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Rédigé par Florence Trocmé le mardi 27 septembre 2011 à 11h03 | Lien permanent
Qui ne peut rire ici, ne doit point lire ici
Car, dès qu’il ne rit pas, « le Malin » s’en saisit
Les éditions Sillages ont publié il y a peu un remarquable petit livre, une collection d’Épigrammes de Nietzsche, traduites et présentées par Guillaume Métayer.
Car on ne le sait sans doute pas assez, Nietzsche s’est souvent fait poète, exploitant notamment la veine singulière du sarcasme en vers, héritée de l’Antiquité.
La très passionnante introduction de Guillaume Métayer tend à redresser l’image d’un Nietzsche « Dionysos hémiplégique » et amputé de sa face rieuse et de « cette puissance satirique dont l’épigramme est, depuis l’Antiquité, et en particulier à Rome avec le tournant opéré par Martial, un mode d’expression privilégié. Caractéristiques majeures du genre : la pointe et la brièveté. » Brièveté dont Guillaume Métayer souligne comme elle est au cœur du projet nietzschéen (p. 12)
Il faut saluer ici le travail de réflexion et de recherche éditorial qui propose la première véritable édition des Épigrammes de Nietzsche. Jamais publiées en tant que telles, alors même qu’une partie d’entre elles avaient été « rassemblées et publiées par Nietzsche lui-même en un véritable recueil, portant un titre, Raillerie, ruse et vengeance, et même un sous-titre, Prélude en rimes allemandes. ». Guillaume Métayer montre bien comment cette dimension a été finalement occultée alors qu’il y a là un corpus de soixante-trois poèmes « marqués dans leur foisonnement même par une remarquable unité de thèmes, de style et de ton ». Peut-être en raison de « notre conception même de la poésie, gauchie et rétrécie presque dans le seul goût élégiaque depuis le romantisme » (p. 14).
Et de proposer, en prélude à la lecture de ces épigrammes, une saisissante formule « Nietzsche porte en lui [...] les aspirations contradictoires d’un Hölderlin et d’un Voltaire ». Il ajoute aussi que son vœu explicite fut de trouver la force d’unir « les deux formes les plus éloignées, la sentence du moraliste et le Lied du musicien en une forme poétique inouïe, comme un prélude pour une humanité à venir, capable du rire tragique ».
Le traducteur montre également comme l’épigramme se trouve, dans l’œuvre, la « première formalisation aboutie de l’unité de la philosophie et de la poésie » (p. 26)
On notera enfin que la démarche éditoriale s’accompagne, on serait tenté d’écrire évidemment, d’une réflexion sur la traduction, dans une volonté de rompre avec la tradition de traduire « en vers blancs et en lignes arythmiques », alors même que ces textes sont tellement marqués par la rime et le rythme, qui étaient au cœur des préoccupations de Nietzsche.
Rythme au début, rime à la fin,
Et la musique pour âme, toujours.
N’est-ce pas dire tout le caractère inédit, la nécessité et l’actualité de cette édition ?
[Florence Trocmé]
Poezibao propose dans l’anthologie permanente de ce jour un choix d’épigrammes extraites de ce livre.
Friedrich Nietzsche, Épigrammes, traduit et présenté par Guillaume Métayer, éditions Sillages, 2011, 9,50€.
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 17 février 2012 à 09h59 dans Notes de lecture | Lien permanent
Ma chance
Depuis qu’à chercher je renâcle
J’ai appris à trouver vraiment.
Depuis qu’un vent m’a fait obstacle
Je navigue avec tous les vents.
Mein Glück.
Seit ich des Suchens müde ward,
Erlernte ich das Finden.
Seit mir ein Wind hielt Widerpart,
Segl' ich mit allen Winden.
L’intrépide
Où que tu sois, creuse profondément !
Les sources sont toujours sous terre.
Laisse les hommes obscurs à leurs piaillements :
« Sous terre, c’est toujours – l’Enfer ! »
Unverzagt.
Wo du stehst, grab tief hinein!
Drunten ist die Quelle!
Lass die dunklen Männer schrein:
"Stets ist drunten - Hölle!"
Vademecum-Vadetecum
Tu aimes mon allure ainsi que mon propos,
Tu marches toujours dans mon dos,
Mais suis tes propres pas plutôt,
Et tu ne m’en suivras que mieux – piano, piano !
Vademecum-Vadetecum.
Es lockt dich meine Art und Sprach,
Du folgest mir, du gehst mir nach?
Geh nur dir selber treulich nach:
-
So folgst du mir - gemach! gemach!
Le brave
Mieux vaut inimitié d’un bloc
Qu’amitié de bric et de broc.
Der Brave.
Lieber aus ganzem Holz eine Feindschaft,
Als eine geleimte Freundschaft!
Interprétation
Plus je m’explique et plus je m’enlise
Je ne puis faire ma propre analyse
Mais celui qui va sur sa propre voie
Met aussi au clair mon image, à moi.
Interpretation.
Leg ich mich aus, so leg ich mich hinein:
Ich kann nicht selbst mein Interprete sein.
Doch wer nur steigt auf seiner eignen Bahn,
Trägt auch mein Bild zu hellerm Licht hinan.
Vanité de poète
Donnez-moi juste un peu de colle,
Je trouverai le bois moi-même.
Loger dans quatre rimes folles
Un peu de sens ? Fierté suprême !
Dichter-Eitelkeit.
