Une « douleur cognitive »
Une « douleur
cognitive » : en lisant
Nicolas Pesquès, 8
« Questionner encore, sans ressassement ». En effet Pesquès
arrive à bouger suffisamment par rapport à l’obsession centrale, du point de
mire qu’il tient ici sur 194 pages,
ce qui est considérable compte tenu du projet. Il aborde le sujet par la face
Nord, c’est-à-dire souvent le côté le plus difficile en alpinisme, mais il le
prend par diverses voies, plus ou moins abruptes, presque toutes périlleuses. Alors
que « conjointement, la colline se raréfie/la couleur durcit sa cruauté adjective »
(131). Mais « au bout, une phrase qui / en refroidissant / entretient sa
coulée », une image bien en accord avec l’impression, l’empreinte
produites par le livre. Le lecteur épouse le point de vue de Nicolas Pesquès,
comprend que le dire est impossible mais il fait le constat qu’il y a néanmoins
tentative et non échec total puisqu’il reste le poème et sa « coulée »,
certes plus grise et terne que l’embrasement du jaune vécu par l’auteur, semblable
en cela à la barre de métal refroidissant à la sortie du laminoir. Mais elle
est là, couchée sur la page, dotée d’une existence arrachée à l’immédiateté. Figée
certes mais pas engloutie avec le reste dans l’avaloir du temps.
Page 136, ce poème, qui me semble emblématique :
scinder et rejaillir
plus je regarde le paysage
plus j’entends la dissidence des mots
comme s’il s’agissait de la résonance
de la magnifique séparation
ou de fabriquer de la lumière avec des lettres.
Emblématique par la tension maintes fois relevée entre le
travail sur le vivant, la matière et l’impossibilité d’une captation
satisfaisante. Il y a bien là « quelque chose d’inconsolable, une douleur
cognitive » (148). Mais douleur et jouissance ont partie liée (mais elles
ne dépendent l’une de l’autre, rien d’une posture masochiste ici), elles sont
simultanées, l’homme est sens, l’homme est mots, il échoue à dire leur fusion
mais il en est le terrain. Il cherche à détecter un jet de particules dans le
collisionneur, c’est un analyste mais il sait que « logiquement est une
arme à double tranchant, l’accompagnement d’un corps au-dessus du vide, plaqué
par le jaune qui bâillonne, par l’enlèvement » (149).
Et soudain, alors qu’on s’apprête à quitter le livre, une apparition (dans les
phares de la voiture, la nuit), la genette : Le Ginsterkatze allemand, autrement dit le chat des genêts : « yeux
hypnotiques. Dégraffeuse de temps. Greffon de hors-langue » (153). Dire qu’elle
fait du bien au lecteur cette genette, lecteur dont les yeux et le cœur commençaient
à brûler de tout ce jaune, qu’elle est « passerelle cruciale et lumineuse ».
Mais c’est un répit bref alors que recingle la question « comment recoller
ce que la langue détache ». Ou comment rouvrir la fulgurance de la genette
nocturne alors qu’elle a disparu à tout jamais dans les taillis. « A perte
de vue/tour de vis opaque à l’intérieur de la lumière/fin de résonance »
(163).
Lecture de La Face Nord de Juliau, V, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
La vie et « l’œuvre-vie » :
en lisant Pierre Le Pillouër, 8
Chez le Pillouër, l’autobiographique se fait généalogique et tragique. Où
il est question de cordes et pas pour sauter. Est-ce à dire que rôdent les
pensées dites noires (il sera beaucoup question de poudre noire un peu plus
loin), alors que monte, de nouveau, « la trouille de sous-céliner autour
du Prince pour qui [on] en pince » (85). Mais cette fois c’est en fondu-enchaîné
qu’on repasse à l’exégèse, alors que l’auteur amorce sans doute le début de sa
résolution (au sens musical du terme) « Rimbaud part de deux thèmes ″quelconques″
(le cul et le conte, Bottom et les Gracques, ou les alchimistes et la Parade,
bref le caché et l’ouvert, la pierre et la fleur) mais ceux-ci revêtent moins d’importance
que l’intersection de leurs élévations (champs sémantiques) harmoniques (phoniques).»
