11 octobre 2008

Une « douleur cognitive »

 

 

Une « douleur cognitive » :  en lisant Nicolas Pesquès, 8
« Questionner encore, sans ressassement ». En effet Pesquès arrive à bouger suffisamment par rapport à l’obsession centrale, du point de mire qu’il tient ici sur 194 pages, ce qui est considérable compte tenu du projet. Il aborde le sujet par la face Nord, c’est-à-dire souvent le côté le plus difficile en alpinisme, mais il le prend par diverses voies, plus ou moins abruptes, presque toutes périlleuses. Alors que « conjointement, la colline se raréfie/la couleur durcit sa cruauté adjective » (131). Mais « au bout, une phrase qui / en refroidissant / entretient sa coulée », une image bien en accord avec l’impression, l’empreinte produites par le livre. Le lecteur épouse le point de vue de Nicolas Pesquès, comprend que le dire est impossible mais il fait le constat qu’il y a néanmoins tentative et non échec total puisqu’il reste le poème et sa « coulée », certes plus grise et terne que l’embrasement du jaune vécu par l’auteur, semblable en cela à la barre de métal refroidissant à la sortie du laminoir. Mais elle est là, couchée sur la page, dotée d’une existence arrachée à l’immédiateté. Figée certes mais pas engloutie avec le reste dans l’avaloir du temps.
Page 136, ce poème, qui me semble emblématique :

 

scinder et rejaillir

plus je regarde le paysage
plus j’entends la dissidence des mots

comme s’il s’agissait de la résonance
de la magnifique séparation

ou de fabriquer de la lumière avec des lettres.

 

Emblématique par la tension maintes fois relevée entre le travail sur le vivant, la matière et l’impossibilité d’une captation satisfaisante. Il y a bien là « quelque chose d’inconsolable, une douleur cognitive » (148). Mais douleur et jouissance ont partie liée (mais elles ne dépendent l’une de l’autre, rien d’une posture masochiste ici), elles sont simultanées, l’homme est sens, l’homme est mots, il échoue à dire leur fusion mais il en est le terrain. Il cherche à détecter un jet de particules dans le collisionneur, c’est un analyste mais il sait que « logiquement est une arme à double tranchant, l’accompagnement d’un corps au-dessus du vide, plaqué par le jaune qui bâillonne, par l’enlèvement » (149).
Et soudain, alors qu’on s’apprête à quitter le livre, une apparition (dans les phares de la voiture, la nuit), la genette : Le Ginsterkatze allemand, autrement dit le chat des genêts : « yeux hypnotiques. Dégraffeuse de temps. Greffon de hors-langue » (153). Dire qu’elle fait du bien au lecteur cette genette, lecteur dont les yeux et le cœur commençaient à brûler de tout ce jaune, qu’elle est « passerelle cruciale et lumineuse ». Mais c’est un répit bref alors que recingle la question « comment recoller ce que la langue détache ». Ou comment rouvrir la fulgurance de la genette nocturne alors qu’elle a disparu à tout jamais dans les taillis. « A perte de vue/tour de vis opaque à l’intérieur de la lumière/fin de résonance » (163).

Lecture de La Face Nord de Juliau, V, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

 

 

La vie et « l’œuvre-vie » : en lisant Pierre Le Pillouër, 8
Chez le Pillouër, l’autobiographique se fait généalogique et tragique. Où il est question de cordes et pas pour sauter. Est-ce à dire que rôdent les pensées dites noires (il sera beaucoup question de poudre noire un peu plus loin), alors que monte, de nouveau, « la trouille de sous-céliner autour du Prince pour qui [on] en pince » (85). Mais cette fois c’est en fondu-enchaîné qu’on repasse à l’exégèse, alors que l’auteur amorce sans doute le début de sa résolution (au sens musical du terme) « Rimbaud part de deux thèmes ″quelconques″ (le cul et le conte, Bottom et les Gracques, ou les alchimistes et la Parade, bref le caché et l’ouvert, la pierre et la fleur) mais ceux-ci revêtent moins d’importance que l’intersection de leurs élévations (champs sémantiques) harmoniques (phoniques).» (86). Voilà sur la table de dissection l’objet de la recherche de Le Pillouër ! Qui poursuit plus avant démontrant qu’il faut « lire ["Veillées II"] comme ne référant littéralement qu’à lui-même » et « comme la transmission du savoir d’un bâtisseur » et non pas comme c’est trop souvent dit, comme « une vision métaphysico- ou psycho- hallucinatoire » (dans ce contexte, désopilants collages des commentaires de certaines huiles, surtout quand elles sont en difficulté devant quelque chose qu’elles ne peuvent interpréter et qu’elles font alors preuve d’un art consommé de « verrouiller des portes capitales » !). Impossible de détailler tous les tours et détours de ces explications de textes ! Mais on relève, p. 98, un savoureux inventaire des moyens dont pense disposer Le Pillouër : ça commence par « le don de la Bosse », passe par « vingt ans de malaxe de la pâte à son » et se termine par « le goût de la rapine » où l’on comprend que ce qui se joue ici, c’est à la vie, à la mort. Il y a jeu, il y a je, il y a enjeu, il y a illuminations, « fantasmes et marasmes ». La vie et l’œuvre-vie s’enlaçant intimement, je est un autre, jeu m’en sort… and so on.
Mais il faut agir, ne pas rester entre quatre yeux avec Rimbaud. Enregistrement « sismographidélique » des découvertes et expédition aux professeurs ad hoc. par exemple Christian Prigent qui suggère… un journal de cette lecture.
Ce qui saisit aussi ici c’est l’alternance de phases, quasi bipolaire et réglée comme un papier à musique, comme si les moments de pire doute sur l’entreprise, sa légitimité, etc. ne trouvaient d’issue que dans la relance de la recherche et comme si celle-ci s’alimentait à ce doute bien plus qu’à la certitude d’inventer quelque chose.
Puis nouvelle avancée (il y en a eu quelques prémices), PLP constate que le texte à la fois le guide et l’épie et il sent ce qu’il risque à se prendre à ce jeu-là, rien moins que d’être « camé et cramé comme écrivain ». Ici comme un coup de tonnerre, le vers de Rimbaud : « qu’est mon Néant auprès de la stupeur qui vous attend ». Et nous voilà de nouveau, lecteurs, dans une situation en abyme, regardant Le Pillouër qui regarde Rimbaud, qui regarde Le Pillouër [est-ce que ce dernier nous regarde ? Oui est la réponse, quasi certaine ! En tous cas il nous entend le lire, ne pas oublier qu’il confesse une « constitution paranoïaque »). Et d’énumérer tout ce que lui a coûté cette stupeur, et notamment la confrontation à la « condescendance hautaine des savant rimbaldiens alertés : fourmilières dérangées, rivaux surarmés ».

lecture de Trouver Hortense, épisodes 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

 

 

« la main heureuse » (Mireille Calle Gruber)
Découvert hier en pérégrinant sur la toile, un très intéressant texte de Mireille Calle Gruber, une adresse à ses étudiants où elle développe le concept de la main heureuse, reprenant cette expression à Schönberg : « heureuse est la main qui essaie de saisir ce qui ne peut que lui échapper quand elle le tient /main qui ne possède pas ce qu’elle promet ».
« Vous avez la main heureuse : vous vous inscrivez dans le principe de dépossession, le processus de dépropriation qui est à l’œuvre dans toute dynamique artistique. Dans l’écriture littéraire au premier chef et dans le travail de réflexion critique qui lui est indissociable, c’est-à dire son cheminement, ses tâtonnements, son aveuglement, ses épiphanies* ». Elle parle aussi de « l’évènement d’écriture qui fait arriver la pensée à la pensée, avant ça ne pense pas » et du « tremblement de la pensée – qui est la seule pensée possible ». Source.