Gebt mir Leim nur: denn zum Leime
Find' ich selber mir schon Holz!
Sinn in vier unsinn'ge Reime
Legen - ist kein kleiner Stolz!
Ecce homo
Oui ! Je sais bien d’où je proviens !
Tel la flamme, rassasié par rien,
Je me consume en m’embrasant.
Tout ce que je touche devient lumière,
Charbon tout ce dont je me libère :
Flamme je suis assurément.
Ecce homo.
Ja! Ich weiss, woher ich stamme!
Ungesättigt gleich der Flamme
Glühe und verzehr' ich mich.
Licht wird Alles, was ich fasse,
Kohle Alles, was ich lasse:
Flamme bin ich sicherlich.
Friedrich Nietzsche, Epigrammes, traduit et présenté par Guillaume Métayer, éditions Sillage, 2011, pp. 43, 44, 45, 47, 49, 60 et 62 (attention, le livre n'est pas bilingue) - lire une note de lecture de ce livre
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 17 février 2012 à 09h52 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Mont-Ruflet
poème-feuilleton d’Ivar Ch’Vavar
33e épisode
Résumé de l’épisode précédent : Le lapin blanc conseille de forcer Alice sur ses brisées. Guy, Argo s’en chargent, avec Thierry la Fronde et sa bande. La Beste est lâchée. Elle rée et brame. Le cri « salope ! » tourne en spirale dans le bois et rebondit de tronc en tronc.
Pourris du chablis, rient. Tout le peuple lapin se tape le cul par
Terre, bat tambour et brandit baguettes - fronce le nez et littéra
Lement pisse de rire par les yeux (latéralement aussi, d’ailleurs,
Les jets pointillés de larmes partent des deux côtés, pas devant).
Enfin, voilà le tableau... Les écureuils ont lâché leur noisette, ils
Pouffent dans leurs petites mains griffues... Les mulots et les oi (1670)
Seaux se hèlent de bas en haut, de haut en bas, gloussent et se t
Irebouchonnent ; se voilent l’œil de l’aile ou de la patte et regar
Dent à travers plume ou poil la suite des réjouissances, l’air de
Dire « Oh, là ça devient tout de même un peu trop hard pour la
Pupille des petits animaux ! »... Schmitt-Cernunnos, couvert de
Bois et de ramée, surgit dans une poivrée de feuilles mortes, et
Il pousse un brame à coucher les fourrés ras par terre. ‒ L’écho
Reprend toujours et entortille comme lierre aux branches ses «
Sa-a-a-a-a-a-a-lope ! » Mais Lapin-Huit-Reflets et ses complices
Culotte-de-peau, Chaîne-de-Montre, Les-Besicles, Tambour-Ba (1680)
Guettes et tous les autres c’est le même tout à coup ‒ ouvre un
Œil et sursaute : « Putain ! comment ça s’fait qu’elle a pas ‘core
Gueulé ç’te sa-a-a-a... ? ». On le sent inquiet. Comme si la proie
Pouvait encore leur passer sous le nez.. Comme si Iphigénie n’at
Terrissait pas fatalement sur l’autel et n’allongeait pas d’elle-m
Ême le cou sous le couteau ?Forêt (& animaux) : à y bien regar
Der les gentils animaux... tout d’un coup on les voit ces salope
Ries d’animaux, ces carcasses à peine déguisées côtes pareilles
Aux doigts longs des goules et succubes ‒ la barbaque partout,
Petites carcasses-caresses, fétus de bêtes, phasmes et géotrupes (1690)
Des lépismes aussi, les cafards germaniques et tout ça dodeline
Tremblote du menton et se traîne bien vite dans le sillage d’Ali
Ce... aux cuisses d’écrevisse... enfin, Alice rosie par son footing
Matinal mais qu’est-ce qui lui prend, elle roule des yeux blancs
Elle se tord les mains les commissures de ses lèvres s’abaissent
Brusquement, ses épaules frémissent, sa chemise de nuit paraît
Trempée d’urine et de sueur... Allez encore un peu et elle nous
Émeut (elle nous a assez agacé comme ça).Elle ne fuit pas, non
Non : elle ne voit ni n’entend rien (elle est dans son rêve qui se
Déroule ailleurs. 1. Un bassin d’émail blanc, et elle tourne dans (1700)
Son sang. En songe la salive empaquette les frondaisons ‒ dans
Une sorte de filet.. de nasse aérienne (une manche à air de mail
Les lâches). Elle devient attentive, Alice : très attentive. Un min
Ce filet chaud coule : a priori c’est en elle, mais peut-être bien —
Peut-être bien sous moi quand même. Bon, pas de panique, elle
Nous reconnaît en tout cas, semble reconnaissante... Si lisses, l’
Échine, les aisselles happées (de concaves devenues convexes !
