De l’image et de la séparation
Monter ensemble ces deux citations de Jérémy Liron :
« L’image fabrique une fenêtre, mais plus encore des murs qui la bordent, l’isolent, la rendent abstraite, c’est-à-dire défaite des liens ordinaires en lesquels le monde se tisse et la rendent alors flottante. Entre nous et le monde s’imposent les images que l’on s’en fait » (en l'image le monde, 20)
et
« Dans la séparation que l’image produit, elle fait exister, advenir ce qui jusque-là était confus, trouble et d’une certaine façon n’existait qu’à peine. » (23)
Belle pensée car non manichéenne, tenant compte de l’ambivalence de l’image et féconde pour la photographie. Oui, le cadrage isole, et mon cadrage ne sera pas le cadrage de celui qui serait placé à côté de moi, preuve que c’est bien le sujet qui isole ce qu’il prélève du monde par la photo et donc qu’il imprime fortement sa marque à l’extérieur, à ce qu’on appelle réel et dont je persiste à ne pas comprendre de quoi il s’agit (maintes et maintes fois, mais ne suis pas philosophe, pensé que ce concept était vide de sens). On peut même aller plus loin et dire que mon cadrage tord la réalité. Si je me trouve devant une scène donnée, surtout si elle est de nature problématique, par exemple par sa violence, son caractère choquant, sa vulgarité (hypothèses), ce que je vais en montrer, en dire sera forcément différent de ce qu’en montrera un autre, même confronté à la même scène. C’est un des plus extraordinaires paradoxes de la photo sans doute… Ce n’est donc pas le réel qui est montré mais ce qu’une personne voit du réel à un moment donné, avec toute sa subjectivité.
Et en même temps, indéniablement, l’image comme la note opère un prélèvement dans un flux continu et débordant, incontenable, le flux du temps avec son amoncellement de faits & de données, qui donne le sentiment d’une confusion. L’image permet d’arrêter le temps, de le figer pour le contempler figé, arrêté, essayer illusoirement de le comprendre et plus illusoirement encore de le saisir.
Configurations singulières
Retour à Marielle Macé et à son passionnant Façons de lire, manière d’être dont je n’ai pas fini d’épuiser les ressources !
« Les livres offrent à notre perception, à notre attention et à nos capacités d’action des configurations singulières qui sont autant de "pistes à suivre" » (14).
→ encore une fois frappée de voir l’adéquation de ce propos avec ma manière de faire et de lire ici dans ce flotoir. Ces pistes à suivre, en toute liberté, que Paul Valéry, avec ses Cahiers m’avaient ouvertes dès les années 2000.
→ la trilogie est essentielle et on se rend compte qu’elle articule constamment la pensée de Marielle Macé : perception, attention, action. Je perçois quelque chose du livre, dans toute sa complexité, et notamment et c’est une des pistes les plus fécondes et passionnantes, par son style, je peux le fixer grâce à l’attention que cette perception induit et enfin, et là aussi c’est merveilleusement fécond et stimulant, je peux agir. Je passe de la réception passive à la polarisation active de l’attention elle-même susceptible de déclencher un désir, celui d’une action. Je peux appliquer ce triple mouvement à ma lecture récente du Carnet de notes de Bergounioux et à cette interrogation qu’il a suscitée, constamment : pourquoi ce qui peut sembler un banal relevé, parfois très trivial, des jours, a-t-il une telle portée et apparemment sur nombre de lecteurs ? Qu’est-ce que je perçois, qui retient mon attention et qui m’incline à faire, à agir, à le suivre, alors même que son propos est constamment sombre, déprimé et pourrait être de nature à susciter un "à quoi bon" ?
Marielle Macé ajoute dès la page 15 la proposition magique de Proust sur laquelle elle revient longuement plus loin « suivre un auteur dans sa phrase » (14) et elle parle de cette démarche du lecteur qui consiste « à seconder un texte dans sa singularité ».
→ on peut peut-être ici mettre en rapport ce que j’écrivais sur le cadrage photographique, prise active sur l’extérieur et cette façon de lire, de seconder le texte dans sa singularité.
Au texte nous pouvons « répliquer, car l’emportement vers une forme littéraire n’est pas sans avenir sur notre propre existence ».
La lecture comme une conduite, encore
« Il faut considérer la lecture comme une conduite, un comportement plutôt qu’un déchiffrement. Une conduite "dans" les livres : question d’attention, de perception et d’expérience, cheminement mental, physique et affectif à l’intérieur d’une forme de langage. Mais aussi une conduite "avec" les livres, et même une conduite "par" les livres, dans une vie guidée par eux. [...] La notion esthétique de "conduite" permet justement de tenir ensemble une phénoménologie de l’expérience des œuvres et une pragmatique du rapport à soi, car c’est précisément ce qui relève de l’expérience lectrice qui a un avenir dans la grammaire de l’existence. » (15)
→ comment ne pas songer au désert qui risque d’habiter ceux qui n’ont aucun recours au livre, comment ne pas se référer à son propre cheminement constructif dans, par et avec les livres ? Comment ne pas penser à cette démonstration superlative que donne Bergounioux, découvrant à 17 ans qu’il ne pouvait se satisfaire du donné du monde, qu’il lui fallait tenter d’en comprendre quelque chose et qui l’a fait, quasi exclusivement, au travers des milliers et milliers de livres. Comment ne pas prendre conscience que Bergounioux, pour ne citer que lui, a été entièrement façonné, construit par les livres ? (je pense à sa belle expression, le book day, pour singulariser les jours de chasse aux livres chez les libraires et bouquinistes ! car ici day signifie bien l’inscription du lire dans la vie des jours, dans le vivre).