 

*Etrange, une fois de plus comme ces mots semblent s’appliquer aux lectures en cours de Pesquès et le Pillouër !

 

 

06 octobre 2008

Est-ce qu'un délire plus profond que la pensée ne porte pas la pensée

 

 

En lisant Nicolas Pesquès (suite 5)
Cinq, soir, vent. « Les choses ne sont pas ce que les mots produisent », écrit Nicolas Pesquès en prologue à la 2ème partie de son livre, « L’Histoire de la perdrix ». Donc soir et vent n’ont peut-être rien à voir avec ce que l’assemblage de leurs lettres produit : en chacun, par sens donné puis par sens acquis, l’épaisseur feuilletée du mot riche de ses milliers d’occurrences dans une vie. Mais Pesquès va bien plus loin : les choses « émergent » de ce que les mots séparent, elles sont « issues de l’ombre positive de la langue, de l’implacable et lumineux glissement de sa négativité ». Assertion très complexe, qui semble en partie contradictoire, mais on retrouve là l’aporie détectée hier : ce sont les mots qui créent (littéralement ?) les choses en entités qui n’ont peut-être rien à voir avec elles ! ?
Et voilà une histoire de perdrix à nulle autre pareille (preuve s’il en fallait qu’on est bien dans le domaine de la poésie), ni ornithologique, ni cynégétique, une fulgurance de perdrix que l’on peut deviner derrière l’esquisse tentée, « tourbillon ordonné en perdrix où la phrase s’accidente », nouvelle tentative d’appariement d’un éclat de réalité et d’une poignée de mots (le mot de mimesis est bien présent p. 58) : « un empire fusionnel contré par la langue, tisonné par sa déviance ».
Extraordinaire précision de cette langue, acuité. A la jonction souvent d’une pensée abstraite et d’une expérience concrète, en fécondation réciproque abstrait/concret, que Pesquès réussit à faire fusionner par très haute énergie, celle des mots qu’il choisit de faire réagir, c’est « une langue normale au-delà, une langue dont nous aurions quitté l’internement ».
L’énergie évidente qui se dégage de ces pages, bien plus prégnante que le découragement, est celle d’une visée, toujours vers le dehors, l’ailleurs, l’au-delà, vers le hors-langue, utopie qui permet au livre d’exister, juste en avant de cette limite qui s’apparente à la frontière d’un trou noir. « Franchir, passer de ce côté-ci, du côté de la perdrix, sans toucher à rien. Franchir l’intimité », autre inatteignable !
Et dans cet univers qui pourrait sembler aride, des compositions de toute beauté :
« Vent dans l’herbe, non fondu, totalement tactile, huppant délicatement p. Venant mourir, entièrement tangent, entièrement dédié à l’intouchable finesse du contact » (60).
A regarder cette phrase de près, on constate qu’elle n’est composée que de mots abstraits, hors vent, herbe et huppe. Et pourtant il est rare de lire une description aussi précise d’un mouvement de vent dans l’herbe et elle fait lever d’innombrables images latentes.
Et peu après, alors même sans doute qu’il a réussi un vrai « franchissement », Pesquès écrit : « la limite appartient-elle au verrou du langage, ou au franchissement ? ». Sans doute la réponse serait qu’elle appartient aux deux et il y a mouvement dialectique constant entre l’éprouvé (senti et pensé) et la tentative de représentation : « souvent la phrase me met face à l’envers qui est un trou. Un trou d’instant et de totalité » (61)
Il faudrait dire que si ce livre est de poésie, et magnifique, il est aussi à mon sens livre, et très pointu, de philosophie du langage (du côté sans doute de chez Wittgenstein ?)
….« et la perdrix corpusculaire » : il semble qu’il y a aussi dans ce livre dépassement du système métaphorique. La perdrix ici est réelle, elle est aussi méta-métaphorique, elle est « comme et sans image ». Elle est pierre et plume, objet pour la langue, visée inatteignable, mais cible nécessaire qui appelle depuis le hors-langue.


Retour à Rimbaud, Le Pillouër (suite 5)
Alors retourner à Rimbaud, via Le Pillouër qui propose une traduction de « Fairy I » et de II Guerre ». Voici Hélène, voici « la guerre, de droit » (de Troie ?) et l’attention portée au tout petit détail, cet étrange ornamental que la Pléiade pointait comme un anglicisme mais dont PLP montre qu’il vient sans doute du latin ornamenta (de guerre) et que les sèves ornamentales sont des flèches (signe de piste que ce livre !)
Et d’avancer, nous lecteurs, sur ses talons, un peu médusés, dans le taillis des glissements sémantiques et sonores du texte des Illuminations. Car l’auteur de Chercher Hortense, du fait d’années de fréquentation assidue des Illuminations mais aussi des autres poèmes de Rimbaud crée un immense jeu d’échos entre les poèmes, suscitant une sorte de vertige mais faisant aussi croître de façon exponentielle l’admiration pour Rimbaud. Et aussi, mutatis mutandis, mais oui, pour l’exégète culotté, que voilà pourtant saisi , vers la page 52, de la tentation du renoncement :  « qui s’aventure par les arcanes de ce livre ″à la croisée des violences nouvelles″ y subit la plus ardente et la plus périlleuse des initiations à la lecture, déliante et aliénante » (52). Voilà qui est bien dit car ce qui passionne ici est multiple : 1. Primus inter (non) pares, Rimbaud ; 2. Une singulière histoire entre un livre et un écrivain lecteur ; 3. La démonstration que ce lire est une expérience. A la fois vitale (déliante) , qui permet de couper les cordons (s’il vous plait) et risquée (aliénante = qui ouvre excessivement à l’autre, jusqu’au vertige, voire au délire, à la confrontation mimétique, à l’impossible compétition, à la conviction terrifiante qu’une cervelle en roue libre peut mouliner sans repères à l’infini et ainsi de suite. Bref, ça peut faire grandir ou sombrer, de lire Rimbaud ! (et si on revient à la page 11, on voit que Le Pillouër avait prévenu : il était (noter l’imparfait) devenu « allumé de la lettre ». L’enquête est donc double elle aussi, enquête sur un texte mais aussi enquête sur le texte sur le texte (pour peu que le lecteur, comme ici, s’y colle aussi, ça peut aller loin). Faut-il le répéter encore, lire n’est pas un divertissement (mais il n’est pas interdit de rire), n’est pas un travail (mais fatigue), pas un pensum (mais un pain sur la planche), lire est une expérience.


Autour de l’angoisse de penser (suite 5)
Et pour preuve, encore, ce saut du taillis foisonnant et un peu affolant de questions suscitées aussi bien d’ailleurs par Pesquès que par Rimbaud/Le Pillouër aux carrés bien ordonnés de la théorie, même si celle-ci explore L’angoisse de penser (tellement évidemment à l’œuvre, cette angoisse, dans la Face Nord de Juliau et dans Trouver Hortense !). Les corpuscules ne dansent plus mais forment bel et bien un objet, solide et cohérent. Et pourtant, si on y regarde de près, il y a aussi là de quoi vaciller sur ses certitudes en relisant la phrase de Lacan situant le trauma originel non pas tant dans la séparation d’avec la mère mais plutôt dans « l’aspiration en soi d’un milieu foncièrement Autre ,  [l’air], étouffement, suffocation : l’angoisse est une affaire de souffle ». L’inspiration dont Evelyne Grossman montre que c’est Blanchot « qui en réinvente le plus explicitement le mythe moderne » (31). « L’écrivain est celui qui a pour tâche d’entrer en rapport d’intimité avec cette rumeur initiale », le bruissement ininterrompu d’une « immensité parlante ». Et Blanchot, souligne E. G, est bien conscient du danger qu’affronte chaque écrivain [une fois de plus, sidération devant les échos qui circulent entre ces trois lectures, Pesquès, Rimbaud/Le Pillouër, Evelyne Grossman avec Blanchot, Bataille, Levinas, Artaud, etc.). Il s’agit toujours d’une confrontation avec « un absolument Autre extérieur à l’individu et dont l’angoissante étrangeté frappe d’abord les sens » (31) : « Fission de soi ou soi comme fissibilité » (Levinas). et cette question, de Levinas encore, terrible et fondamentale : « évoquant cette ″vieille expérience de l’inspiration [à propos de Blanchot], Levinas écrit ceci : ″cette « expérience acquiert une gravité exceptionnelle quand on se demande [...] si un délire plus profond que la pensée ne porte pas la pensée″ » (p. 32)
Hier, n’était-il pas question de pulsion à la racine de la pensée, à l’origine de la pensée (à propos de Pesquès)