).& (plus tard) comme un groin sa face violine, couperosée ; les
Lippes déchirées, pendantes. — 2. Elle marche dans les ronces ;
Dans la fumée, fumée d’herbes peut-être de feuilles mortes, les (1710)
Pieds nus dans ses souliers vernissés... non elle n’atteint jamais
La porte avec derrière le beau – le beau, très beau prince charm
Ant (ses gencives ses dents) (son costume sa bite sa carte de cré
Dit) et quand les autres sur elle s’abattent, quand une poigne a
Saisi sa cheville et que ses cuisses pâles sont écartées à coups d’
Pieds... Alice, l’œil un peu entrouvert pousse la porte du salon,
épisode 34 le lundi 27 février 2012 (Poezibao fait une pause)
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 17 février 2012 à 09h50 | Lien permanent
Friedrich Nietzsche est né à Röcken, près de Leipzig, le 15 octobre 1844. Son père, pasteur, professeur de théologie et un temps protégé de Frédéric-Guillaume IV, meurt en 1849. Nietzsche entre en 1858 au prestigieux collège de Pforta. Il rencontre Ritschl, son professeur de philologie, en 1862, et le suit comme étudiant à l’Université de Leipzig, où il se fait connaître par des travaux érudits sur Diogène Laërce. C’est l’époque où il découvre la philosophie de Schopenhauer. En 1869, le jeune philologue est nommé, sans thèse, professeur de philologie à l’université de Bâle. Il se lie à Wagner dont il est alors un admirateur. Son premier ouvrage, La Naissance de la tragédie, enfantée par l’esprit de la musique, lui vaut des polémiques dans les milieux universitaires, notamment avec Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff. Il publie ensuite quatre Considérations inactuelles, pamphlets philosophiques contre l’Allemagne contemporaine et en particulier l’historicisme de l’université, auquel il oppose le génie créateur de Wagner et de Schopenhauer. 1878 marque une rupture avec Wagner, en même temps qu’un changement de front philosophique et littéraire : il publie Humain, trop humain, dédié à Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort. En 1879, son état de santé lui interdit désormais l’enseignement et il obtient un départ en retraite anticipé. Il commence alors une vie errante entre l’Allemagne, l’Italie, Nice et la Suisse (Sils-Maria). Il publie alors de nombreux ouvrages (voir bibliographie ci-dessous) avant de sombrer dans la démence et l’aphasie, en 1889. Il meurt à Weimar le 25 août 1900.
Nietzsche a toujours pratiqué l’écriture poétique, en lien étroit avec son activité philosophique. Outre les épigrammes, il a publié les Idylles de Messine et laissé de nombreux poèmes inédits dont les Dithyrambes de Dionysos.
Bibliographie
La Naissance de la tragédie, 1872.
Considérations inactuelles, 1873 – 1876.
Humain, trop humain, I, 1878.
II. Opinions et sentences mêlées, 1879 ; Le Voyageur et son ombre, 1880.
Aurore, 1881.
Le Gai Savoir, 1882 et 1887.
Ainsi parla Zarathoustra, 1885.
Par-delà bien et mal, 1886.
Généalogie de la morale, 1887.
Le Cas Wagner, 1888.
Crépuscule des idoles, 1888.
Nietzsche contre Wagner, publié en 1889.
L’Antéchrist, 1888.
Ecce homo, 1888.
Choix d’œuvres poétiques
→En français :
Poésies complètes, présentées et traduites par G. Ribemont-Dessaignes. Postface de Jean-Pierre Begot, Paris, Plasma, 1982.
Poèmes, 1858-1888. Dithyrambes pour Dionysos, présentation et traduction de Michel Haar, Paris, Gallimard, 1997.
Epigrammes, traduit et présenté par Guillaume Métayer, Editions Sillages, 2011
→En allemand :
Gedichte, herausgegeben von Mathias Mayer, Stuttgart, Reclams Universal-Bibliothek, 2010.
Choix d’études critiques :
Charles Andler, Nietzsche, sa vie et sa pensée, Paris, Gallimard, 1958.
Karl Jaspers, Nietzsche, introduction à sa philosophie, Paris, Gallimard, 1961.
Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1962.
Eugen Fink, La Philosophie de Nietzsche, Paris, Éditions de Minuit, 1965.
Jean Granier, Le Problème de la vérité dans la philosophie de Nietzsche, Paris, Éditions du Seuil, 1966.
Pierre Klossowski, Nietzsche et le cercle vicieux, Paris, Mercure de France, 1969.
Bernard Pautrat, Versions du soleil, figures et systèmes de Nietzsche, Paris, Éditions du Seuil, 1971.
Martin Heidegger, Nietzsche, Paris, Gallimard, 1971.
Curt Paul Janz, Nietzsche, biographie [1978-1979], Paris, Gallimard, 1984-1985.
Patrick Wotling, Nietzsche et le problème de la civilisation, Paris, PUF, 1995.
Georg Brandes, Paris, L’Arche, 2006.
Guillaume Métayer, Nietzsche et Voltaire. De la liberté de l’esprit et de la civilisation, Paris, Flammarion, 2011.
[Guillaume Métayer]
fiche Wikipédia (en français)
version numérique de l'édition critique allemande établie par G. Colli et M. Montinari / Édition en fac-similé du corpus nietzschéen, sous la direction de P. D'Iorio. (en allemand)
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 17 février 2012 à 09h45 dans Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent
Largement influencé par la poésie occidentale (principalement Dada et le surréalisme), le poète coréen Yi Sang (1917-1937), est celui qui fit entrer la modernité dans la littérature de son pays. Ses écrits furent reçus par ses contemporains avec incompréhension, car Yi Sang transgressait les habitudes de ses lecteurs par l’étrangeté de son langage et la déconstruction de sa syntaxe. L’inscription de la terreur rassemble des nouvelles inédites ainsi que des poèmes dont certains déjà publiés en France, mais dans une traduction nouvelle de Ju Hyounjin.