(86). Voilà sur la table de dissection l’objet de la recherche de Le Pillouër !
Qui poursuit plus avant démontrant qu’il faut « lire ["Veillées II"] comme ne
référant littéralement qu’à lui-même » et « comme la transmission du
savoir d’un bâtisseur » et non pas comme c’est trop souvent dit, comme « une
vision métaphysico- ou psycho- hallucinatoire » (dans ce contexte,
désopilants collages des commentaires de certaines huiles, surtout quand elles
sont en difficulté devant quelque chose qu’elles ne peuvent interpréter et qu’elles
font alors preuve d’un art consommé de « verrouiller des portes capitales » !).
Impossible de détailler tous les tours et détours de ces explications de textes !
Mais on relève, p. 98, un savoureux inventaire des moyens dont pense disposer Le
Pillouër : ça commence par « le don de la Bosse », passe par « vingt
ans de malaxe de la pâte à son » et se termine par « le goût de la
rapine » où l’on comprend que ce qui se joue ici, c’est à la vie, à la
mort. Il y a jeu, il y a je, il y a enjeu, il y a illuminations, « fantasmes
et marasmes ». La vie et l’œuvre-vie
s’enlaçant intimement, je est un autre,
jeu m’en sort… and so on.
Mais il faut agir, ne pas rester entre quatre yeux avec Rimbaud. Enregistrement
« sismographidélique » des découvertes et expédition aux professeurs
ad hoc. par exemple Christian Prigent qui suggère… un journal de cette lecture.
Ce qui saisit aussi ici c’est l’alternance de phases, quasi bipolaire et réglée
comme un papier à musique, comme si les moments de pire doute sur l’entreprise,
sa légitimité, etc. ne trouvaient d’issue que dans la relance de la recherche
et comme si celle-ci s’alimentait à ce doute bien plus qu’à la certitude d’inventer
quelque chose.
Puis nouvelle avancée (il y en a eu quelques prémices), PLP constate que le
texte à la fois le guide et l’épie et il sent ce qu’il risque à se prendre à ce
jeu-là, rien moins que d’être « camé et cramé comme écrivain ». Ici
comme un coup de tonnerre, le vers de Rimbaud : « qu’est mon Néant
auprès de la stupeur qui vous attend ». Et nous voilà de nouveau,
lecteurs, dans une situation en abyme, regardant Le Pillouër qui regarde
Rimbaud, qui regarde Le Pillouër [est-ce que ce dernier nous regarde ? Oui
est la réponse, quasi certaine ! En tous cas il nous entend le lire, ne
pas oublier qu’il confesse une « constitution paranoïaque »). Et d’énumérer
tout ce que lui a coûté cette stupeur, et notamment la confrontation à la « condescendance
hautaine des savant rimbaldiens alertés : fourmilières dérangées, rivaux
surarmés ».
lecture de Trouver Hortense, épisodes 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
« la main
heureuse » (Mireille Calle Gruber)
Découvert hier en pérégrinant sur la toile, un très intéressant texte de
Mireille Calle Gruber, une adresse à ses étudiants où elle développe le concept
de la main heureuse, reprenant cette
expression à Schönberg : « heureuse est la main qui essaie de saisir
ce qui ne peut que lui échapper quand elle le tient /main qui ne possède pas ce
qu’elle promet ».
« Vous avez la main heureuse : vous vous inscrivez dans le principe
de dépossession, le processus de dépropriation qui est à l’œuvre dans toute
dynamique artistique. Dans l’écriture littéraire au premier chef et dans le
travail de réflexion critique qui lui est indissociable, c’est-à dire son
cheminement, ses tâtonnements, son aveuglement, ses épiphanies* ». Elle
parle aussi de « l’évènement d’écriture qui fait arriver la pensée à la
pensée, avant ça ne pense pas » et du « tremblement de la pensée –
qui est la seule pensée possible ». Source.
*Etrange, une fois de plus comme ces mots semblent s’appliquer aux lectures en cours de Pesquès et le Pillouër !