 

 

05 octobre 2008

La phrase distancière

 

 

Pesquès, la phrase distancière
Avortement souvent des tentatives menées par le poète : une gestation, un échec et cette « phrase distancière », qui peut-être occupe, tente d’occuper l’entre deux, entre-langue et hors langue ? Et échoue sans échouer puisqu’elle est donnée à lire.
Sensation très particulière, assez rare finalement en lecture, d’une vibration dès l’ouverture du livre. Que je relierais volontiers à une forte polysémie de la plupart des énoncés.
« Que chaque pensée ait l’architecture de sa pulsion. Que l’on s’y abreuve et s’y fournisse. Telle est la traversée du bois de genêt » (La Face Nord de Juliau, V, p. 50). La question ici est celle de ce « sa ». J’aimerais entendre que ce possessif renvoie à la pensée (et non à la couleur, à la colline) car j’aime l’idée qu’il y a quelque chose de pulsionnel (induit éventuellement par une couleur, une colline) à l’origine de la pensée. (Et cela me semble en accord avec ce que je perçois de la façon qu’a Pesquès d’assimiler la pensée au corps). Et que la pensée sans cesse a à revenir à ce jaillissement qui l’a suscitée, à la nature pulsionnelle de ce jaillissement, pour s’étayer. Et que cette approche, ce retour à la source pulsionnelle, permet d’éviter à la pensée de s’enliser dans la grisaille inodore et sans saveur de développements arbitraires et trop construits.
Insistance chez Nicolas Pesquès en effet : il ne s’agit pas ici d’une démarche intellectuelle. Même s’il arrive souvent que l’on y songe, on n’est pas dans les Cahiers de Valéry, en présence d’un esprit qui se regarde penser, sentir, se remémorer. La démarche est de nature poétique, c’est la mise à l’épreuve – extrême – cela tient par moments de la roue du supplice –  du langage et du langage comme moyen de traduire l’expérience. Au point qu’il faut parfois excéder les ressources données par la langue, l’inventer. Pas tant par la syntaxe qui semble relativement tenue que par la création de mots ou d’emplois adaptés des mots : « je laisse la langue s’enroncer » ou bien « la lumière phrasante de disperce » (écho ici de certaines créations de Patrick Beurard-Valdoye)
Avec la confrontation permanente à l’illusoire de la tentative : « nos phrases sont des tombeaux. En nommant ce qu’elles ne peuvent ressentir, elles ferment les yeux,  elles cessent de savoir ce qu’elles pourraient chercher » (53) : si on lit bien cette phrase, elle invalide toute tentative littéraire ! Car autrement dit, il y a une aporie au cœur même du travail de l’écrivain qui composant ses phrases, assemblant des mots sait qu’ils détruisent sa visée, qui continue pourtant, contre toute évidence (on retrouve peut-être là cette « passion de la négation » dont parle Evelyne Grossman ?). Peut-être parce que dans le cas contraire, il deviendrait « la proie de l’innommable et du défait ». Il y a bien combat et c’est un combat vital et désespéré mais qui ne peut pas ne pas être mené.

Le Pillouër et le jeu
L’auteur de Chercher Hortense, abordant « Après le Déluge » dans les Illuminations, avoue en effet, clairement (mais on avait compris, non ?), « l’ivresse libidineuse de la fouille ». Mais pour la coupler avec l’humilité, on pourrait presque dire le trac :  « pourquoi suis-je moi, si peu armé formé, allé chercher la braise dissimulée sous de telles merveilles ?  » (41). Mais si, précisément, dans ce prétendu si peu armé formé (à relativiser fortement tout de même !), était sa chance. Rimbaud n’avait-il pas prévenu qu’il était « accessible à tous les sens ». Il faut « lire au ras du pied des lettres, comme un ″idiot″ » dit le Pillouër et voilà comment on trouve. Et là, au cœur de l’exégèse autoraillante, retour émouvant de la biographie du déscrypteur, son écart de la faculté, son admiration pour le travail des clercs, son envie d’être reconnu par eux, ses complexes car il est conscient que son expérience est « pleine d’élans naïfs et de fouillis métissés » (43).
Il y a un jeu dans le jeu, il y a le jeu du déchiffrage, du déchiffrement du texte de Rimbaud mais il y a aussi le jeu avec le lecteur et avec soi-même. Feed-back permanent : j’avance ça, semble-t-il dire, mais est-ce que je peux me le permettre (je suis sûr, se dit-il encore, que le lecteur se pose la question de ma légitimité alors je lui montre que je me la pose aussi) et ainsi de suite, à perte de vue. Et ce court chapitre se termine sur la citation de Rimbaud : « c’est aussi simple qu’une phrase musicale », alors même que l’instant auparavant, moi, lisant-notant, j’ai parlé de déchiffrage et j’ai failli ajouter « comme une partition » et j’ai renoncé me demandant si cela avait un sens ! Donc le jeu de Le Pillouër, induit par le jeu de Rimbaud, engendre le jeu du lecteur. Qui joue à chercher, trouver en même temps ou même en avant de l’auteur tout en se disqualifiant, plus encore que lui, se considérant en permanence comme non-compétent. Poupées gigogne !
Et petit reproche (mais qui devra se confronter à la suite du livre pour être éventuellement rejeté) : Pierre Le Pillouër va parfois un peu vite et son propos tourne court (j’en dirais autant de ses chroniques sur son site Sitaudis, peur de peser, d’enfoncer le clou, de porter trop avant le coup ?)

Particules
J’avais déjà remarqué dans l’interview d’Evelyne Grossman par Alain Veinstein (1er mai 2008) des allusions très passionnantes à la physique nucléaire. Elles sont bien présentes dans L’angoisse de penser, au paragraphe « Corpuscules et atomes » (27). Et elles viennent infirmer cette idée que j’ai souvent eue, que la littérature moderne ignorait tout, inexplicablement, du maelstrom pour la logique et la raison dans lequel nous plongeaient les découvertes d’Einstein et consorts. « Nous sommes des conglomérats provisoires d’atomes, répète Artaud, Bataille, Beckett et les autres » (28) et Evelyne Grossman de montrer que c’est « l’antique pensée atomiste » qui fait retour en « illuminations [tiens, tiens] poétiques au xxe siècle ». « Je suis tous ces mots, tous ces étrangers, cette poussière de verbe » dit Beckett (cité p. 28).

©florence trocmé

 

 

03 octobre 2008

Ecrire au sein de la lecture

 

 

Arts de la mémoire ?
Très curieuse expérience : reprenant à rebours un podcast écouté en marchant dans la rue, une fois arrivée à destination et désireuse de retrouver et noter un moment qui m’avait particulièrement retenue, je m’aperçois que les mots sont associés aux lieux traversés, de façon extrêmement précise :  le long de cette haie, au tournant de cette rue, quand cette personne m’a demandé son chemin, etc. Un écho aux fameux arts de la mémoire de jadis ?