Dans le Poème n°1 de Perspective à vol de corbeau, Yi Sang use de signes mathématiques pour décrire 13 enfants qui courent vers la route en ayant peur, tout en restant des chiffres qui progressent à l’intérieur de la page, – mais ils peuvent également ne pas avoir peur, ne pas courir vers la route et perturber ainsi la logique de la succession de leurs numéros à l’intérieur de la page, puisque chaque signe, chaque enfant est parfaitement interchangeable dans le poème de Yi Sang : « 13 enfants qui ne courent pas vers la route c’est aussi bien »
Ce moi indifférencié, ce moi qui n’existe que s’il est le plusieurs du même, nous le voyons dérouler sa présence anonyme dans le poème n°2, et même si un père est nommé plusieurs fois dans le texte, ce n’est pas un père, c’est le moi du poète qui prend plusieurs fois le rôle du père « quand mon père sommeille près de moi je deviens mon père et je deviens encore le père de mon père » il est tout cela successivement à chaque instant « en jouant mon rôle et le rôle de mon père …et celui du père de mon père tout cela à la fois », montrant ce glissement des possibles à l’intérieur du moi.
Dans les nouvelles de L’inscription de la terreur, Yi Sang a recours plusieurs fois à lui-même pour incarner des personnages différents qui jouent le même rôle en même temps, mais à la différence de la forme courte des poèmes, où la pluralité des personnages est simultanée, nous suivons ce mouvement à l’intérieur des nouvelles dans une succession d’évènements émotionnels qui représentent les différents possibles du moi de l’écrivain qui peut ainsi montrer par des recouvrements successifs l’étendue de son territoire intérieur dans une fiction entièrement dégagée des impératifs traditionnels. Cette prose largement autobiographique dans laquelle Yi Sang joue à être lui-même parût bizarre et excessive à ses lecteurs par la refondation du langage qu’il opère. Ces nouvelles sont écrites à plusieurs moments en même temps pendant lesquels chacun des versants de son autobiographie intérieure peut être exploré, et mis au service de la nouveauté de son écriture.
Dans L’araignée rencontre le cochon, qui est la première nouvelle du recueil, Yi Sang contracte tous ses thèmes, la diversité des moi, la pluralité des entrées du temps, l’autobiographie déguisée, ainsi que ces moments où loin des théories, de la provocation et du jeu qui sont le ressort de son travail, le réel se découvre dans sa nudité :
« Un an enfermé : tout se décomposait vivant devant lui. Le mois de janvier la gueule ouverte. »
« Tous les jours identiques. Seule certitude : ils se succèdent. (Quelle mère immense m’a abandonné là ?). »
Dans son poème Miroir, nous retrouvons le thème du moi divisé, de l’intensité du rien qui se découvre dans la glace :
« Du fait du miroir je peux toucher le moi dans le miroir
Mais sans le miroir comment aurais-je rencontré le moi dans le miroir »
Dans Boiteux•Boiteuse, c’est l’angoisse du silence, de l’absence au monde déjà ressentie dans Miroir, qu’il faut absolument combler :
« au moins y aura-t-il du bruit si on déchire un astre
je garde la cadence
voudrais-je même être cadavre ne serais-je pas cadavre »
Mais il n’y pas seulement cette angoisse. Il existe également chez Yi Sang le désespoir d’un homme qui mourra à 27 ans et qui trouve la force d’affronter sa fin prochaine avec dérision.
Ainsi dans poème n°6 :
« tout trempé je me suis échappé comme une espèce de bête.
Bien sûr personne ne l’a su ou vu mais est-ce bien ça est-ce vraiment comme ça »
Yi Sang se nomme “modern boy”. C’est vers l’avant-garde qu’il se tourne pour lutter contre la poésie sentimentale coréenne du début du 20ème siècle : il s’agit pour lui d’aller aussi loin que les occidentaux contemporains dans leur révolte, en créant le sCANDAL (poème n°6), non seulement dans ses poèmes, mais dans sa vie personnelle. « Mon seul souhait, c’est que mon Anatomie des derniers instants puisse effrayer les intellectuels du monde entier » . Cette rage et cette impatience lui ont permis d’écrire en sept ans une œuvre qui allait devenir aussi singulière que celle des poètes qui l’avaient inspirée.
[Vianney Lacombe]
Yi Sang
L’Inscription de la terreur
Traduit du coréen par Ju Hyounjin,
Postface de Claude Mouchard
Collection « Les grands soirs »
Editions Les Petits Matins, 12 €
site de l’éditeur
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 16 février 2012 à 13h09 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao a publié hier une note de lecture d’Antoine Emaz sur le livre Visage Vive de Matthieu Gosztola.
