Ciel
a viré au gris, temps un peu collant, mais plus frais, 16°4, oiseaux et végétations en pleine forme.
Musique
Trios en sol mineur et en la mineur de Georges Enesco par le Trio Brancusi. Très bel élan et toujours cette forme très aimée du trio avec piano.
Et une interview du chef d’orchestre Michaël Tilson thomas, dans The Guardian :
"The most important thing about music is what happens when it stops, what remains with the listener, what they take away. A melody, rhythm, some understanding of another person or another culture. The way those experiences add up, in the soul of a person over the years, is the biggest prize classical music possesses. It is an art form in which instinct and intelligence are equally balanced. They take the measure of one another and they reflect, across centuries and composers and pieces, how our minds really are and the way our consciousness is ordered. You want to shake people even when they're not listening to the music.”
→ ce long, ce très long rapport avec la musique, depuis l’enfance ! Ce recours, ce secours, cette autre façon de voir le monde, de l’entendre, de l’aimer (autre par rapport à celui des mots).
Je développerai peut-être une toute petite variante à l’idée, magnifique, de Tilson Thomas : ce qui se passe non seulement quand la musique s’est éteinte, complètement, à la fin du morceau, mais aussi quand elle se suspend dans le si magnifiquement nommé silence. C’est Sviatoslav Richter qui m’a fait comprendre, un jour, subitement, ce que c’était vraiment qu’un silence : dans les sonates de Haydn. Silence incroyablement fort, présent, habité.
Le silence, si difficile à jouer : il faut déjà le respecter, ce qui ne pas va de soi, car si l’on n’imagine pas de ne pas jouer une note, on a trop tendance à « manger » les silences, à ne pas les compter aussi strictement que les notes... le silence qui comme tout vide, fait peur. Le silence dont on peut se demander enfin ce qui l’habite : résonance de ce qui vient d’avoir lieu et s’éteint, résonance matérielle, prégnance dans l’oreille, étiolement de l’onde sonore…; apaisement suscité par la résolution (pour les œuvres qui la pratiquent). Ou bien anticipation fantomatique de ce qui va arriver, et cela d’autant plus que la plupart du temps, les œuvres sont déjà connues. Avec ce curieux sentiment de porte-à-faux que l’on peut éprouver lorsque par erreur on anticipe, voire même chantonne une suite… qui n’est pas la bonne !!!
Proust, Freud, Tadié
Jean-Yves Tadié (Le Lac inconnu) commence à explorer certains aspects de l’inconscient de Proust. Impression toujours en demi-teinte par rapport à cette approche. La connaissance que Tadié a de Proust est considérable et c’est presque plus par l’évocation de telle scène, de tel fait, par la mise en relation de tels épisodes ou passages de l’œuvre, par les citations aussi, que le livre parle. Plus que par ce qui est son but : explorer l’inconscient de Proust. A-t-on tellement envie de cela et que ce soit mis noir sur blanc en termes d’Œdipe, de castration, etc. Pas si sûr.
En revanche, bonheur renouvelé des citations : « [Jean Santeuil] écrivait ce qu’il ne connaissait pas encore, ce qui l’invitait sous l’image où c’était caché (et qui n’était en quoi que ce soit un symbole) et non ce qui par raisonnement lui aurait paru intelligent et beau ». (58) À rapprocher de l’exergue du livre, sur le « lac inconnu ».
→ et si souvent le sentiment que les livres lus n’ont à voir qu’avec « ce qui a paru intelligent et beau » à l’auteur et pas du tout avec ce qui est caché sous l’image ! Brillant parfois, mais superficiel.
Archéologie (Tadié)
Tadié pointe la commune passion des deux auteurs pour l’archéologie ! Ils « remontent toujours dans le temps et descendent toujours en profondeur ». (65). Il consacre même à cette passion tout un chapitre, documenté, avec références à ce que furent les grandes découvertes de l’époque des auteurs ou celles qui leur furent antérieures. Et notamment Schliemann ; il y a chez eux des « Troie superposées » et « Schliemann est un des phares de Freud ». Et bien sûr Pompéi.
Mémoire, souvenir….(Proust, Freud et Tadié)
À peu près au milieu du livre, inévitable, un chapitre sur la question de la mémoire et du souvenir. Avec le rappel de l’idée freudienne que « la conscience ne comporte qu’une contenu minime » et que le reste se trouve en état de latence. Latence, le lac inconnu, réservoir des possibles, le fond d’où naissent le rêve, les actes manqués mais aussi bien sûr les œuvres d’art.
