Ciel
Triste, un peu de lumière mais parcimonieuse, une grosse couverture nuageuse, épaisse et grise, parfois anthracite, un fond d’humidité, des gouttes en suspension, de la fraîcheur plutôt agréable aux joues.
Journaux
→ Jonathan Littell et le photographe Mani ont publié la fin de leur reportage en Syrie. Immense admiration pour leur courage, et pour ce travail-là. La photo du petit garçon de 10 ans, mort, dont l’écrivain dit qu’il lui a caressé la tête, ce qui est bouleversant, fait sans doute infiniment plus pour comprendre un peu l’effroyable de ce qui se passe là-bas que les reportages faussés et distanciés de la télévision.
→ Démission du président Wullf en Allemagne.
→ Tentative d’achat de livres mais qui s’est heurtée à mon asthénie râleuse. J’ai feuilleté La traversée de la France à la nage de Pierre Patrolin et mon envie de l’acheter est retombée, je vais demander à Isabelle ce qu’elle en pense. Et le Magris, Alphabets, je ne l’ai pas trouvé et je n’avais envie de parler à personne.
De l’image encore
et sans doute une dernière fois pour l’instant, à partir du livre de Jérémy Liron, en l’image le monde.
« Son aura tient à ce que Benjamin aura défini comme "l’unique apparition d’un lointain, quelle que soit sa proximité" [...] son caractère éminemment nostalgique sourd du fait que toute image regarde le monde comme un memento mori. Les images ne sont que les ombres des choses. [...] Les images sont des cénotaphes. Les images sont des deuils, des façons de capturer un peu, de contraindre à l’immobilité sans être dupe, de soumettre à l’observation, à la mémoire tandis que le monde se retire pour laisser place à ce qui l’énonce » (31)
→ Se retire pour laisser place à ce qui l’énonce, sans doute mais pour une infime part, car la presque totalité de ce qui passe est perdu à jamais sans aucun retour sur, aucune énonciation, l’avaloir du temps est une bouche immense et sans pitié. Alors oui, avec quelques mots parfois, avec des images, des photos, tenter d’arracher sans aucune illusion quant à leur réalité, quelques parcelles de temps au temps. Memento mori, évidemment, tremblements au bord du temps qui n’auront la plupart du temps valeur, ô combien éphémère, que pour nous. Signaux dans le puits de notre temps, signaux parfois dans le puits du temps universel, venant d’évènements morts, exactement comme cette lumière d’étoiles qui ont implosé il y a des milliards d’année et qui touche la terre au terme d’un voyage insensé. Pulsars mémoriels.
S’interroger sans relâche sur ce que l’on fait photographiant, nos proches en particulier ou la lumière, s’interroger sans relâche sur cette pulsion très étrange et parfois impérieuse de la photo. Pourquoi photographier ? Bien comprendre que la visée esthétique n’est sans doute pas première, qu’elle est même sans doute tout à fait secondaire. Photos et notes, même désir de lutte contre le sentiment si prégnant de l’entropie générale ? « La photographie ne retient rien [...] elle marque la "passée" du temps. » (32)
Noter d’ailleurs que dans les derniers temps du Carnet de notes de Bergounioux, la photo a fait son apparition et semble même se substituer soudain aux autres travaux dominants, la chasse aux insectes, la pêche à la truite, le travail des ferrailles… tout cela disparu, arrêté, abandonné. Et alors, cette timide apparition de la photo.
Marielle Macé et les manières de lire
« Dans toute pratique humaine en effet, ce n’est pas la vie nue qui s’essaie en nous, mais des formes de vie [...] le style est notre "faire", notre puissance pratique, notre morale [...] Car toute conduite, de la signature à la promenade met en jeu [notre] manière d’être. [...] Dans la lecture c’est affronté à d’autres styles qu’on exerce le sien ; et dans un corps à corps avec d’autres formes que l’on éprouve la sienne » (pp. 21, 22 et 23)
→ Hier, le contact prolongé avec une personne manifestement très angoissée, voire même perdue, a induit comme une transfusion de son asthénie et de son acédie en moi. N’en va-t-il pas de même, ce que dirait ici Marielle Macé, avec le livre, celui en tous cas qui compte et qui touche. Il transmet quelque chose du style de son créateur et de la forme ou des formes qu’il a données à son livre. On pense ici aux dires d’Antoine Emaz, de son insistance sur l’énergie, bonne énergie écrit-il souvent à la fin de ses mails, de son propos sur la forme-force ou force-forme.