Philippe Lacoue-Labarthe
d’un podcast ancien (hélas, puisqu’on l’entend lui, parler avec Alain Veinstein) : « Les muses sont filles de la mémoire et la mémoire est la pensée. »


Jean-Pascal Dubost : écrire au sein de la lecture
Extrait d’un livre futur : « écrire au sein de la lecture est une manière de conquête, une lutte contre l’anéantissement ». Et en écho à ma lecture de Pantagruel, cette tonique injonction : « Ne cessons d’envoyer des rafales de Rabelais à tous ceux qui reprochent à d’autres l’ivresse, l’avalanche ou la jonglerie verbales et veulent interdire le plaisir de bouche. Desserrons la ceinture de notre phrase et calembourrons-nous le crâne joyeusement. Que nos mots aient 5 g d’alcool dans le sang, au moins ! ». Ce n’est pas Pierre Le Pillouër, si heureux que je rie en lisant son livre, qui dira le contraire…Et enfin, toujours de JPD : « quand je lis, je respire à fond. Tous les livres devraient sentir, page de gauche, le chèvrefeuille, page de droite, le fumier » (mais les liseuses électroniques qui pourraient après tout disposer de la fonctionnalité « odeurs », n’ont qu’une page !).


Retour à Juliau
Continuation de la lecture de La Face nord de Juliau, V. Je note une forme de violence dans ce livre. Ça ne se passe pas en douceur, « gorge tranchée pour que le jaune s’écoule », multiples images de lames et de couteaux en particulier (voir la « lame phrasique » relevée le 1er octobre). « La couleur nous passe au fil de l’épée ».
Le jaune envahit le champ, on en a la sensation presque visuelle, comme dans l’aquarelle, quand la couleur s’épand dans l’eau pure préalablement posée sur le papier. Le jaune a pris la colline, « Juliau anisé jusqu’aux épaules », mais il prend aussi le corps et la langue de celui qui écrit. Avec quelque chose d’électrique : il est question de tension et même de voltmètre : « le poème ne raconte que des éléments objectifs mesurés au voltmètre »  (34). Le corps à corps avec la nature, la colline est bien concret « ce travail-là, de peintre, je l’écris en m’empoissant » (36). Mais souvent aussi, recul et abdication devant l’impuissance « Décrire se tasse. Je me soumets au jaune et au genêt. Ils sont la robe et l’acuité » (38)
La couleur est le motif dans le motif, se substitue en tant que motif au motif premier, la colline. Est d’une certaine manière encore plus abstraite que la colline : totalement concrète en soi (comme la colline !), très abstraite quand il s’agit de la penser, de la définir, de la dire. C’est aller encore plus loin dans la tentative de se confronter, par le motif, aux frontières de la langue et du hors-langue (on pourrait peut-être faire une analogie avec l’histoire de la peinture, franchissant le pas de l’abstraction). C’est tenter d’introduire un coin dans cet entre-deux, entre langue et hors-langue, qui peut se transformer en crevasse dont on ne sort pas : « le jouir achrome. La langue s’enfonce vers la sortie. ». Car le hors-langue est à la fois le redouté et le désiré « douleur [...] du hors-langue qui s’éloigne » : sans doute parce que c’est à cette extrême pointe seule que cela se joue. (42). Et toujours en cours, intriqué au texte, le journal de la tentative, parfois poignant : « 9 Août, rien » ; « 10 Août, un frelon ».
Belle page sur la marche :  « je marche tous les jours. Cette activité déclenche souvent une méditation ». Pesquès rejoint ici les écrivains marcheurs, Roubaud, Réda, du Bouchet et bien d’autre. Dans la marche, irruption de « deux ou trois phrases résolues », dictées sans doute par « le corps spéculatif ». Et extrême volatilité de ces trouvailles, de cette « formule définitive », comme celles qui viennent la nuit. Cixous a bien parlé de cet « inoubliable si oubliable » !


Et Rimbaud, pendant ce temps
….continue à être ausculté à la loupe par Pierre Le Pillouër qui note son goût pour « les fins dévoilantes et telles qu’elles redéploient immédiatement le texte dans un autre sens » (Retrouver Hortense, p. 35). Et le voilà parti à la découverte d’ « Enfance » et de son apparente innocence. Innocence vraiment ? : « Il se passe de curieuses choses aux bordures de ce bois, sous le ″costume″ du ″petit oiseau″ se dissimule une réalité plus crue ». Car ces « textes sont de véritables bombes à retardement » et c’est un des bonheurs de ce livre que d’y voir l’auteur allumer la mèche (juste la bonne longueur, pas trop courte, pas trop longue) pour que ça pète à la figure du lecteur ! Car « ici, sous une pellicule genre Comtesse de Ségur se dissimule l’évocation de cabrioles sodomiques ». Ce qui est fort et pertinent dans la quête pillouërienne c’est qu’ inventivité  et irrespect compris, elle épouse celle de Rimbaud, la mimétise en quelque sorte, tout baba qu’il est devant la virtuosité du « conteur-scrypteur ». Elle est aussi emblématique de la tendance générale à chercher d’abord de belles explications savantes, des allusions à l’alchimie par exemple, alors que la réalité est souvent plus simple et verte. Ou plus complexe, car polymorphe. Comme s’il y avait du refoulement non seulement chez les doctes exégètes (ça, on sait !) mais même chez les fouineurs informés des tours de la langue.


Et si l’angoisse
…de penser n’était pas si loin, sous le rire, si elle n’était pas aujourd’hui, une des conditions de la création ? Evelyne Grossmann interroge en effet « la formidable puissance de création gisant au cœur de la négativité » et montrent comment les auteurs dont elle parle explorent inlassablement ce qui défait les formes et bouleverse les identités : déconstruction (Derrida), désœuvrement, désastre (Blanchot), dédit (Levinas), décréation, littérature du non-mot (Beckett), litanies des ″il n’y as pas de..″ chez Lacan, fin de l’homme renversant ironiquement toute finitude pour Foucault… (27). Il y a « geste de déliaison », celui-là même sans doute que tente aujourd’hui un Pesquès : il faut « arracher la pensée à ses paisibles certitudes, à ses assises catégoriques ». Curieux de voir le jeu d’échos entre les lectures, avec en filigrane toujours cette même injonction : il faut (Levinas) « dédire le dit », mettre à mal «  l’inévitable cérémonial où se complait le dit » (cité p. 27). « La force de ces écritures est d’excéder l’angoisse », de s’en servir comme « d’un levier pour pulvériser les formes ». : « alors l’angoisse n’est plus cette coagulation du néant dans laquelle se fige l’absence de pensée. Alors le vide se révèle comme ce qu’il est : non une absence de vie mais un formidable grouillement d’énergies, une infinie mobilité vibratoire » (27).

 

 

02 octobre 2008

La passion de la négation

 

 

Une inspiration pour la lecture
Lire est affaire d’inspiration. La lecture est plus ou moins facile, propice, inspirée. Parfois tout semble s’ouvrir au fur et à mesure que l’on lit (pas du fait de ce qui est lu, mais en raison de la réceptivité du lecteur.) Parfois en revanche, l’esprit est comme englué, la lecture ne touche pas, elle patine. On lit des mots, c’est tout, on les reconnait, rien de plus. Rien de cette fabuleuse giclée de sens et de cette gerbe de réminiscences, d’idées, de sensations qui peuvent se produire lors d’une lecture propice.