Murmure
Comme s’il le prononçait mais il
N’a pas besoin d’être prononcé
Pour mordre le cœur comme
Quelque chose
Qui vient et qui repart aussitôt
Je retrouve malgré tout le
Chemin jusqu’à son visage de lui
Dans les jours de l’été qui
S’émancipent des chemins
Il faisait un froid terrible
Dans le visage
De cet enfant-là
Courant pour rejoindre ce qui
Pouvait être rejoint là-bas
Très bas-là-bas dans sa tête
Courant dans sa tête
S’emmêlant les pieds dans les
Pensées automatiques
Personne n’est venu à
l’enterrement
Ni les fleurs de la petite Ida
Ni la petite sirène
Ni le soldat de plomb
Pourtant vaillant
Ni la reine des neiges
Ni le vilain petit canard
Ni la bergère ni le ramoneur
Ni l’ombre
Ni la petite fille qui marche « ainsi
Ses petits pieds nus tout rougis
et bleuis par le froid »
Ni rien
Il y a eu un silence aux mille
fleurs mais le visage est une belle
Chose
À prendre dans les pensées du
Matin du midi du soir
De la nuit quand elle se trouve
Être
Matthieu Gosztola, Visage vive, Gros Textes, 2011, pp. 5 à 7
Matthieu Gosztola dans Poezibao :
bio-bibliographie, Sur la musicalité du vide, 2 (parution), ext. 1, « Ecrire un recueil de poèmes à propos d’un génocide, cela a-t-il un sens ? », Débris de tuer
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 16 février 2012 à 10h02 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Le titre arrête, bloque par du manque. Faut-il lire « Visage, mémoire vive », « Visage, qu’il vive ! » ? Quelque chose manque : et pourtant les deux vi(es) insistent sur l’encore-là, le vivant autant que l’à vif. Un livre de vie et de mort, pas seulement de séparation. On est encore dans le temps : « Ton visage : l’année tout / Entière en est atteinte » (p21) ou « Pendant les huit mois de ton / Sourire immobile » (p49). Mais on peut être aussi dans le définitif, le révolu : « Ton décès // Un visage on ne sait pas où / Commence ce qui change de place » (p24), ou bien « Ton visage / Sans lendemain //Des inconnus ont envoyé des / Fleurs » (P22). En fait on n’est pas dans le temps d’un récit mais dans la période de la fin, quand tout se désorganise ou tourne en boucles de motifs différents mais en nombre réduit : le visage, la douleur, la mort, le silence, l’enfant…
La forme d’écriture choisie exprime bien cet émiettement d’être, cette impossibilité de lisser le vécu en un récit chronologique clair, habituel. Ce sont de petits groupes de vers libres, eux-mêmes souvent fragmentés par des rejets durement marqués. Sur ce point, l’écriture est assez différente de celle employée dans Musicalité du vide, 2, alors que la proximité thématique du deuil est évidente.
« L’enfant » : on ne saura pas qui. L’auteur le tutoie sans jamais le nommer ou donner un lien de parenté. L’enfant est tout entier dans sa douleur et la maladie de sa mort. « L’enfant / Il me montre ses / Dessins / Il y a ses peurs dans ses dessins / Il pense qu’elles vont prendre / Leur envol // Aussi à partir du papier » (p65). On le voit par cette peur, l’enfant n’est pas inconscient, il sait que « La mort avance lentement / Dans le jardin et bientôt // Elle existera » (p64). Cette conscience de sa propre fin est une des tensions fortes du livre.
En face, ou plutôt avec, le « je » accompagne fraternellement cette lente fin de vie. Il ne soigne pas plus qu’il ne se lamente ; il reste dans une sorte d’impuissance silencieuse. « Tes silences ont beaucoup de / Peine // J’aimerais être ce qui vient / Enlever la peine // En partie » (p48). Le « je » est dans une attitude aidante, compatissante, accompagnante, plus que révoltée face à l’inacceptable inévitable. Lisant, j’ai plusieurs fois repensé au personnage de Rieux dans La Peste, confronté à l’agonie du fils Othon ou de Tarrou. Mais le parallèle tourne court : il n’y a pas de lutte chez Gosztola, pas de combat ou d’agonie au sens propre, et ce n’en est que plus rudement humain. Les séquences du poème nous donnent des fragments en désordre d’une séparation entre deux êtres ; ils peuvent seulement s’aider, s’aimer. Par exemple, le « je » devine les pensées de l’enfant : « Ton corps est traqué dans ta / Tête //Tu es parmi les choses / Et les gravats / Tu cherches à passer » (p72). Mais l’un et l’autre ne peuvent échanger leurs peaux, et ils le savent. Il y a beaucoup de retenue dans ce livre, et le choix de la bribe, de la séquence courte, est particulièrement approprié. Le lecteur ne devient jamais voyeur, il n’en a pas le temps, même s’il partage l’intensité de cette lente séparation. « Je te regarde il y a la neige / Toute la neige silence d’un / Visage » (p86).
[Antoine Emaz]
Matthieu Gosztola , Visage vive, Editions Gros textes – 98 pages – 7€
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 15 février 2012 à 10h53 dans Notes de lecture | Lien permanent
Mont-Ruflet
poème-feuilleton d’Ivar Ch’Vavar
32e épisode
Résumé de l’épisode précédent : Une soucoupe volante n’a pas été loin de se poser dans le sous-bois. Un lapin plutôt coquet et très pressé car toujours en retard gicle d’un arbre creux. Il déplore la situation présente et en impute la responsabilité à Alice, immigrée de derrière le miroir.
L’éliminer. De sa présence nous avons commencé à pâtir, tous !
Elle fera de notre monde une terre vaine, un waste land. Croyez
-En mon expérience et ma sagesse. ‒ Ne la tuons pas forcément.
Mais forçons-la sur ses brisées. ‒ Foutons-lui une sainte trouille !
