Ciel
gris, triste – il fait doux et humide.
Lectures
Nicolas Pesquès, La Face nord de Juliau, huit, neuf, dix – Le Monde – Pour un humanisme numérique de Doueihi (suis en retard pour travail sur ce livre, ici dans le Flotoir au demeurant) – un article en anglais sur un livre intitulé Ce que l’argent ne peut acheter, sur la question de la morale et du marché, réfutant l’hypothèse que le marché serait neutre moralement – quelques chapitres, toujours un peu décevants, de Casati et Varzi.
Insaturation (Isabelle Butterlin, de nouveau)
« Nous sommes insaturés.
Nos êtres incomplets errent à la surface du monde et voilent leur errance de toutes leurs forces concentrées. Tels : les accroches d'écume en flocons que le vent disperse sur la plage sans limite. Les vagues se déroulent. Déposent des nuages d'écume. Puis le vent les arrache les roule les disperse. Tels nous sommes. Dispersés. Nous expérimentons l'insoupçonnable dispersion de soi à la surface du monde. Il vaudrait mieux accepter d'être de la texture de l'écume.
Nous sommes dispersés.
[...]
On n'en dira rien mais nous savons en toute certitude où sont nos semblables. Tels : toutes ces textures soritiques, paradoxales et fascinantes. Le sable, les nuées, les gouttes d'eau dans l'océan, un souffle d'air, une caresse du vent sur la joue. Nous sommes si faiblement. Êtres insaturés traversés du vent des possibles comme d'un grand souffle venu du large et porteur des orages. Nous sommes insaturés. Nos êtres vibrent de la présence insolite du monde. Et des élans nous traversent. Et des possibles nous traversent. »
(Isabelle Pariente-Butterlin, ici)
→ C’est aussi fort que beau.
Peut-être parce que la visée n’est pas pure poésie, mais une alliance entre philosophie et littérature, entre une pensée très rigoureuse et pointue, sans concessions à la facilité et une écriture foreuse, dense, fine et précise.
Le fragment (Milad Doueihi)
Pages intéressantes dans Pour un humanisme numérique sur la corrélation entre numérique et fragment.
« la forme fragmentaire – les petits et les micro-formats aujourd’hui en évidence dans notre quotidien et sur tous les supports – n’est pas uniquement une manière de produire, transmettre et appréhender le savoir hérité de la culture imprimée et du livre comme le savoir natif à l’environnement numérique, elle est aussi, dans ses modulations numériques, une manière privilégiée de propager les formes de sagesse spécifiques au numérique. » (35)
→ pointé déjà cette tendance induite par le numérique, non seulement le fragment, mais aussi la suite, la suite de fragments. Via les sites personnels bien sûr qui favorisent l’écriture au quotidien et la mise en ligne immédiate de ces écrits, qui deviennent ainsi partageables en temps réel par un nombre potentiellement considérable de personnes, ce qui historiquement n’a jamais été le cas (même avec le journal quotidien, voir le journal télévisé, il y a un léger différé, dû notamment aux indispensables intermédiaires). Via aussi les plateformes type Twitter qui elles induisent directement une écriture brève, puisque la norme est un seul message de 140 signes maximum. On voit se développer d’ailleurs des entreprises passionnantes comme celle d’un Lucien Suel, habitué des contraintes fortes (cf. La Justification de l’Abbé Lemire qui va reparaître prochainement dans Poezibao), qui a construit tout un ensemble autour de Kurt Schwitters à partir de séries, de séquences de tweets. À comparer avec l’autre entreprise passionnante autour du même Kurt Schwitters, à savoir Le Narré des îles Schwitters de Patrick Beurard-Valdoye, toute autre temporalité, des années entre les premières recherches et impulsions et la parution du livre….
→ plus sujette à caution peut-être l’idée d’une « sagesse spécifique au numérique ». En revanche, il se pourrait que le numérique et singulièrement via les réseaux sociaux induisent un renouveau de l’aphorisme, de la maxime.
Il y aurait tendance à la concentration de la pensée, en raison de cet espace restreint où il faut tenter de la formuler d’une part et d’autre part du fait de la conscience qu’on ne peut pas ne pas avoir de l’immensité du flux produit en permanence par des millions d’agents….
Sur cette question de la place disponible pour l’écrit, pour l’écrire, pour le dire et sur la sagesse, cette autre remarque :
« Comme dans l’Antiquité biblique, une période de rareté et de difficulté de préservation et de transmission de ce que l’on appelle de nos jours du « contenu », le fragment, facilement portable, était l’une des formes privilégiées de la littérature dite de « sagesse » (35)
De la compétence ( Doueihi)
Ce que pointe aussi Doueihi, à plusieurs reprises, dès le début de Pour un humanisme numérique, c’est une forme de déplacement entre les autorités savantes et le simple lecteur. Ce dernier peut s’autoriser un libre partage du savoir et de la connaissance, par des canaux nouveaux. À partir de sa lecture. Libre partage et non plus transmission faisant autorité, c’est un véritable changement de paradigme (voire notamment les querelles déjà un peu obsolètes entre les tenants de l’encyclopédie Universalis écrites par d’éminents spécialistes et les défenseurs de Wikipédia, entreprise contributive).