En lisant Nicolas Pesquès
• En trois phrases,  une tragédie quasi antique, l’implacable du destin, l’impuissance de l’homme : « entretenant la danse du hors-langue, la titubation du non-écrire. / Charnière où le jaune pivote. / Jaune cercueil ensoleillé. Pleine page retentissante et sourde. «  (22)
Sur ces quelques mots, il semble qu’on pourrait gloser à perte de vue, à perte de mots. Il y a là des protagonistes, une action, un décor même. Et la presqu’aporie (oxymore) du retentissant / sourd. Il y meurtre, et sinon meurtre, mise à mort.
• Cette note importante : « il ne s’agit pas ici d’une aventure spirituelle ». C’est un projet très concret, un « bras de fer avec l’apparence » (23)
• Aucune poétisation, certaines images très triviales mais efficaces :  « jaune comme un évier qui tourne, qui aspire, une succion » (24). Qui n’a regardé, fasciné, l’eau s’enfoncer dans la bonde de la baignoire, du lavabo, de l’évier ? Expérience sans doute très commune, qui renvoie peut-être à la terrible expression « jeter le bébé avec l’eau du bain »
• Il faut fuir le « calme trompeur de la compréhension » : invite cachée au lecteur qui doit idéalement aussi éprouver son impouvoir de lecteur comme l’écrivain éprouve son impuissance à écrire.
• Toujours le hors-langue, cette expression revient, elle est l’horizon qui toujours se dérobe à l’approche. Un peu plus loin, N.P. dit « je touche à quelque chose que le bruit des mots fait fuir » [on pourrait dire également que l’attention qu’il lui porte fausse].
• Et même si l’auteur avance qu’il ne s’agit pas d’une expérience spirituelle, il a le don de poser des questions redoutables de portée ontologique, sinon métaphysique : « de quel monde n’avons-nous pas voulu en fabriquant nos yeux ? » [Il pourrait poser cette question à un autre questionneur de motif unique, Jean-Luc Parant !]
• Il y a dans cette écriture comme une approche sans cette répétée, sans cesse échouant, se traduisant par des fragments de 2 à 7/8 lignes au plus. Approche, tentative qui sans doute se suspend, s’interrompt devant l’impossibilité d’aller autrement ou plus loin. Il y a ici « étreintes sans prise » (27)
• De cette tentative, appelée J5, Pesquès dit que c’est un « legs corporel, une série d’opérations pour faire passer la colline à l’extérieur ». Remarque très importante que l’on peut entendre comme la description de la tentative, ô combien problématique et difficile, d’une restitution de l’incorporé du paysage en un corps, cinq sens et pensée. Un paysage m’atteint, il me traverse via des sensations très complexes, il rencontre le langage en moi et c’est par cette langue que je vais tenter de re-émettre ce legs vers l’extérieur.

En lisant Pierre Le Pillouër
Retour à Rimbaud et aux redoutables énigmes posées par les Illuminations. PLP pose la question (souvent un vers de Rimbaud, un « défi lancé par le jeune génie joueur »), donne à lire le texte original, puis il se livre devant le lecteur à une véritable enquête, commençant par une explication de textes, comptage des mots, recherche sur les syllabes, les sonorités, notes, remarques. L’inspecteur ne s’épargne pas, il se moque de lui-même, de ses erreurs idiotes, de sa médiocrité de pensée, de son conditionnement : « je suis tout causé, glosé, déterminé par mon époque » (26). Avec des effets très drôles (enfin un livre où on rit !) de mises en scène, presque de sketches où le « chercheur » se campe en mec qui a compris ce que personne n’a encore compris et qui lui, « bon sang mais c’est bien sûr », va débroussailler « la forêt  si inextricable »  léguée par Rimbaud. Ce livre tient du tombeau, du polar, du canular, il tire à boulets rouges sur les gloseurs et exégètes de tout poil, se permet tous les calembours, joue au con mais laisse entrevoir une phénoménale connaissance du sujet et agace les dents du lecteur qui se demande constamment s’il n’est pas en train de se faire entuber ! Ici la compréhension, ou supposée telle, ou déclarée telle, n’est pas accompagnée d’un « calme trompeur » (cf. supra), elle est agitée, agitante et autoraillante : « lecture hallucinée, sueurs, battements de cœur, feuilletage frénétique » (Trouver Hortense, p. 24)

en lisant Grossman
• Première prise, en ouvrant le livre : « pourquoi tout être d’exception est-il mélancolique ? »  (Aristote) [À renverser bien sûr : suffit-il d’être mélancolique pour être d’exception !?]
• L’importante et complexe notion de « passion de la négation » (Bataille, Blanchot) : « que savons-nous, au fond, de cette passion de la négation qui, dans l’angoisse, transforme l’apparition de l’absence en jouissance, en bonheur, … voire en écriture » (20)
Exploration de cette expérience qui « s’annonce avec Sade et Hölderlin, réapparaît [...] chez Nietzsche et Mallarmé avant de s’épanouir dans les œuvres d’Artaud, Blanchot, Bataille et Klossowski » (22) ; « les écrivains et philosophes dont je parle ici témoignent de la paradoxale vitalité de la négativité dépressive » (25)

Vague après vague
Vague après vague sur la petite digue, heurts de la longue houle des phrases,  accourant sans fin de l’horizon, moutonnant, déferlant l’une après l’autre – ce bruit qu’on n’écrira jamais, eaux et gouttes coagulées le temps de la chute, sables et galets laminés, grondement obstiné de l’affalement – la longue houle des phrases, des mots, jusqu’à l’étale, l’un peu de silence, le suspens – avant le grand remix nocturne, mots et phrases jetés dans le godet, dés secoués, cartes battues, donnes refaites, les rêves à venir.

 



01 octobre 2008

L'Angoisse de penser

 

 

Nicolas Pesquès
Entrée en Pesquès, hier soir, par la face Nord de Juliau (La Face Nord deJuliau V, André Dimanche éditeur). D’emblée, on est confronté à la question du livre. A l’impuissance à faire le livre, à l’impouvoir. « Rejeté » est l’auteur, par l’autisme du texte et « la satisfaction du rongeur d’os » : le sujet ne se laisse pas appréhender, il est clos sur lui-même, n’émet rien vers l’extérieur et l’écrivain n’est pas dupe, il est doué d’un système critique interne très puissant qui l’alerte sur toutes les compromissions possibles dans l’écriture et surtout qui le met en garde contre toute satisfaction, ce poison. On peut appeler ça le doute. La colline, le « sujet », le motif, le livre, tous impossibles.
« Se briser le cœur de lire. Se casser les dents d’écrire » (10) : cette dialectique où nous sommes tous enfermés, la nécessité de la lecture qui en même temps nous confronte à la grandeur de l’autre, l’impossibilité de l’écriture. Il me semble qu’il y a là, dès les premières pages, une énergie dialectique très puissante (porterait-elle le livre, il faudra le voir sur le long terme de la lecture ?), dialectique objet/sujet, écriture / écrivain. La tension, le mouvement pendulaire est ici donné à voir. Pesquès introduit le lecteur dans ce ballant-là.
Il semble qu’il y ait là  un travail d’ascèse, mais lui aussi impossible. Il s’agit de « se passer de l’être » (11). Je crois percevoir  une identification observant / langue / observé, c’est « la lame phrasique qui pénètre l’herbe », sorte de coalescence forte, qui me semble très nouvelle.
Le jaune, instrument de torture, il confronte à l’impouvoir et instrument de jouissance, cela qui appelle l’écriture, qui excite.
Abondance de formulations magnifiques telle « un jaune nommé genêt par plusieurs enfances » (11).
C’est un combat que donne à voir ce livre. A mots nus : « la colère des mots nus désagrégeant mon fétiche ». A se mettre hors sujet (en se donnant un sujet unique, ce qui revient d’une certaine façon au même), on se confronte à l’indigence de la pensée, de la parole, à la petitesse des moyens dont on dispose. On est en proie quasi constamment à l’indicible, ce que l’on sent, ressent, comprend, dépasse le dicible ou se heurte au déjà dit.
Sans doute comme la colline fut pour Cézanne l’occasion d’interroger les pouvoirs et les limites de la peinture, elle est pour Pesquès le vecteur qui lui permet de scruter l’acte d’écrire, mais aussi les ressources du langage : « colline incitative » (12).
Quant au « groin de la pensée » (16), cette formule-choc dit bien comment la pensée est l’alliée (ou l’alter ego) et que l’écriture avance en fouaillant le sujet (couleur, colline, forme, être là, etc.)
La couleur « ancêtre et fœtus de langue », donc à la fois celle dont tout découle, dont on descend et celle qui est en gestation.
Il y a là, parmi bien d’autres dimensions, une sorte de journal d’un regard. En italique, page 18, le sujet (cette fois non plus le motif, mais celui qui peint / écrit) prend la parole, vient faire écran sur cette trajectoire regard / colline : « démuni, stérile, inerte ».
Enorme importance des couleurs dans ces pages. Des couleurs dotées de leurs qualités picturales et sensibles mais aussi d’un pouvoir, car il s’agit de mettre en œuvre une « insoumission aux normes gardiennes de formes illusoires, un nom pour une colline, un mot pour une couleur, un moi et un poème ». Et en effet, ici, les délimitations, les bornages n’ont plus cours, ces plans précédemment strictement définis (langue, personne, poème) se mêlent, se fondent, coulissent, la couleur est moi, le poème est colline, le nom est vidé. (19)


