Ciel
tristounet, gris, petite pluie fine ou en suspension dans l’air, vent modéré, fraîcheur, 8,5°, vent de sud-ouest.
De la lecture
En fait Marielle Macé (Façons de lire, manières d'être) explore plusieurs champs d’effets de la lecture. J’en distingue deux principalement à ce stade.
L’effet que l’on peut dire passif, la lecture infuse en soi de nouvelles manières de percevoir, de sentir, de comprendre, elle transfuse quelque chose de sa manière, de son style qui peut influer sur son propre style de vie et ses manières d’être. Elle apporte aussi des savoirs, partage une expérience, etc. Un effet actif, la lecture comme levier dynamique vers l’action. Elle va susciter des projets, permettre de mettre en œuvre des idées latentes. Ce que je vis à l’évidence avec ma lecture récente du Carnet de notes de Bergounioux, à la fois dans le domaine de l’agrandissement, l’intensification et l’approfondissement de la recherche, en grande partie via les livres et la lecture avec laquelle il me semble renouer d’une façon autre ; et dans le domaine de l’action, avec la décision d’écrire davantage, à la fois ces notes, plus détaillées, plus quotidiennes mais aussi des notes de lecture, des articles de réflexion. Ce qui implique aussi, effet paradoxal de cette lecture, que je me fais davantage confiance quant à ma compétence ?
De la lecture, question centrale
je reviens à mon travail sur le livre de Marielle Macé et m’interroge sur ma propre manière de lire. Comment la caractériser ? A minima, comme avide, boulimique, empathique, jouissive, participative, réflexive, partageuse.
Lire, cette pratique
« Lire, cette pratique » (Mallarmé, cité par Marielle Macé)
À rapporter à : « tout dans l’expérience lectrice peut être affaire de disposition perceptive, d’apprentissage attentionnel, de formation (mais aussi de déformation) d’une personnalité cognitive au contact avec des configurations esthétiques. » (28)
Marielle Macé qui parle un peu plus loin d’une authentique fabrique littéraire de la sensibilité.
→ Comment ne pas lui donner raison, en regard de sa propre expérience de lecture, de cette longue traversée d’un immense courant de livres, depuis les premières lectures autonomes dans l’enfance jusqu’à aujourd’hui. Cette suite ininterrompue par nécessité absolue de trouver là écho à ce qui se vit et se dit si peu ailleurs, de savoir que l’on n’est pas seul. Que l’on peut accroître aussi les capacités reçues à l’origine, capacité d’attention à certains champs, capacité de perception de certaines données, sensibles en particulier, de voir et d’entendre, alors même que tout s’oppose dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, mais aussi dans l’éducation reçue la plupart du temps, à cette acuité-là, qu’il faut ensuite allier à la capacité réflexive et critique. Lire pour voir, entendre, puis pour comprendre, puis pour admettre ou réfuter, pour former ou déformer sa personnalité cognitive. Lire, comment le dire autrement, essentiel au vivre. A la constitution d’une forme de liberté intérieure et extérieure, à la création d’une subjectivité puissante, solide, capable d’accepter la remise en cause et en question permanente qu’est forcément toute vie.
Reconnaissance
vis-à-vis de cette note importante et plutôt libératrice : « Considérer la lecture comme une véritable conduite. Cette approche esthétique suppose un pas de côté par rapport aux analyses sémiotiques [...] ou à l’imaginaire de la lecture issu de la narratologie. Celles-ci invitent à décrire la tâche du lecteur comme une activité de déchiffrement, elles regardent la lecture comme un travail de comblement des blancs et des lacunes du texte, une performance à l’intérieur d’un dispositif communicationnel [...] elles supposent une lecture séparée de la vie. » (30). Et Marielle Macé d’ajouter que cette approche ne s’intéresse pas aux effets des livres sur l’existence.
→ Sentiment tellement souvent que la critique ne fonctionne que par le biais de ces grilles-là, dans le but de mettre une distance entre le texte, sans doute ressenti comme trop brûlant, dangereux, déstabilisant, et soi. Analyser la syntaxe, décortiquer la structure, appliquer des schèmes, classer, assimiler à tel ou tel courant, commenter… assassiner ou embaumer. Mais est-ce lire ? Est-ce de cela dont j’ai besoin…. ?
Me vient soudain le souvenir d’un livre de Pierre le Pillouër sur Rimbaud, où il avait le courage de montrer sa confrontation, brûlante, vitale, hautement dangereuse, aux Illuminations. Il passait au crible les approches savantes, dont il avait eu à connaître, dans son travail d’élucidation, il parlait des moqueries auxquelles il avait été en proie de la part de l’establishment commentateur, propriétaire, cela va de soi, du texte de Rimbaud, de ce qu’il faut en penser et surtout en faire. (journal de lecture de Trouver Hortense)
Pierre le Pillouër me semblait par ce livre montrer « ce que la lecture fait aux formes de la vie ordinaire » (MM, 30).
Disposition perceptive
Marielle Macé explore l’interaction entre notre disposition perceptive à un moment donné, celle où le livre nous trouve, nous prend et ce qu’il va en faire, comment il peut l’agrandir, la modifier, la contrarier. Nous vivons alors une « expérience par laquelle ils nous obligent à nous redisposer ». (31)
→ Il serait passionnant de pouvoir faire une archéologie de ses lectures, à travers le temps, pour tenter de comprendre comment elles ont infléchi petit à petit mais très évidemment notre manière de voir, de sentir. En ces temps de contacts tous azimuts, d’amis et de faux amis… comment ne pas comprendre ce réservoir immense de vrais amis, infiniment sûrs, toujours à disposition, sans courant électrique, sans connexion, prêts à nous enrichir, nous répondre, nous parler que sont les auteurs des livres de tous les temps.