Ciel
Remontée spectaculaire des températures, 6,4° ce matin, petit vent de NO. Ciel de peintre (voir ci-dessous !), du bleu, des nuages aux bords moutonneux et infusés de rose et de jaune pâle.
Perception du monde (Jérémy Liron)
Curieux comme certains livres font des ronds dans l’eau de la conscience, longtemps. Je ressens cela concernant Bergounioux qui a sensiblement modifié quelque chose de mon approche dans plusieurs domaines, celui de la recherche principalement. Je ressens cela également avec le petit livre de Jérémy Liron, en l’image le monde. Il fonctionne en écho avec le livre médiocre d’Oliver Sacks et donne aux faits relatés platement par ce dernier quelque chose d’infiniment plus profond et parlant. Ainsi : « Le monde se pose comme un chantier à l’œil de celui qui n’en finit pas de le recréer : fini, infini, plat comme une image ou bien tridimensionnel, fait de deux parts, fini et non borné comme le dit la science actuelle ». (18)
Brève discussion par mail avec Jérémy Liron qui m’écrit que Didi Huberman a tendance à écraser par sa puissance un peu toute la réflexion contemporaine sur l’image (ce ne sont pas exactement les propos de J. Liron, plus mesurés !). Sans doute, mais des petits livres, accessibles et denses comme le sien, ont toute leur place à côté des sommes de Didi-Huberman, plus longues à lire, à digérer, à extraire. Et surtout, ce qui me semble crucial, on sent que Jérémy Liron écrit à partir de sa pratique de peintre et il se pourrait que cela change beaucoup de choses. Sacks distingue très clairement la connaissance descriptive, et la connaissance par expérience : « elle avait compris qu’entre la "connaissance descriptive" et "la connaissance directe", comme disait Bertrand Russell, s’étend un gouffre si infranchissable que rien ne permet d’aller de l’une à l’autre » (Sacks, 145)
→ pour en revenir à la citation de Jérémy Liron, dire aussi que c’est sans doute un des rôles de l’art (peinture, photographie, lecture, musique) de nous aider à voir autrement ce monde, non seulement à le voir /recevoir /percevoir différemment mais aussi donc à le construire différemment. Une image riche, vivante versus une image plate et morte dont on redoute qu’elle soit l’ordinaire de la conscience de nombre de nos contemporains uniquement gavés de publicités, de clips, de représentations vulgaires et artificielles. Là aussi peut-être une explication au fait que les jeunes sont rarement attirés par le spectacle de la nature, que c’est un goût qui se forme, qui vient plus tard, précisément parce qu’il se construit petit à petit et qu’il est d’autant plus riche qu’il est « informé ». Certaines toiles de Constable, certains poèmes de Réda ou de Droguet nourrissent de l’intérieur la perception que l’on peut avoir par exemple du spectacle de la mer ou du ciel. On voit plus après qu’avant ! Lire plus, regarder plus pour voir plus (hum !)
Sacks pour piano
Relevé cela qui peut être utile pour venir à bout de certaines difficultés dans la pratique du piano : « il ne pouvait plus imaginer à quoi le chiffre 3 ressemble que s’il le traçait en l’air avec un doigt : il s’en construisait une image non plus visuelle mais motrice »
→ expérience sans doute aussi de certains peintres, tenter d’éprouver autrement ce qu’ils voient et qui leur échappe ? Et pour la musique, sortir de la représentation mentale pure de la note ou du passage à jouer, pour tenter, yeux fermés, de le vivre de façon motrice, et pas uniquement sans doute avec les doigts et les mains, mais en impliquant plus largement le corps et aussi ce que ces notes font, concrètement, dans l’espace. Comme souvent, prendre un biais pour résoudre une difficulté, lever un blocage.
Sacks & Hull, Ponge & pluie
Sacks cite un peu longuement un passage d’un livre de John Hull, Le Chemin vers la nuit, passage consacré à la pluie et qui immédiatement appelle, puissamment, le souvenir du célèbre texte de Francis Ponge : « la pluie donne un sens de la perspective et de la vraie relation qu’entretient une partie du monde avec l’autre » (J. Hull, cité p. 221).