L’angoisse de penser
Et comme le titre du second livre abordé convient à Pesquès, me semble-t-il ! Et son exergue, emprunté à Rilke : « les œuvres d’art sont toujours les produits d’un danger couru » (expérience de la limite et du sans limite chez Pesquès). Cette angoisse de penser, un livre d’Evelyne Grossman (Éditions de Minuit), acheté après avoir écouté une ancienne émission de « Du jour au lendemain », et l’avoir entendu parler de l’impouvoir précisément, celui « dont parlèrent Artaud, puis Blanchot et Derrida ». Cette angoisse-là, il faut « aller à sa profondeur » disait Bataille (cité p. 12). A suivre bien sûr.


Le Pillouër
Entrouvert aussi le livre de Pierre Le Pillouër, Retrouver Hortense (Ulysse fin de siècle). Surprise d’une préface très personnelle, évoquant l’expérience professionnelle au très long cours  (« depuis l’âge de 19 ans »), auprès d’enfants handicapés mentaux et la participation à l’aventure de la revue TXT, avec la confrontation aux Illuminations de Rimbaud dans l’entre-deux en quelque sorte, qui le pousse à ce qu’il annonce comme « une lecture à la lettre » des Illuminations, laquelle démarre par une exploration sous forme d’enquête autour du texte « Hortense », le H et le 0, qui mènent à… l’eau (hortensia = hydrangea..). qui est/serait la clé de ce txt-là (c’est fou).


Des lire
Très étrange sensation en passant de Pesquès à Le Pillouër puis à Grossman (et de plus en plus encline à ces lectures croisées, précisément pour réaffuter la pointe de l’attention, pour mieux sentir la spécificité, la particularité de chaque livre, de chaque voix, pour ne pas émousser, dans la répétition des pages tournées, ce qui frappe, atteint, trouble, touche dans les mots lus). Passant de la pure création littéraire, qui ouvre le front, à la glose poétique, qui titille ce front, à la réflexion théorique qui l’alourdit. Sensation de passer d’un terrain ouvert, éventé, à une bâtisse austère, sans lumière naturelle. Alors même que le livre de Grossman est passionnant et incite à la pensée et au rêve, mais peut-être plus au penser / rêver qu’au rêver / penser de Pesquès ou à leur superposition joueuse chez Le Pillouër.

 

 

28 septembre 2008

L'arrière-monde

 

 

Lectures entre elles
Curieux les échos des lectures entre elles, souvent mystérieux. Je lis « une de ces divinités protectrices qui hantent les bois de mon texte » (Hélène Cixous, Cigüe, p. 47) et je vois surgir Peter Handke et la Baie de personne et Bergounioux et ses étranges totems sculptés. C’est la question de l’arrière-plan, de l’arrière-monde qui enrichit considérablement la perception de ce qui advient de nouveau, tout ce jeu des résonances entre passé et présent, entre le déjà écrit, ailleurs, autrement et le nouvellement écrit.
(14 septembre 2008)


reprendre
Reprendre la plume, le crayon, reprendre les mots à bras le corps, écrire, non pas pour soi, mais parce que ce qui n’est pas écrit trop souvent n’est comme pas vécu. Pas inscrit. Il s’agit ici de lutter contre l’entropie, entreprise personnelle mais aussi entreprise de portée plus longue, au-delà de la petite histoire individuelle, lutter contre l’entropie, cette machine à broyer qu’est notre temps de plus en plus. Notre temps produit une quantité inimaginable d’items, articles manufacturés mais aussi productions écrites, images, idées (le tout souvent dans l’urgence de l’instant et à certains égards c’est très bien mais il faudrait les adosser plus souvent à une réflexion plus profonde, plus éloignée de l’immédiat) et cette quantité est tellement indigérable que la seule solution consiste à détruire ce qui est produit aussi vite ou presque que cela est produit. Voir par exemple ce qu’on appelle rentrée littéraire, comme si les écrivains étaient des enfants qui avaient remis leur copie et qui étaient soumis à un impitoyable concours auprès duquel les concours d’entrée dans les grandes écoles sont de la rigolade… A peine imprimé, aussitôt pilonné. Essayer de penser ça à grande échelle, c’est terrifiant. Oser le penser à l’échelle de l’homme, à peine formaté, fichu à la poubelle…..
Donc essentiel d’écrire, au jour le jour, régulièrement. Noter les idées qui passent, les bribes de textes qui s’amorcent, les lectures, les rencontres, laisser une petite trace, tangible, un petit caillot qui peut faire coaguler quelque chose, autour de lui.
(14 septembre 2008)


Art Brut
visitant le musée d’Art Brut à Lausanne, je ne peux m’empêcher de ressentir/de penser combien poreuses sont les limites (posées par qui et pour quoi ?) entre ces œuvres-là, en particulier graphiques, et l’art de nombreux écrivains que je lis. Et comme ce monde-là semble plus proche, plus évident, concerne infiniment plus que celui de l’autre visite de ce court voyage suisse, le Musée de la Réforme à Genève. Calvin si « étranger », les artistes bruts si proches, si frères. Ce sentiment que le crayon s’anime en gouffre derrière les crayonnés, derrière leurs répétitions, que les souvenirs enfouis s’animent (dessin caché à faire remonter par le passage de la mine, têtes à la Bernard Buffet au crayola sur papier noir, etc. ). Michaux passe, et Artaud.
(26 septembre 2008)


Bénézet
Bénézet, celui qui prend contre lui un crâne d’enfant dans un ossuaire et qui le « baise », qui l’embrasse malgré, dit-il « l’opprobre environnante » (p. 135). Sans doute cela, si fort, chez lui, une fréquentation intime, embrassante, étreignante de la mort, de la finitude. Il embrasse les ensevelis, les disparus, il leur prête sa voix. Comme dans la la terrible « Suite amère », suite à mère, à la suite de la mort de la mère, texte non pas déchiqueté, il reste cohérent, mais tronçonné, découpé à même les mots, brisé de l’intérieur ; les lignes naissent mais ne se terminent pas, n’arrivent pas à leur terme, elles, alors qu’une vie, là, en vient à ce terme. Le féminin et le masculin s’y mêlent, intriqués étroitement, frontières sans cesse passées de la vie à la mort, de la vie qui va continuer à la mort qui arrive, le « e » rejeté à la ligne, elle/lui, mère/fils, nuit/jour, couples homothétiques et antithétiques, en même temps, en coexistence fondatrice et destructrice.

