Ciel
Bien gris encore mais hier, en deuxième partie d’après-midi, révélation que ce gris était bien brume et cachait une splendide lumière. Température élevée, 11°, humidité en suspension dans l’air.
Journaux
Long travail matinal hier sur le livre de Marielle Macé et sur le début de la note de lecture sur le cahier Miklos Bokor.
La perspective de rouvrir Poezibao demain, de traiter la masse de livres reçus en quinze jours (une grosse vingtaine je pense), alors même qu’il y a de très belles choses parmi eux, ne m’enchante qu’à demi. Rêve parfois de laisser tomber cette lourde contrainte. Cela finira par venir sans doute, ou alors modification de ces contraintes, avec principalement abandon de l’anthologie permanente ? En tout état de cause, le régime de pauses va s’intensifier, ces ruptures sont nécessaires et font du bien et n’invalident quasi jamais la possibilité centrale du lire & noter.
Marielle Macé, journal de lecture, suite
« Chaque lecture, conçue comme une expérience globale, prend ainsi place parmi les manières qu’a l’individu d’habiter (poétiquement) son environnement immédiat ; peut-être est-ce ce qu’entendait Levinas lorsqu’il énonçait, non comme Husserl qu’un livre est un être, mais qu’un livre est « une modalité de notre être » - une réserve de dispositions denses et complètes qui déposent dans le souvenir, l’efficacité de leurs filets, toujours prêts désormais à agripper autre chose. » (M.M., 55)
Et Marielle Macé de souligner que de ce fait, tout ce qui est vécu dans la lecture a un avenir en nous. On pourrait dire que lire ne se limite pas au temps de la lecture mais à la manière de ce qui se passe dans un réseau neuronal, crée un certain nombre de connexions nouvelles, désormais activables. En cela proche d’une forme d’apprentissage du monde, peut-être ? Agrandissement du champ perceptif et cognitif, indéniablement et de manière durable, sans doute même si l’on ne prend pas soin à la manière d’un Bergounioux d’extraire toutes ses lectures, à la manière d’un Proust ou d’un Sartre (ce que montre magnifiquement Marielle Macé) de réfléchir à ce qu’il advient de nous dans la lecture.
Belle idée aussi de dépôt, stratifications, empilements de sédiments au fond de chacun, par l’expérience vécue certes mais aussi fortement par la lecture, en un tressage du lire et du vivre intense. Jean-Pascal Dubost évoquerait lui sans doute volontiers l’idée d’un compost…. ce qui induit que même ce qui semble rejeté, non pertinent, dans la lecture peut aussi fermenter et produire ensuite de l’énergie.
La lecture comme moteur principal pour la vie… : je ne suis pas loin de le penser.
Le sens d’un énoncé et une pédagogie de la lecture
« Stanley Fish a ainsi proposé de définir le sens d’un énoncé non comme une signification déposée en lui, mais comme la somme des évènements qui surviennent au lecteur dans sa rencontre avec cet énoncé » (M.M. 58)
Évènements qui surviennent mais aussi traces potentielles….
Toujours dans le souci de ré-enchanter la lecture, si mal en point dans nos sociétés, cette idée qu’il serait intéressant de donner à lire quelque chose à des enfants ou des adolescents, puis de leur demander non pas de faire un résumé, une synthèse, un commentaire de ce livre, tous travaux scolaires et ennuyeux à leurs yeux, mais de dire ce que ce livre a produit comme effet sur eux, fut-ce l’ennui ! Et si possible, pourquoi cet effet ? Il faudrait trouver une toute autre approche pédagogique de la lecture, afin de montrer qu’elle est source et pas contrainte, qu’elle est accès à la liberté et pas devoir imposé. Je rêve, n’est-ce pas ? Mais Proust : « Marcel percevait les phrases comme des invitations à la marche, à l’effort, à une tractation de soi vers une singularité » (58), quoi de plus concret, de plus dynamique ?
Du blottissement
déjà évoqué hier, puisque plus loin dans le livre, cette citation bouleversante de Kafka, lisant Strindberg : « Je ne le lis pas pour le lire, mais pour me blottir contre sa poitrine ».
Que de fois ce sentiment de venir se réfugier, se blottir en Cixous, Roubaud, Quignard, Bergounioux, V. Woolf et tant d’autres. Chercher l’effet d’un livre serait aussi voir quel rapport physique on a avec lui, envie de se blottir, envie de fuir, envie de se cacher avec lui, de le partager…
Car dit Marielle Macé « l’empathie devient le corrélat ordinaire de toute compréhension ; le vécu corporel n’est pas ici l’obstacle à la construction du sens, mais le fondement inaliénable de l’herméneutique »
Empathie qui selon l’auteur ne se rapporte pas seulement à des êtres, auteurs, héros des livres, mais aussi à des figures, des postures, des rapports spatiaux, des dimensions tactiles. Au paysage, au sens le plus large en quelque sorte ? « Gracq mesurait l’effet d’un style littéraire à l’effet de redisposition immédiat qu’il produit sur son lecteur » (60)
Deux remarques ici :
Précision pour une pédagogie différente de la lecture, demander au lecteur réticent ce qu’il a ressenti dans son corps en lisant…. avec indulgence extrême bien sûr pour l’éventuelle difficulté de formulation, car on se doute que les moyens d’expression ne sont pas forcément très développés et surtout parce qu’on est en présence de choses subtiles, difficiles à élucider et donc à énoncer.
Et appliquer concrètement à soi-même cette idée en disant que la lecture de ces propos de Marielle Macé a un effet de détente pour moi, lectrice. Il me justifie pleinement dans ma manière de lire, pas forcément très conforme aux diktats intellectuels. Elle m’invite à me sentir à ma place, blottie, dans ma lecture et dans la double présence de moi-même et de l’auteur, inconnue mais comme là, avec sa personnalité, son individualité, ce qu’on devine d’une passion de lecture… À ne pas contester ce que je perçois, ressens. Savoir le mettre en perspective, oui, le relativiser peut-être, mais me faire confiance, faire confiance à mon intuition de lectrice. Savoir que j’ai compétence à capter et formuler ce que je sens émaner du texte. À prendre en compte la somme des évènements survenant dans ma rencontre avec cet énoncé.
Il y a aussi comme avec Bergounioux, une forte re-aimantation du désir de lire et du droit absolu et non aliénable à le faire, à ma manière.
La force des phrases
Explication ainsi de ce que j’appelle le paradoxe de la lecture du Carnet de Bergounioux, l’élan donné alors que le propos est si sombre. En fait la force des phrases, leur allant souverain est plus important que ce noir quotidien qu’elles portent. L’énergie vient de l’écrire, alors même que le vivre est dépressif.
jusqu’au cristal obscur et mutique
d’ailleurs à plus loin toujours en avant, foreuse à mots et mains : percer croûtes et noirs, fermer la lumière et saisir, traversées de substances et particules porteuses de mondes – tamis, tamisage, nul or ici, seul un sable fin, dimensions infinitésimales, à tamiser encore jusqu’au cristal obscur et mutique, porte vers un autre monde à l’infini.