Marielle Macé
Plongée dans le livre de Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, sur une recommandation d’Isabelle Howald. Et j’ai déjà pris un retard considérable dans son extraction, car ce livre me subjugue et que le lisant, je ne cesse de noter. À chaque page, éblouissement devant la force du propos et bien plus important encore, devant ce fait majeur qu’il me semble justifier, proposer et décrire d’autres manières de lire que celles couramment admises. Et pas du tout à la manière d’un Daniel Pennac. On est ici à une tout autre profondeur mais on éprouve un même sentiment de libération en le lisant (libération en fait relative puisque depuis bien, bien longtemps la manière de lire avait trouvé son propre modus vivendi, loin de tous les diktats !). Il sera sans doute beaucoup question de ce livre dans les jours qui viennent.
La lecture, une conduite
D’emblée, deux citations essentielles : « La lecture n’est pas une activité séparée, qui serait uniquement en concurrence avec la vie ; c’est l’une de ces conduites par lesquelles, quotidiennement, nous donnons une forme, une saveur et même un style à notre existence »
→ n’est-on pas aussi dans la droite ligne de ce que j’écrivais, en compagnie de Jérémy Liron ?
« Les styles littéraires se proposent dans la lecture comme de véritables formes de vie, engageant des conduites, des démarches, des puissances de façonnement et des valeurs existentielles » (Marielle Macé, Façons de lire, manière de vivre, Gallimard, 2011, p. 10)
→ n’est-ce pas aussi dans la droite ligne de ce que j’ai pu écrire récemment sur ce que fait, concrètement, sur le plan de l’action même, la lecture d’un livre comme Le Carnet de notes de Bergounioux ? Si j’ai lu Jérémy Liron, c’est parce que j’ai lu Bergounioux dont la lecture a déclenché une disposition nouvelle, une modification de ma manière de faire et d’être, ici très précisément avec les livres que je reçois à jet continu ? Cela m’a donné l’opportunité de distinguer dans la masse un livre qui m’est en quelque sorte destiné et que j’aurais sans doute laissé passer quelques semaines auparavant. On n’est pas ici dans les suicides générés par la lecture de Werther, mais néanmoins dans quelque chose de très tangible.
→ par ailleurs cette approche me semble en phase avec ce je poursuis en écrivant ce Flotoir et m’en vient un très grand réconfort. Lire pour savoir, pour connaître bien sûr, mais lire aussi pour agir, pour vivre, pour se laisser construire, encore et encore, jusqu’à la fin, par ce qu’on lit.
Le pain
Page magnifique où Marielle Macé évoque le signe que le boulanger trace sur le pain, sa signature en quelque sorte, page émouvante aussi parce que s’y glisse quelque chose d’autobiographique (et qui à mon sens est très pertinent) : ce geste Marielle Macé l’a observé dans sa propre famille. Elle explique ensuite comme l’étude l’avait « arrachée à sa familiarité, à sa singularité et à sa réserve de forces » puis comment « l’expérience littéraire » en a restitué quelque chose : « quelque chose de mon rapport à moi-même et aux autres, de ce qu’il y a de capable et d’incapable dans mon propre corps, dans mon propre langage, s’y est rejoué et ressaisi : ce que la vie sociale avait affaibli, la littérature le relançait, lui redonnait un avenir » (op. cité, 13)
Et cela enfin qui me semble pouvoir étançonner la recherche du flotoir : « Voici sans doute le genre de processus qui anime la vie intérieure d’un lecteur. Chaque forme littéraire ne lui est pas offerte comme une identification reposante, mais comme une idée qui l’agrippe, une puissance qui tire en lui des fils et des possibilités d’être. « (13)
→ ce dont me semble attester la pratique du flotoir, lire oui, mais recopier, retenir et surtout rebondir, étendre, dans son champ propre, agrippé par l’idée, attiré par la puissance du propos. Lecture réceptrice passive et en même temps active agissante. Dans l’accord ou la divergence peu importe.