→ L’expression corps à corps me semble ici totalement pertinente et à prendre au pied de la lettre. Ailleurs au demeurant, Marielle Macé parle souvent en termes très concrets de ce contact de la forme du livre avec notre propre forme (et l’on peut entendre ici le mot de deux façons), de ces effets de transfusion d’une part, de déstabilisation, de trébuchement, de bégaiement parfois. Et qui n’a pas éprouvé sortant d’un livre cette tendance à parler ou à écrire comme l’écrivain que l’on vient de quitter ! ? Qui n’a pas eu envie de jouer sa vie à la manière de tel ou tel personnage, après avoir vu un film. Qui ne s’est pas senti infusé d’énergie après avoir écouté telle œuvre musicale, à condition qu’elle fût jouée dans le respect de ce qu’elle est et avec la passion nécessaire ?
→ tout cela donne envie de se livrer à une sorte d’archéologie de ses manières de lire, lesquelles ont forcément évolué et vraisemblablement connu plusieurs phases. Ce que montre très bien Marielle Macé en s’appuyant très précisément et concrètement sur l’expérience de lecteur de Proust comme de Sartre.
De la nuance et des lucioles
« On ne peut aujourd’hui faire l’économie d’une réflexion sur ces rapports finement différenciés aux ressources esthétiques. [...] Il faut opposer aux identités factices, aux fausses permanences, à la destruction de l’expérience et aux pluralités indifférentes, indolores et dé-liées qui marquent la culture contemporaine ce maniérisme des pratiques, cet avenir des nuances, des modalités et des singularités. » (24)
→ et qui le peut mieux que la lecture, indéfiniment reprise, variée, avec une conduite de ses choix, qui pousse à lire ce qui dérange, ce qui détruit le trop simple, le manichéen, qui force comme ne le fera jamais aucune autre œuvre sans doute, à entrer dans une autre manière d’être au monde, à apprendre aussi d’autres manières d’être au monde, à nettoyer la place, comme disait Valéry, à reprendre…. La lecture qui laisse un jeu que ne laisse à mon sens pas le film, qui assène sa forme et ne laisse aucun espace pour la contester. Pour moi le film écrase, de telle sorte que je ne le supporte concrètement quasiment plus. Il outrepasse mon système d’appréhension, mes défenses. Le livre me laisse la place de m’éprouver forme, de me défaire forme, entre ses lignes et ses pages. Il me respecte même s’il est capable de me déstabiliser complètement, de me modifier en profondeur, de me changer.
À cette possibilité, Marielle Macé ajoute cela qui est bouleversant « Pasolini avait cessé d’y croire, lorsqu’il voyait s’éteindre l’éclat subtil des lucioles dans le paysage contemporain, c’est-à-dire aussi dans les esprits, les gestes, les formes de l’attention et de la vie collective » (24).
Torchères et halogènes versus lucioles !
Ce qui renvoie bien sûr au très beau La Survivance des Lucioles de Georges Didi-Huberman (Les Éditions de Minuit, 2009) : « les lucioles se présentent à leurs congénères par une sorte de geste mimique ayant la particularité extraordinaire de n’être qu’un trait de lumière intermittente, un signal, un geste en ce sens » (49) (quelle belle visée : être parfois luciole !), Didi Huberman qui, parlant précisément du désespoir de Pasolini, écrit « il n’y a que des signes à brandir, plus de signaux à échanger » (ibid. 49) « il ne voyait plus où et comment l’Autrefois vient percuter le Maintenant pour produire la petite lueur de la constellation des lucioles » (55)
→ Lire n’est-ce pas lier l’autrefois et le maintenant, le temps de la composition et le temps de la lecture, le fond immense sur lequel repose le livre et la petite surface fragile que nous sommes, suspendue au-dessus du vide et en quête de sens ?