 

23 septembre 2008

Emaz, Bénézet, Cixous

 

 

Emaz
Dans Fario (n° 6), une séquence de poèmes d’Antoine Emaz : avec les mots les plus simples, aller au cœur. Juste. « Chaque jour semblait long à faire/peu » (145). La fin d’une vie, le très peu encore de vie qui s’en va. Totale cohérence, cohésion de l’écriture et de ce qu’il y a à dire : « on laisse derrière soi/quoi de plus qu’un peu/de poussière de mémoire » (148), et cela, si bouleversant, qu’on a connu aussi, d’un peu moins près : « on est entré dans le grand temps/par la petite porte d’une nuit sans voir/s’effilocher le cœur dans le sommeil//et tant mieux//pas d’adieu/de théâtre/ c’est plus simple/merci »(149)
Et à recopier ces textes, on se rend compte de l’importance de l’enjambement qui fait vaciller un moment le sens, comme si on ne savait pas encore si le plateau de cette balance subtile allait pencher de tel ou tel côté.
Poignée de pages, à peine plus de mots et toute l’histoire, condensée, de la perte d’un tout proche âgé. C’est la mère de tout le monde qui meurt ici, c’est le deuil de chacun, banal, usuel, non spectaculaire et pourtant si crucial qui se dit là.


Mathieu Bénézet, ne te confie qu’à moi
Je poursuis, lentement, ma lecture. Je ne dirai pas avec respect, le mot ne sied pas ici, mais le lentement est celui des lectures les plus importantes, celle que l’on veut approcher en éveil, au maximum, éveil de tous les niveaux de perception que l’on peut avoir, éveil de la conscience, mais aussi ce curieux éveil flottant qui advient souvent lors des lectures qui comptent, où le texte vient toucher des dimensions plus obscures de soi, moins accessibles à l’analyse et au décryptage. Le texte s’adresse, là et il faut laisser ouvert ce canal, sans insister, trop.
Sur un voyage en Italie : dérision et ce terme terrible « l’immondice de la beauté ». Ce qui est à retenir : rien de ce que l’on dit qu’il faut retenir, comme si cette monnaie-là avait été complètement dévaluée, qu’elle n’était plus d’aucun usage : cours pour rien, cours à vide, cours du néant. Seule réalité, une ombre derrière un rideau, le soir (retour à la caverne, à Platon ?). Du voyage en Italie, il ne reste rien que des projections dérisoires. Effet puissant d’opposition entre les noms des villes, tellement connotés (Florence, Venise, Ferrare) et le dérisoire de ce qui s’y passe, s’y vit : rats dans l’eau de l’Arno, coureurs abrutis dans les rues de Ferrare… et celui qui écrit qui se dit « tu es l’homme qui marche dans les choses contaminées ». Il y a une conscience historique dans ce livre, exprimée à plusieurs reprises, conscience de la ruine, mais pas à la manière, de la Renaissance, ce serait sans doute trop beau (Baud ?), plutôt à la manière du sarcophage contaminé de Tchernobyl, que lui, peut-être, appellerait Tcher…..
« Le signe t’a oublié, le sens ne t’accompagne pas » : plus de recours à l’image, à la parabole, à la métaphore, au symbole, pas de signe, pas de direction, pas de sens.
Car « pourquoi es-tu séparé/séparé des fleurs et du bleu/d’une mer Pourquoi/ es-tu séparé de toi-même /quand la beauté abonde » (56) : il y a là des accents qui évoquent les grands mystiques et la nuit de l’âme.
Se mêlent ici le désespoir et le chagrin, le désespoir ontologique et le chagrin le plus humain, le plus personnel. Et le miracle de ce texte, c’est que cette déréliction, cette « acédie », n’empêche pas le rebond. Les textes, courts, semblent à chaque fois épuiser le filon découvert. Mais grâce à la « battue » évoquée hier (qui est le chef, est-ce cette « âme » de la page 56 : « Pas de destin Pourtant/une âme t’accompagne »), chaque séquence semble passer non le flambeau mais plutôt la cendre brûlante à la séquence suivante, qui rallume puis étouffe le feu (Une des séquences s’intitule »D’une succession de cendres »). Dialectique de vie&mort, incessante, harassante : « comment dire 1 phrase » « la mer [...] une eau de vaisselle » (cf. l’Arno et ses rats) avec « un cœur vieilli, qui s’incline et se rassemble » (p.67, passe le fantôme de des Forêts). Et ce « Viens me toucher près du cœur » inscrit dans un petit carré, avec un gros point noir. Cela qui fait cette poésie, toujours près du cœur, non pas au cœur du cœur, mais là où le cœur pense. Avec la douleur pour seule possession : « La douleur d’Ovide [...] Elle seule lui reste quand il a tout perdu »
Et me revient ici en tête cette phrase de Stéphane Bouquet à propos de Creeley : « Avec le temps, la solitude va devenir la note dominante et lugubre de l’œuvre, et le langage occupera le devant de la scène, moins parce que Creeley a viré avant-garde linguistique que parce que le langage est notre dernier recours, et notre seul refuge. »

MB, encore
La poésie de Mathieu Bénézet bouleverse par sa fraternité. Elle donne le sentiment d’une présence tangible. Il y a ce titre « ne te confie qu’à moi » : peu de chances que le poète parle de lui, de moi, je ne le sais pas encore, n’ayant pas encore trouvé cette phrase dans le texte, mais il me donne envie de le suivre dans le labyrinthe, aux enfers, sur le chemin que l’on (lui, nous) sait sans retour. Il nous reste.

Cixous, elle
est plus loin. Elle est avant, elle est avec sa mère (éternelle), elle ouvre mille pistes, elle creuse au cœur mais elle ne me donne pas la main dans le noir comme MB, plutôt des outils pour avancer seule dans le noir

Lectures, la mort
partie d’Emaz, traversée de Bénézet, clôture Cixous, partout des ombres (errantes), des fantômes

 

 

22 septembre 2008

rien d'aussi oubliable que l'inoubliable

 

 

Gracq : il est temps de repenser ces noces rompues
Dans la revue Fario, n° 6, cette citation de Gracq en ouverture du dossier qui lui est consacré : « [il parle de l’époque du romantisme allemand]… monde de Novalis et de Nerval non point, certes, coupé du tragique mais où du moins l’homme était constamment replongé dans ses eaux profondes, réaccordé magiquement aux forces de la terre, irrigué de tous les courants nourriciers dont il a besoin comme du pain. Il est temps de repenser à ces noces rompues » (Extrait de Préférences)
→ Extrême difficulté à trouver un juste équilibre entre une excitation vertigineuse devant l’abondance de ce qui est proposé aujourd’hui, y compris pour alimenter ces courants nourriciers (la multitude des ressources, des textes, des approches…) et la nécessité de se replonger dans ces nappes phréatiques, alimentées quant à elles par le rêve, la rêverie, la divagation libre.


