Ciel
Triste grisaille et brumes de petite altitude, enveloppant la tour et le dôme, aucune lumière, température douce, presque 10° et forte humidité. Rien de bien porteur.
Jean de Loisy,
dans le Monde, daté d’aujourd’hui, développe longuement ses projets, assez excitants, pour le Palais de Tokyo. Il écrit notamment qu’il tient à montrer que « l’art se nourrit aussi de l’histoire, de la science, de la poésie ». Un peu plus loin il ajoute (l’image est parlante mais sans doute un peu lyrique) : « Dans le ciel que nous avons la responsabilité d’observer nous devons être attentifs à l’éclat de toutes les planètes ».
→ Appliquer cela à mon balayage télescopique du ciel poétique !
→ Tout ce qu’il dit dans cet article me renvoie par ailleurs à mes discussions avec mon jeune ami allemand, sur l’art contemporain et le fait qu’il est une clé pour la compréhension du monde d’aujourd’hui et qu’il est en ce sens difficile de faire l’impasse sur la connaissance que l’on peut chercher à en avoir, au prétexte qu’il rebute.
Le Consentement meurtrier
avec le philosophe Marc Crépon présenté par Roger Pol Droit : « ce qui l’intéresse, c’est de comprendre, pour mieux les démonter, ces représentations fondatrices qui séparent les groupes humains les uns des autres, les figent es les conduisent à l’affrontement, à l’indifférence ou au mépris » (Le Monde des livres, vendredi 24 février 2012, p. 10.) Marc Crépon a travaillé notamment sur la façon dont se sont formés les traits culturels attribués aux nations, à leurs langues et à leurs prétendus caractères (les Géographie de l’esprit, Payot, 1996). Aujourd’hui il dit qu’il a « la conviction que toute invocation d’appartenance est potentiellement meurtrière [...] [ce qui l’intéresse] c’est la déconstruction du "nous" ». Au-delà du nous local, nous les Français, nous les Européens, il pense qu’il faut en venir (en retourner ?) au nous ultime, le nous les mortels « pour tenter de penser conjointement le cosmopolitisme de notre commune appartenance au monde et le sort de notre commune mortalité ». Alors même, toute notre approche sensible de l’actualité nous le jette à la figure quotidiennement, que nous considérons que toutes les morts n’ont ni le même prix, ni le même poids « ceux qui meurent ailleurs, au loin, ne sont pas identiques à ceux qui meurent ici, au plus près ». Ce sont ces idées qu’il travaille dans son dernier livre au titre effrayant et très déstabilisateur Le Consentement meurtrier, à partir de nombreuses et fortes références littéraires et philosophiques « la nation, la patrie, l’identité, la sécurité sont des concepts dont les usages peuvent s’avérer extrêmement meurtriers »
Effet de l’objet artistique
« L’objet artistique requiert à la fois le détournement, la densification, et le prolongement de l’attention » (Marielle Macé, Façons de lire, manières d'être, 33)
→ c’est dire et redire l’importance d’une éducation artistique et littéraire, en profondeur, à la fois pour se former et pour pouvoir s’opposer, bénéficier d’antidotes puissants au formaté, au pré-digéré, à tout ce qui est imposé du dehors par toute forme d’autorité, depuis celle des parents dans l’enfance jusqu’à la doxa contemporaine. Curieuses les bagarres sempiternelles entre certains parents et certains enfants pour l’accès précoce à tel ou tel livre, le « ce n’est pas pour toi », si exaspérant, cette exclusion a priori d’un monde nouveau et désiré, sous prétexte d’un manque de maturité !!!! Me souviens de ces propos imbéciles comme quoi il ne fallait pas lire Stendhal à 12 ou 13 ans, car on ne pouvait pas en apprécier le style !!!! Or tout le livre de Marielle Macé montre qu’en fait, le procès est inverse, c’est lire Stendhal tôt (plutôt qu’Enid Blyton !) qui peut développer une sensibilité, une compréhension, tant sur le plan littéraire que sur celui de la vie et de l’expérience.
Espace construit par la lecture
Marielle Macé explore, avec Proust, l’idée de l’espace proxémique construit par la lecture, « c’est un petit monde dense et séparé, où le sujet se blottit et qui surtout, le prolonge [...] Cet espace est une image élargie du corps propre, un foyer d’expansion subjectif, un champ de possibilités » (MM, 34).