Qu’elle en souille son fond de braies. Oui, tout d’abord Guy va
Passer deux ou trois fois sous ses fenêtres, en arborant un souri
Re de plus en plus gentil et de plus en plus carnassier. Il y aura
En outre un reflet pas net dans le verre de ses lunettes, un vent (1620)
Anormalement tiède tiendra sa mèche souplement dressée sur
Sa tête... Elle ne supportera pas ça et filera dans le bois...Mais là,
Là, mes amis, frères, camarades, elle ne tardera pas à entendre
Derrière elle, dans son sillage à grands plis et aussi peu discret
Qu’une aurore boréale...le grondement, le roulement, et l’ahan
Le monumental barrissement de la Beste ! piqueté, persillé par
Les cris plus pointus que banderilles de ses servant s ; et desser
Vants. Oh ! quand la Beste sera après son fumet ! elle le saura !
Elle le saura, Alice, je vous le dis, moi, elle le saura. — Comme
C’est bon, d’y penser, non ? Elle aura la suée de sa vie entre ses (1630)
Omoplates. Nous on sourit, on plisse et voire on serre les yeux
On hoche lentement la tête: on apprécie. - On écoute, les doigts
Croisés sur le ventre, les pouces se touchant du bout et prêts à
Tourner frénétiquement l’un autour de l’autre quand la meute
Passera aux choses sérieuses. Humhum. - J’entends déjà Argo
Crier : « Je vais lui s’couer la charogne, la gueuse ! je vais lui ra
Cler la muqueuse ! » Elle court elle court... Elle court dans l’on
Dée de sa propre suée, ô, dans la vapeur de sa grande sueur, ô
Alice ! dans le cube étroit de son rude effroi, elle allonge encor
Sa foulée, Alice. Aux cuisses d’écrevisse. Et eux, l’aigre vice au (1640)
Corps chevillé, l’âcre viscosité de la bestialité, ils se multiplient
Sur tous les sentiers parallèles. ‒ Et puis arrive Schmitt, mi-tiré,
Mi-poussé par ses desservants, la Beste ! et lui, la tête dans une
Lourde et sonore tête de cerf, ‒ lui seul ne la voit pas et n’a pas
Les yeux piqués dans son dos, il ne voit rien, il sent seulement,
Le fumet ! il tend les bras en avant, il bande colossalement et b
Rame et rée, il fait un bruit terrible de branchages froissés, et...
« Redresse-lui l’conduit ! piaillent les autres, ‒ redresse-le-lui à
Ç’te salope ! » Le mot est lancé, et partout dans le bois l’écho le
Répercute : Sa - a - a -a – a – a – lope ! « Alice ! Alice ! », qu’on (1650)
Crie en courant dans le taillis (Thierry la Fronde et sa bande ?).
Quand elle s’entend appeler par son nom, la victime — c’est ici
Que ça devient sublime. Elle comprend qu’elle n’échappera pa
Z à son destin, qu’elle est la première sur la liste et peut-être la
Seule. Mais ce qui serre le cœur vraiment, c’est les sourires, les
Petits signes amicaux des poursuivants, et les cris qu’on entend
« Attention, Argo ! le sentier tourne ! appuie un peu sur la droi
Te », «Préparez-vous à lâcher la Beste ! », « Thierry et Guy ! su
R le chablis, garçons ! », « Jehan et Boucicaut ! restez à la même
Hauteur ! », « Eh ! elle court la crotte au cul, regardez ! ». Rires, (1660)
Et rires, bordées et salves de rires, gros, gras, spumeux, répercu
Tés cent fois et s’étendant en une grande nappe ondulant sur le
Bois. Hommes, gnomes, trognes, les gens du Moyen Âge vêtus
De vert et de roux, les champignons aussi rient les vieux troncs
épisode 33, vendredi 18 février 2012
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 15 février 2012 à 10h37 dans Feuilleton | Lien permanent
Poezibao a déjà publié, grâce à Jean-René Lassalle, un jeu de traductions croisées entre Lyn Hejinian et le poète russe Arkadii Dragomochtchenko.
Ma vie
Le flot, et si
tu le brisais
tu n’en aurais pas
Rien de bon à voir dans la ville, mais la pluie est assez bonne à entendre. Si « j’adore entendre les vagues » et « j’adore t’entendre parler ». Petit dialogue dans un carton, entendu dans la rue. Baby, baby, baby – ça c’est normal. S’il doit y avoir une histoire, prise en compte, une chose fixée dont on ait fait l’expérience, ce n’est rien de la sorte. L’analogie évidente est avec une musique comme avec des mots. Un sens de la définition (différent de celui de la description, qui est une sorte de récit ou décompte, numérique, une liste de couleurs) se développe comme un sens personnel de la possibilité, de l’éventail de ce qu’on pourrait faire ou connaître, s’interrompt avec les années. Alors je m’en suis débarrassée. Je peux seulement proposer les apologies que j’ai commises. La première fois, quand nous avons emménagé, les voisins de gauche se sont plaints du saxophone, mais après, quand nous sommes devenus familiers, ils ont commencé à se sentir bien disposés envers nous, amicaux, jusqu’à ce que le bruit soit ce qu’ils préfèrent chez nous, puisqu’il les rend tolérants et généreux. Des surfaces d’information se croisent, coïncident. Mots dans lesquels il nous importe d’être aussi. Aiment-ils le sable les buissons de roses. Les fenêtres à volets dans le battement du vent, cognent contre la pièce. Puis ma voiture au bord de ton trottoir. Osier. Elle soupire lui oui. Il n’y a pas de « similarité » du ciel. Nous étions assis sur la plage à la mer dans le froid et j’étais aussi chaude qu’une personne peut l’être. Des mains froides signifient quelque chose, un frisson au-dessus d’une tombe, cuillères échappées. Il est difficile de se détourner de l’eau qui bouge. Le remous accroche quelque part, ou prend une forme de cuiller, on le dit alors « impitoyable ». Le musicien a une épouse qui assiste. Une envie en mouvement, impulsion originale. Ensuite, quand il faut rentrer à la maison, et moi oui. Jamais vraiment loin, jamais varie loin. Des vagues à chevaucher à côté de l’autre à la plage. Le monde dans ses habitudes, le mot dans le monde qu’il habite. C’est des bois. Ça me remet à l’esprit. Un temps ralenti, et une distance avancée – à la vague offrant une pause, une rose, quelque chose sur papier. Le temps est écoulé. Il y a des jours où seul un travail concentré sur son commerce est suffisamment satisfaisant. Rien de la sorte auparavant et seulement une coïncidence. Observant le séchoir qui veille sur les vêtements au lavomatic, puis magné à la maison, tout propre et tout sec, tout fini donc. La télé ferait un trou profondément ennuyeux dans une pièce. S’il n’y a rien par la fenêtre regarde des livres. Appelle le chien Deux, donc. La chance de vouloir sans vouloir pour. Une liste et contre ça fait clic. On crie stop pour calmer le chien chiant dans son aboiement noir. Des mots entendus avec les yeux. Envie de bois de route, obscurité passant les arbres. Des airs durant des heures, calme, promener. Mais toute la semaine j’ai senti mon esprit, comme ses pensées sont froides, avec quelle réticence elles quittent ma tête.