Gracq, Salah Stétié
Bel article, même si langage pour moi un peu trop fleuri par moments, de Salah Stétié dans ce même dossier Gracq et cela en particulier : « j’aime sa phrase, qui est d’un musicien. Quelqu’un qui s’est trouvé ce pseudonyme, Gracq, comme une branche casse, comme passe la mort dans un craquement d’allumette, connait l’in-ouï » (Fario, 6, 19)


Gracq ; Laurent Margantin
Et toujours dans ce même contexte, article de Laurent Margantin sur l’importance de sa formation de géographe pour Gracq. Une évocation de Novalis établissant la première carte géologique d’Allemagne et posant les bases d’une activité poético-scientifique qui occupera plusieurs auteurs du romantisme allemand (F, 6, 38). Cet article est passionnant en raison de l’immense culture allemande de LM (qui a vécu à Tübingen plusieurs années). Il parle aussi de Carus et de son approche :  « déchiffer les formes du paysage et surtout les forces qui y sont à l’œuvre ». Et quand je lis : « Novalis chercha à libérer le paysage de son statut d’objet pour l’aborder comme un corps », je ne peux m’empêcher de penser à Patrick Beurard-Valdoye – le paysage-corps et le paysage-langue !


Mathieu Bénézet
Un livre de Mathieu Bénézet, Ne te confie qu’à moi, le premier livre de poésie depuis longtemps. Y entrer avec précaution. Commencer à le lire, le recevoir. Dans cette fragmentation et cette tentative de reconstruction ou plus exactement de lutte contre la fragmentation de la pensée et bien sûr du langage. La phrase est déchiquetée, hachée, le point déplacé, en avant des petits tronçons, souvent minuscules, qui font office de phrase, de vers. Et pourtant, il y a une tenue, une « battue », comme celle d’un chef d’orchestre, qui entraîne le texte vers l’avant, l’empêche de tomber dans la dépression qui s’ouvre à chaque pas devant lui. Etrange jeu avec les chiffres, le 1 qui est un, le 2 qui est deux, et le 7, souvent cet, cette
« Car l’amour d’aimer » : cette section est un des plus beaux chants d’amour, des plus bouleversants et poignants qui soit : creusement et négation de la perte dans le même mouvement de pensée, la même construction, le même dire/écrire.
Et cette curieuse présence des alliés substantiels, rongés, tronqués : baud ou céz.


Cixous
par moments donne une dimension quasi mythique à des faits très courants, très ordinaires, usuels. Ainsi de la première fois où elle se trouve obligée d’écrire un mot (pas n’importe lequel, il est vrai, baleine) sur un papier car sa mère est trop sourde pour le comprendre, malgré plusieurs répétitions (dialogue hilarant). Le récit de cet incident minuscule prend une allure d’épopée, il est lourd de menaces, plein de suspens


Noter, dit-elle
« Rien d’aussi oubliable que l’inoubliable bruit de la cuiller car si on laisse passer l’onde, si on ne s’attelle pas tout de suite à sa trace [...] l’évènement sans nom disparait d’un glissement puissant de rêve (Ciguë, 182).
Je sais que j’ai déjà noté, chez elle, une phrase tout à fait similaire. Je la retrouve, relevée en 2004 dans L’Amour du loup : « Cet inoubliable est très oubliable. Au moment où il se produit, je le sens, c’est ma sensation comparable à l’état qui suit le rêve : je dois le noter vif, ou je ne note pas et il disparaît. C’est la même ″chose″ dans la vie active : si je ne fais pas le geste actif de nommer ce que je sens, la ″chose″ n’existe pas » (171 et 172)

Soirée de lecture(s)
De ivre à livre, un seul L, un bateau ?

©florence trocmé

 

20 septembre 2008

retenir la mer dans un filet

 

 

Creeley
Extrait d’une belle note sur le poète américain Robert Creeley, donnée par Stéphane Bouquet pour Poezibao et publiée hier :
« Avec le temps, la solitude va devenir la note dominante et lugubre de l’œuvre, et le langage occupera le devant de la scène, moins parce que Creeley a viré avant-garde linguistique que parce que le langage est notre dernier recours, et notre seul refuge. »


rabelais
« Que l’on me vieigne ratisser et tabuster le cerveau » (Pantagruel, 57)


lecture électronique
Je poursuis aussi mes expériences avec l’iPod et la liseuse Sony, l’un plutôt pour la lecture de toutes les informations recherchées via les fils RSS (domaines littéraire, technologique, scientifique, Internet, encre électronique et avenir du livre, nouveaux enjeux culturels…), l’autre pour la lecture de textes, souvent des classiques, cf. Rabelais ! Textes que l’on peut désirer avoir facilement sous la main, comme en une sorte de bibliothèque portative, minuscule, aussi grande qu’on peut le souhaiter puisqu’avec carte mémoire on peut stocker au moins 10 000 livres…. pour l’instant aucun achat si ce n’est un fichier sur publie.net


Cixous et l’usage d’un mot
Les pages de Ciguë sur l’usage du mot « avant » dans le vocabulaire de la mère : apparition du mot et son étrange double pouvoir puisqu’il sert à marquer l’irréversible et en même temps à masquer ce qui est arrivé. Accomplissement et écran en même temps. Force du langage, cotte de mailles parfois, plus impénétrable qu’armure. Et plus les mots sont simples, usuels, plus on peut les habiter comme un château-fort ! Pour nier l’évidence, dans une logique de pur déni.
Il semble que Cixous explore ces pouvoirs « magiques » (au vrai sens du mot) de la langue. La façon dont sa mère use des mots. Elle, Hélène, de son côté, explore conjointement ce que lui disent les mots, souvent les mêmes que ceux de sa mère. Ceux par exemple qui comme « avant » apparaissent à un certain moment : la langue devient comme la peau de la mère en proie à cette terrible maladie dermatologique, la pemphigoïde. La peau, immense métaphore, avant la mort (et c’est terrifiant) du processus de la décomposition : « Grâce à ″avant″ et comme avant, ma mère a recommencé à acheter avec Eri, peu de temps ″après″ » (Ciguë, 126)


Cixous encore, langue toujours
« Retenir la mer dans un filet, c’est une idée fixe, fixeuse »(129) (et il y a bien sûr un jeu sur le mot mer/mère puisque tout le contexte porte sur l’idée de la mort à venir de la mère, tant redoutée)
Cette remarque n’est-elle aussi une somptueuse description de la tentative-écriture, celle de n’importe lequel de ceux ou celles qui écrivent. Infinie combinatoire de la langue, indigente pauvreté de nos moyens : pleins de trous, incapables de retenir la moindre goutte, tout au plus un peu de sel à lécher sur les cordages.


Passages
Tout fuit si vite sur l’eau, il faudrait pouvoir jeter l'encre.


A flanc, le vide
A flanc, le vide, agrandi par le bruit, ouvert, en coupe, abyssal – écarte lèvres du silence et révèle le gouffre – toute ville pans de vide à perte de vue – blocs de silence doublant, insus, blocs de verre, de pierre, de mots – mots vrombissant comme mouches en été, s’écrasent sur la transparence – le vide oscille sur lui-même, vent des hauteurs, petite prise – le bruit ausculte et sculpte le vide.

Cixous, rêve(s)
Une part de l’art de Cixous est d’entremêler complètement le récit du « réel » (réflexions, anecdotes ou ce qui passe pour anecdotes) et les récits de rêves, assemblage tellement naturel (épanchement du songe dans la vie réelle ?) qu’on ne voit pas la suture, qu’on ne se rend pas compte qu’on est passé de la terre ferme à l’eau : on continue à avancer et on marche sur l’eau !
→ et quand par chance très brièvement on « écrit », même phénomène : on marche sur l’eau. Mais si l’on en prend conscience, c’est fini, c’est le bouillon ou la noyade.


Cixous, page-fantôme
« il y a bien toujours une page-fantôme », dit-elle (Ciguë, 151)
Et si c’était là une part de la force de ses livres, toutes leurs pages-fantômes qui comme tous les fantômes sont là, mais ne sont pas là, sont l’attente, sont latentes, images à révéler sur le papier, dans le bain du rêve sous-jacent à la lecture.