Carnets qu’à ses livres achevés. Ai-je besoin de le voir se battre avec le quotidien, avec l’écriture, de le voir, envers et contre tout, la lassitude (du métier de prof notamment), la fatigue, aligner ses lignes régulièrement dans ses carnets, parler de ses enfants (identification possible et pas si fréquente dans le milieu littéraire ?), de sa relation au long cours avec sa princesse mandchoue, Cathy, son épouse (pas si fréquent dans les milieux littéraires…) – des lectures on sait peu de choses, hors les titres et qu’il les « extraie ».
Un peu comme le Cuisine d’Emaz, comme les Cahiers de Valéry, comme les Carnets de Handke (lectures plus ou moins simultanées de tous ces ensembles), à la fois proches et complètement différents, non comparables, ces notes au jour le jour sont extraordinairement stimulantes. Elles me disent surtout, oui lis, oui continue inlassablement à creuser, à chercher, à exiger plus de toi, elles me disent aussi, écris, pour toi, peu importe la valeur de ce que tu écris, ce seront traces au moins, de ce cheminement.
Ces livres génèrent aussi un sentiment de fraternité, qui rompt quelque chose de la solitude intérieure partielle (intellectuelle surtout).
Bergounioux, météo
« temps mouvementé d’ouest, venté, à grains » (72) : si peu de mots et un tel paysage intérieur dévoilé, un monde de ciels et de réminiscences, d’impressions, d’ici Ile-de-France, de là-bas, Bretagne…. Me fait penser aussi un peu à Henri Droguet.
Handke, le souffle du monde
une autre sorte d’air ici : « est artiste celui qui fait entendre le souffle du monde – harpes de phrases pour le souffle du monde, sans tintement particulier » (Hier en chemin, Carnets, novembre 1987-juillet 1990, traduction de Olivier le Lay, Verdier, 2011, p. 102
Admirable image, où j’entends jouer toute la question de la résonance. Mais je ne comprends pas la chute ! Pourquoi ce « sans tintement particulier ». Veut-il dire que cette action de l’artiste qui par le jeu de ses phrases ferait entendre quelque chose du monde doit être exempte de tout élément personnel, propre ?
et un peu plus loin
« Poésie ? Bâti de mots, pareil à des maisons de bambou sur pilotis, qui éventent l’âme » (106)
Et aussi ces deux réflexions :
Que fait, crée, accomplit, fonde l’imagination ? Elle trouve la vie dans la vie et la montre (la révèle) comme élément d’une suite
[...]
Que fait l’art ? il délivre de l’apparence ; il est l’instant, le regard fantastique ; il le donne. "Change ton regard" (discours adressé à moi-même comme tout ce que je note ici, devant le sanctuaire Meiji)
(ibid. p. 98)
Mais il faudrait creuser, à travers ces notes cela semble faisable au demeurant, le concept d’imagination, récurrent, chez Handke.