Extrait de : Lyn Hejinian : My Life, Sun & Moon Press, Los Angeles 1987.
Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle
My life
The run, that if
you broke it,
you’d have none
Nothing good to see in the city, but the rain is some good thing to hear. If “I love to hear the waves” and “I love to hear you talk”. Carton little dialogue, heard on the street. Baby! baby ! baby ! – that’s normal. If there is a story at all, accounted for, a settled thing to have experienced, it’s nothing of the kind. The obvious analogy is with music as with words. A sense of definition (different from that of description, which is a kind of storytelling or recounting, numerical, a list of colors) develops as one’s sense of possibility, of the range of what one might do or experience, closes with the years. So I gave it away. I can offer only the apologies I have committed. When we first moved in, the neighbors on the left complained about the saxophone, but eventually, as we became familiar, they began to feel well-disposed toward us, friendly, until the noise was what they liked most about us, since it proved them tolerant and generous. Planes of information intersect, coincide. Words in which we care to be also. Do rose bushes like sand. The casement windows in the wind flap, bang against the room. Then my car near your curb. Wicker. She sighs, him hum. There is no “sameness” of the sky. We sat on the beach at the sea in the cold and I was as warm as one person can be. Cold hands mean something, a shiver over a grave, dropped spoons. It is hard to turn away from moving water. The undertow is somehow hooked, or spoonshape, and said to be in that way, “remorseless”. The musician has a spouse and it attends. A yearning in motion, original impulse. Then, when it’s time to go home, and I do. Never very far, never varies far. Waves for the ride beside one at the beach. The world in its habits, word in the world it inhabits. That’s woods. That reminds me. A time slowed down, and a distance brought forward – the wave given pause, a rose, something on paper. Time’s up. There are days when only the busy work of shopkeeping is sufficiently satisfying. Nothing of the kind before and only a coincidence. Watching the dryer at the laundromat guarding the clothes, then hauled home, all clean and all dry, so all done. The TV would make a boring hole in a room. If there’s nothing out the windows look at books. Name the dog Two, too. Lucky to want without wanting for. A list and against it ticks. We call out quit it to quiet the dull dog in the dark barking. Words heard with the eyes. Wish for road woods, the dark past the trees. Airs for hours, quiet, walk it. But all week I’ve felt my mind, how cold its thoughts are, how reluctantly they leave my head.
Extrait de : Lyn Hejinian : My Life, Sun & Moon Press, Los Angeles 1987.
[Jean-René Lassalle]
Bio-bibliographie de Lyn Hejinian
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 15 février 2012 à 10h26 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Lyn Hejinian est née en 1941 à San Francisco. Dans la mouvance du groupe L=A=N=G=U=A=G=E qui déconstruisait la poésie américaine dans les années 80, elle pratique une poésie de réflexion qui, comme Gertrude Stein, détourne le langage quotidien. Elle a aussi traduit des poètes russes contemporains. Depuis des années elle aide d’autres poètes expérimentaux en les publiant dans sa revue (Poetics Journal, 1981-99) ou ses petites maisons d’édition (Tuumba 1976-84, puis Atelos). Elle enseigne la poétique à l’Université de Californie. Son livre My Life (« ma vie ») est une sorte d’autobiographie poétique ironique et critique qui dépersonnalise le je, brouille la chronologie, atomise les descriptions. Le narcissisme, la reconstruction des souvenirs, la nostalgie sont empêchés par l’analyse, le jeu avec la logique. De plus un esprit conceptuel soumet le livre à des contraintes de structure : écrit quand l’auteur avait 37 ans, My Life comprenait 37 séquences de 37 phrases, avec des faux titres et des refrains comme : « une pause une rose quelque chose sur papier ». Chaque séquence est mise en parallèle avec une année de sa vie mais ne la raconte pas. Pour sa réédition 8 ans plus tard elle ajoute 8 séquences pour accorder le livre à son âge, ainsi que 8 nouvelles phrases qu’elle disperse dans toutes les séquences. L’extrait traduit ici en français est la séquence 37 complète de l’édition de 1987.