→ souvenir très fort en effet, mais pas que souvenir, réalité concrète d’aujourd’hui encore, de l’effet blottissant de la lecture. Corps et livre formant une entité à la fois ouverte et fermée, un retrait et une expansion. Avec même un effet isolant du monde, voire anesthésiant (42) de la lecture. Et le retour parfois difficile à la réalité : « il fallait s’arracher à son écart et revenir d’une sorte de lointain intérieur ».
De la nature matérielle du livre
Attitude tellement formatée par le livre en papier, son poids, son volume qu’il m’est difficile d’éprouver cet effet, pourtant fondamental, en termes de ressourcement et d’accès à soi, avec les supports contemporains, tablettes et autres liseuses. « Chacun a une façon d’habiter les livres », cette « façon » se modélise dans l’enfance, elle a certainement des raisons psychologiques, un rapport avec l’histoire propre du sujet, son accès au livre et elle le conditionne sans doute pour toute sa vie. Le book native a du mal à se transformer en lecteur numérique, ce qui sera sans doute naturel pour les digital natives. Autrement dit, j’ai du mal à construire cet espace proxémique très particulier avec la tablette ou la liseuse qui irradient vers moi quelque chose de leur nature électronique, technique qui trouble mon accès au livre et tue tout effet blottissant. Mais souligne M.M, s’appuyant sur Roger Chartier. « l’acte de lecture n’est pas un invariant. Il n’a cessé de changer dans le temps » (39)
Bergounioux & W. Benjamin
Mise en rapport de cela : « Benjamin avait diagnostiqué comme la "destruction de l’expérience" dans la culture moderne » (MM, 37) et de cela : « dégradation vertigineuse du facteur subjectif » (Bergounioux, Carnet de notes, 3, 1206)
La lecture, irremplaçable pour constituer la subjectivité, construire le for intérieur, la lecture comme expérience, conduite et pratique…..
Espace proxémique et chimère
Cet espace proxémique créé par la lecture ne serait-il pas en rapport avec cette idée de chimère, espace entre, transitionnel comme l’objet de Winnicott, où peut se jouer, à distance imperceptible mais réelle de soi et des choses ou des autres, un jeu essentiel, vital. Espace potentiel entre soi et le monde, où l’on peut « essayer et régler ses diverses conduites, réarmer ses structures psychiques, établir une aire de création de soi et de décisions progressives » (45)
Création de soi par la lecture
→ toujours cette idée fondamentale de création de soi, libre création de soi, par la lecture qui pourrait être l’angle d’approche auprès de jeunes réticents à la lecture. La lecture présentée comme un suprême espace de liberté, où s’éprouver tel qu’on est, où se penser individualité et non plus membre anonyme et indifférencié du troupeau humain et qui peut aider au « réglage de la dépendance et à une ébauche de symbolisation » ?
Ébauche de symbolisation si nécessaire à la constitution de la subjectivé dont Bergounioux pointe l’affolante déperdition chez ses jeunes élèves. « par l’apprentissage de la lecture, on partirait en quête d’un apprivoisement de l’altérité, d’une régulation ou d’un bricolage de la "relation d’objet", c’est-à-dire des formes du rapport entre le moi et le non-moi. Où est l’autre ? À quelle distance ? Est-il menaçant, accueillant, contraignant ? Quelle activité m’est permise ? » (MM. 45)
Te souviens-tu ?
du temps où tu as appris qu’il y avait un auteur, qu’il était bon de savoir nommer ? Les lectures enfantines n’ont pas d’auteur identifié, la plupart du temps. Peut-être l’auteur est-il apparu pour toi avec les livres verts pâles de Trilby ? Puis ensuite dévoration des titres, souvent des titres seuls, car accès sévèrement réglementé, des premiers Livres de poche dont une importante collection se trouvait dans la bibliothèque à la campagne… L’escadron blanc de Peyré, Vol de nuit de Saint-Ex, Ambre de Kathleen Winsor, Les Clés du royaume de Cronin, Pour qui sonne le glas d’Hemingway, Rebecca de Daphné du Maurier… etc. etc.