Ciel
voile nuageux et de pollution après lever du jour clair et rose. Il fait encore plus froid, -5° sur la terrasse ce matin.
Bergounioux
J’avance maintenant vers la fin, j’ai passé la page 1000. Je constate une sorte d’enlisement au fur et à mesure du temps. Le propos devient moins intéressant selon moi, pour deux raisons. La première est que je soupçonne Bergounioux d’être un peu hypocondriaque. Il souffre de troubles réels, qui lui donnent notamment des syncopes (en fait un excès de plaquettes) mais il est persuadé à chaque instant qu’il va mourir. La liste des symptômes et des alertes revient constamment et c’est un peu lassant. La deuxième est que l’écriture semble se tarir désormais, comme si la matière s’épuisait. Oh certes pas pour écrire du papier pour tous ceux qui lui en demandent, à longueur de semaine (toujours la grande imagination des journalistes !) mais pour tenter de trouver encore des filons propices à des livres. Il se lance dans ces pages dans le récit d’une sorte de pendant de celui sur la forteresse volante américaine, imagine l’équipage d’un char russe avec un jeune homme qui va mourir dans l’assaut sur Berlin, emportant avec lui la seule chance qu’aurait eu l’Union Soviétique d’une véritable œuvre littéraire autour de son histoire et de son évolution.
Machine à remonter le temps
« Cette route, depuis quarante ans que nous l’empruntons, est jalonnée d’un bout à l’autre, de souvenirs de nos successifs instants. Nous parcourons le passé ». (992)
→ c’est toute la question de la géographie et de la topographie intérieures qui se mettent en place, dans ces lieux parcourus et re-parcourus, trajets en ville, routes de vacances. Et en effet si l’on veut bien y prêter attention, ces trajets sont souvent comme des machines à remonter le temps, tel lieu à jamais associé à telle rencontre, à tel évènement. En ce qui concerne la route, il y a deux aspects, l’aspect extérieur, les haltes, les incidents, les circonstances, les saisons mais aussi parfois l’aspect intérieur, le souvenir d’avoir été là sur cette route, à cet endroit, en proie à un chagrin très profond, à une jubilation intense, à une crise, à un espoir… qui ont trouvé là la seule matérialité qui leur ait été possible de revêtir. Avec toujours ce mécanisme puissant qui associe en nous des sensations, des impressions (au sens physique du terme, quelque chose qui s’imprime, fortement, en nous, dans notre chair) et des évènements. Les évènements passent, se dissolvent dans l’acide du temps, mais il y a un précipité qui s’en va tapisser le fond, fait de la rencontre de la sensation vécue et des éléments du cadre où cela fut vécu.
De la contradiction précédemment relevée
J’avais noté ce qui me semblait en fait une contradiction chez Bergounioux lorsqu’il écrit être totalement en marge du monde depuis quarante ans alors même qu’il est impliqué dans la vie matérielle, et largement et à la rencontre permanente des enfants du collège et du monde littéraire. En fait, ce qui se produit, c’est que s’éloignant des vieilles passions et ayant sans doute accompli l’essentiel de sa recherche, il y a une forme d’attention et d’ouverture au monde extérieur qui s’accroît : « Il y avait tant de comptes à vérifier, d’arriérés à régler lorsque m’a traversé la conscience de l’affaire dans laquelle j’étais impliqué, que la seule chose à faire était de s’absenter de la vie, de la communauté pour tenter de démêler autant que faire se peut, de quoi il retournait. [...] C’est pourquoi la moindre excursion prend des allures de découverte, désormais ». (997)
De la méthode
donc du discours ? En effet, que je sache, Bergounioux n’a jamais explicité comment il avait bâti son programme…. car il est clair qu’il l’a très vite structuré selon des axes relativement précis. Étant donné le monde et son immensité, totalement utopique pour qui que ce soit de pouvoir prétendre y voir un peu clair dans tous les domaines. Comment donc sont apparus les champs que Bergounioux a choisi d’explorer. Comment s’est structurée petit à petit sa recherche, à partir de la fameuse crise des dix-sept ans ? Quels auront été les rôles respectifs de la littérature, de la philosophie, de la sociologie, de l’histoire des techniques, de l’Histoire. Il est sans doute un des plus grands lecteurs de tous les temps, douze à quatorze heures de lecture par jour, dit-il quelque part… Et ce qui apparait dans ce dernier tome paru du Carnet, c’est qu’il ne lit pas que des ouvrages de fond, mais semble lire aussi tous les livres envoyés par des amis, voire même des manuscrits. Tout cela serait questions à lui poser.
bouquet de bouleaux
bouquet de bouleaux se parlant à bas bruit, par feuilles et racines, bruit du vent, nuit sur tout – semés par courants d’air, arrimés à ce sol et cette alliance, s’écoutent et s’auscultent, se modifient et s’observent – trop de présence, manque de retrait, de silence, condamnation à groupe et si peu d’isoloirs – liés sans rémission possible sauf tempête, incendie, tronçonneuse.