« Souvent, cette forme de lecture, intégrée dans les liseuses et les mobiles, ne fait qu’échanger les commentaires et les renvois conservés dans le « nuage » au-delà d’un accès au texte qu’ils commentent. Ce déplacement n’équivaut pas à un oubli du texte de départ ; il signifie l’arrivée d’un nouveau type de scholies, comme disaient les Anciens pour désigner commentaires et notes. »
→ n’est-ce pas tout le travail de Poezibao et dans une mesure différente celui de ce flotoir ? Produire ce nouveau type de scholies. Qui souvent a plus caractère de questions au demeurant, que de réponses.
De la couleur (Nicolas Pesquès)
Entamé la lecture de La Face nord de Juliau, huit, neuf, dix, de Nicolas Pesquès, lecture lente, imposée par un livre très dense, dans son apparente parcimonie de mots.
« Je ne sais pas ce que peut la couleur » (14)
→ un de ses axes de travail, la couleur et singulièrement le jaune et plus singulièrement encore le jaune des genêts, sur la colline de Juliau. Ce propos entre en résonance avec le livre de Dominique Fourcade, manque, récemment refermé et aussi avec les propos de Claude Perez dans la note qu’il a donnée à Poezibao sur ce livre : « peut-on imaginer que Fourcade, dont l'entreprise ne tend à rien d'autre, et à rien de moins, qu'à inventer une poésie non pas anti-mallarméenne, mais post-mallarméenne, c'est-à-dire à trouver une issue hors du mallarméisme interminable de toute une poésie française moderne, peut-on imaginer que Fourcade, après le noir, après le blanc, essaierait ici (comme aussi ailleurs) la couleur, qu’il tenterait quelque chose avec l’aide des couleurs ? Qu'il ferait l'essai d'une poésie qui trouverait dans la couleur non pas uniquement un signe ou une preuve, mais un ressort ou un agent de ce que je vais appeler faute de mieux son actualité. » (ici)
→ et réciproquement car préparant pour publication l’article de Claude Pérez et lisant ces propos, j’avais pensé à… Pesquès et à « l’humain du genêt » tout autant qu’au rose de Hantaï, évoqué par Fourcade ou plus anciennement Cixous ou au bleu d’un Maulpoix (14).
Couteau tiré (Pesquès)
Il vient à l’idée en ces premières pages de ce nouveau Juliau que sans doute est intervenu un deuil, celui de la mère…
ce terrible extrait :
« morceau construit au fixatif
à la mère et au couteau »
aux multiples sens possibles, dix mots, quatre substantifs, et le verbe construire – morceau comme pour la musique et cette polyphonie supposée d’un travail qui a quelque chose à voir avec celui du peintre (le couteau, version light, on pourrait dire aussi le boucher), de la colle, ce qui fait coaguler le très fugitif, sans cesse traqué, tangiblement traqué, par Pesquès et de la mort.
Du souterrain (Pesquès)
Oui, c’est souvent le sentiment d’une traque que donne la lecture de Pesquès, avec son « bruit de fabrique » parfois et cette claire conscience que cette colline, on l’appréhende comme on peut mais « sans jamais passer par l’intérieur ». (19)
→ écho avec un texte intéressant de François Bon, dressant le portrait d’une litho-lamelleuse, une femme dont le métier consiste à couper et polir des roches apportées de tous les coins du monde par des géologues cherchant à connaître leur structure, leur composition, à y retrouver parfois la trace d’un organisme. Ce vieux rêve d’entrer à l’intérieur de la pierre, des vaisseaux sanguins, des neurones, des veinures des plantes, des réseaux souterrains créés par les insectes, les lapins… ou l’eau.
La question de la connaissance qui n’est que de surface….
De la répétition (Pesquès)
« Redire semblable à mourir
le monde n’obéissant qu’aux poussées » (25)
oui à 1. la répétition n’est pas la création, les épigones sont des morts-vivants ou plutôt des vivants-morts ; moins en accord avec 2. car il peut y avoir du cyclique dans la poussée, des poussées cycliques, en partie répétitives, comme les saisons par exemple.
Fourcade et Pesquès
rapprochement encore, spontané, lisant chez Pesquès « dire que la vie s’interrompt sans cesser » : cela pourrait résumer tout manque de Dominique Fourcade !
suite en deux
fragilité totale du dire, inexactitude innée éprouvée éprouvante, terrain miné
la plaque de fonte, le végétal obstiné, la flaque : parfois à capter, à s’approprier, à engranger – parfois sœurs d’abandon