Ciel
Bien inintéressant, gris, vilaine lumière plate et dure, températures plus que douces, de l’ordre de 7°, humidité, souffle d’Ouest.
Journaux
Lu un texte terrifiant de Jonathan Littell dans Le Monde daté d’aujourd’hui. Admiration pour cet écrivain à succès, auteur du livre Les Bienveillantes qui a eu le courage d’entrer clandestinement en Syrie pour témoigner. Et ce dont il témoigne est effrayant, en particulier la transformation du soin en torture, de l’hôpital en lieu d’extermination.
Le regard des choses
« Les choses sous le regard semblent nous regarder en retour de cette opacité profonde qui creuse leur face sans visage » (Jérémy Liron, en l’image le monde, 26)
→ appréhender un peu de cette opacité, déchiffrer cette face sans visage, voir cette autre réalité moins anthropocentrée, n’est-ce pas une des visées de l’art, donnant ainsi à voir un surcroit, quelque chose au-delà de la surface des choses, de leur stricte apparence qui ne serait qu’un écran tendu sur une sorte d’abîme ?
À rapprocher aussi de cette autre note sur l’image : « Quelque part l’image parvient à restituer dans son creux la réalité dans sa frappe et son échappée, dans sa prégnance et sa fugacité. Et c’est en cette retenue immobile que tient son intensité. L’image fige un regard, immobilise son sujet et donne son étrangeté dans cette fixité soutenue » (30)
→ Fixité qui est bien sûr une sorte d’impossibilité, un artifice. Le réel n’est jamais immobile, jamais fixe, il fuit sans cesse, à la vitesse de la lumière. L’image, qui peut être la photographie, le tableau mais aussi sans doute l’image littéraire, la métaphore. La notion de frappe et d’échappée me fait penser, et c’est certainement complètement impropre sur le plan scientifique, à la double nature de la lumière, onde et corpuscule. Un point insaisissable, toujours ailleurs, ce qui rend l’image si difficile à constituer, qu’il s’agisse de littérature, de peinture ou de photographie. La vitesse technique est toujours inférieure à celle de la réalité.
La lecture comme une pratique d’individuation
Retour à Marielle Macé, dans ce double mouvement de l’avancée de la lecture de Façons de lire, manières d’être, déjà loin en avant et de son extraction, ici, dans le Flotoir, infiniment plus lente du fait de la densité du propos.
« On peut en effet regarder la lecture comme une pratique d’individuation, un moment décisif dans l’élaboration de la "grammaire du rapport à soi". La lecture est d’abord une occasion d’individuation ; devant les livres nous sommes conduits en permanence à nous reconnaître, à nous "refigurer", c’est-à-dire à nous constituer en sujets et à nous réapproprier notre rapport à nous-mêmes dans un débat avec d’autres formes » (MM, 18, grammaire du rapport à soi, expression empruntée à Vincent Descombes)
→ propos fondamental, que devrait avoir à l’esprit tout éducateur ! La lecture construit la personne, la dote de ses particularités, l’élargit et l’étaye, que ce soit dans la "reconnaissance" de soi, l’identification ou au contraire dans la "refiguration", souvent inconfortable, dérangeante et sur laquelle Marielle Macé reviendra longuement plus loin, en continuant à décrypter la vie de lecteur de Proust. Elle dressera une sorte de typologie des lecteurs, ceux qui reviennent sans cesse au même et n’acceptent pas d’être délogés de leurs habitudes et ceux qui peuvent prendre le risque de la déstabilisation de leur construction, de sa remise en cause.
La confrontation à l’autre, être ou œuvre, constitutive de soi : « Dans la lecture s’esquisse ainsi le "pas de deux" de toute relation esthétique (et à vrai dire, de toute expérience) : la réponse discontinue d’une individualité au comparable et à l’incomparable d’une autre forme » (19)
→ c’est dire aussi quelle perte ontologique subissent ceux qui jamais ne liront et je pense ici à ce propos terrible de Bergounioux sur la « perte de subjectivité ». Disparition progressive et surtout programmée du for intérieur, de cette instance essentielle susceptible de régir le rapport à soi, à ses pulsions, à ses désirs et le rapport à l’autre. Lieu de la négociation avec les pulsions, interface entre soi et le monde, interface où se joue la capacité à mettre en œuvre l’énergie de la pulsion ou au contraire à la juguler, espace sans lequel le passage à l’acte devient de plus en plus fréquent, pour le pire la plupart du temps.
→ Quel plaidoyer par ailleurs pour la liberté que donne la lecture. Sentiment éprouvé depuis l’enfance, en corrélation avec cette idée alors magique que l’on peut penser ce que l’on veut. On ne pouvait pas forcément lire ce qu’on voulait, on gagnait progressivement des territoires, avec un sentiment d’adoubement grisant. La littérature comme contrepoint à la coercition imposée par l’éducation, la littérature comme lieu de reconnaissance de soi en ce qui pouvait paraître insupportablement différent, la littérature comme manière de desserrer tous les étaux, en se dotant en même temps d’étais.