Tadié dégage à la suite de Freud sept facteurs de constitution d’un souvenir qui peuvent en susciter ultérieurement le réveil et c’est bien sûr essentiel pour Proust : il y va de la constitution psychique de l’individu, de la force de l’impression reçue, de l’intérêt qu’elle suscita, de la constellation psychique du moment, de l’intérêt porté à ce possible réveil, des connexions qui s’établirent alors et de « la façon, favorable ou défavorable, dont se présentait un facteur psychique particulier, qui regimbait contre la reproduction de quelque chose qui fût susceptible de produire du déplaisir » (73).
Peinture ou musique (Tadié)
« Un goût particulier pour les tableaux provient peut-être de visions enfantines, comme une passion pour la musique découle de plaisirs sonores, non verbaux, sans images, datant d’une période encore plus archaïque ».
→ Chacun de ses aspects mériterait à mon sens d’être un peu approfondi et pas seulement suggéré. Il y aurait une exploration passionnante à faire sous cet angle du double rapport de Proust avec l’art et la musique.
→ Cette dernière remarque de Tadié explique en partie ce qui semble parfois un clivage entre ceux qui sont attirés intensément par la peinture, au détriment souvent de la musique et l’inverse. On peut même penser que pour certains il y a censure du goût pour les images ou pour les sons, jugés trop excitants. Et qu’il y a dans ces pulsions souvent établies dans l’enfance (le goût des images, l’attirance des mots, la passion du sonore) une force jamais démentie tout au long d’une vie, une orientation très profonde de la psyché qui souvent façonne l’existence même à venir.
Du jaune toujours (Nicolas Pesquès)
Car, en effet (La face nord de Juliau, huit, neuf, dix) Nicolas Pesquès semble repartir à l’assaut du jaune. Il s’affronte encore au jaune comme pour se confronter de nouveau aux apories (pense soudain qu’il y aurait quelque chose de la démarche d’un Don Quichotte ici). Il faut affronter le ne pas et tenter « la grande fusion des formes difficiles » (123) dans ce « contact » qu’on ne sait « dire qu’une fois rompu » ; et pour cela, il tente une nouvelle approche, « injecter de la distance », un « amour de loin pour fuir l’inhospitalité / de la nature ».
→ fusion, sans doute un mot important. Quand il y a faille, la fusion seule (soudure ?) susceptible de rapprocher les rives ? Et dans le même temps, l’autre mouvement exactement inverse donc, l’injection de la distance et l’amour de loin.
→ et soudain cette impression qu’il en va aussi souvent ainsi dans toute lecture, ce double mouvement fusion/éloignement, comme le battement de la note entre deux fréquences. Fusionner, entrer en fusion avec ce qu’on lit, épouser le texte, s’y perdre, se perdre et dans le même temps s’en détacher très légèrement et accéder à la claire compréhension qu’on ne l’atteindra jamais.
→ et n’en va-t-il pas de même dans le mouvement de vivre, immersion dans la réalité et très léger décalage qui fait comprendre qu’on est toujours séparé (sép de j comme dit Pesquès, marquant sans doute ainsi tout le perdu irrémédiable, la somme de ce qui est englouti, mangé par la mise à plat en mots, si réductrice)
Ici presque chaque fragment de poème pèse et compte !
Frictionné de grammaire (Pesquès)
« Frictionné de grammaire pour traverser le bois » (124)
→ n’est-ce pas l’enfant qui chantonne pour affronter le noir, celui qui invente des histoires le soir pour avoir moins peur, n’est-ce pas ce mouvement qui génère des fantasmes (de la grammaire ?) pour habiller effrois et pulsions, celui qui injecte de la distance grâce à des mots : ce que je peux nommer, même mal, même par erreur dans la confusion de l’affrontement, moins terrifiant que la masse grouillante des impressions / sensations ?
Frictionné de grammaire, 2
Frictionné de grammaire pour traverser le bois
dépouillé de grammaire pour entrer dans la musique
déposé de grammaire au pied du lit
l’horloge sonne, l’oiseau chante, la main écrit, trois irréductibles, trois écorchés impossibles à coudre, sauf comme précipitation de l’espace-temps, grands éphémères, brûlés sur l’ampoule
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