Bibliographie sélective:
My Life. Sun & Moon Press, 1987.
The Cell. Sun & Moon Press, 1992.
Writing is an Aid to Memory. Sun & Moon Press, 1996.
The Traveller and the Hill, and the Hill (avec la peintre Emilie Clark) Granary Books, 1998.
Sight. (avec la poète Leslie Scalapino) Edge Books, 1999.
Chartings. (avec le poète Ray DiPalma) Chax, 2000.
The Language of Inquiry. University of California Press, 2000.
A Border Comedy. Granary Books, 2001.
The Fatalist. Omnidawn, 2003.
The Grand Piano, part 1. (collectif) Mode A/This Press, 2006.
Saga / Circus. Omnidawn, 2008.
The Wide Road. (avec la poète Carla Harryman) Belladona, 2010
The Book of a Thousand Eyes, Omnidawn 2012 (à paraître)
Traductions de Lyn Hejinian:
Arkadii Dragomoschchenko : Description, Sun and Moon 1990.
Arkadii Dragomoschchenko : Xenia, Sun and Moon 1994.
En français :
Jour de Chasse. (traduction de Pierre Alferi) Cahiers de Royaumont, 1992.
Lentement. (traduction de Virginie Poitrasson) Format Américain, 2006.
Gesualdo. (traduction de Martin Richet) Eric Pesty, 2009.
Une traduction de My Life est en projet aux Presses du Réel sous le titre Ma vie.
Sitographie :
Lyn Hejinian au Electronic Poetry Center (EPC)
Lyn Hejinian et le poète russe Arkadii Dragomoschchenko dans Poezibao
film Double Change d’une lecture de Lyn Hejinian avec Dominique Fourcade à Paris (descendre la petite barre de navigation verticale sur la deuxième vidéo)
[Jean-René Lassalle]
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 15 février 2012 à 10h16 dans Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent
Il y aurait, selon la classification de Christian Prigent, les écrivains « qu’on dit difficiles, voire illisibles […]… ces auteurs que le monde culturel de leur temps (le nôtre, par exemple) considère comme gentiment délirants, drôlement macaroniques voire carrément incompréhensibles », et les simples (« nom clérical des crétins de Dieu ! », François Cariès), « les faciles, les accueillants, les consommables sur place, les collés au possible, les bien-humains, les clairs-sachants, les vite-poignants et les petits-charmants ». Parmi la première catégorie, dont se reconnaît Christian Prigent, se trouvent être les écrivains inscrits au cœur de leur temps de manière inquiète, politique, et « c’est illisible parce que délibérément hermétique, codé, replié sur des allusions inexplicites, des polysémies dédaléennes, des ellipses violentes, des condensations furieuses, une dispersion du sens immédiat dans la multiplicité étoilée des significations possibles. »1 Au sein même de la famille des illisibles, il serait fort intéressant de se plonger dans une nuance généalogique entre hermétisme, complexité, obscurité etc. François Cariès est un poète totalement illisible, mais ne pourrait entrer dans la catégorie selon telle qu’elle est définit par Christian Prigent, car ce n’est pas un inventeur de formes, ses formes sont héritage non nié du lyrisme (odelettes, odes, ballades ou sonnets), mais pas la prise en charge du discours : aucune subjectivité référentielle, aucune communion divine, aucun panthéisme exalté, rien des attributs reconnus du lyrisme. Les poèmes en vers ont l’apparente facture classique, traditionnelle. Quant à l’imaginaire, il puise dans les sources mythologiques, latines et grecques, médiévales, essentiellement, par là, se mêlent fatrasie et odyssée, ode et coq-à-l’âne. On connaîtra, à la lecture de ce livre, comme pour Le marcheur d’Eden, ou Dantis Ossa, ou Au cinéma, grande chanson2, un véritable égarement des significations, mais vaste et déployé, en effet, François Cariès, d’une façon quelque peu bouffonne et savante, s’emploie à rompre tous repères référentiels, de cette manière invite à un abandon de soi dans l’obscurité de la langue, mais une obscurité grandiose, quasi palpable, jusqu’au charnel, d’étrange beauté (et plus que jamais le lecteur se trouvera devant l’incapacité d’une définition stable de la beauté, parce qu’elle n’existe pas et n’existe qu’inventée par les créateurs de tous acabits). François Cariès, nous coupant de tout contact avec la réalité, invite en une danse sotique, où les mots paraissent fous de sens impossibles, moquant ainsi notre volonté de sens à tout prix à tout, en une danse asémantique, à lire les mots mot à mot («… écoutez-même la splendeur/Du mot à mot ») ; ils deviennent des choses. Ses odyssées à travers l’espace historique l’amènent à charrier des mots, ou expressions, ou tournures archaïques, de formes désuètes, et ce, gargantuesquement. Un illisible néanmoins, selon moi, qui chante le mot pour le mot, logophile à l’extrême, si ce n’est radicalement, qui manie avec virtuosité la satire du bon sens, de ce bon sens tant recherché ; par conséquence évidente, cette poésie ne conviendra pas au bon goût bourgeois, qui a besoin de repères rassurants et souriants, comme ceux qu’on trouve au festival d’Avignon ou dans les rubriques « Livres » de Boborama. On éprouve grand plaisir d’être bousculé dans l’incompréhension, parce que la langue de Cariès est gourmande. Un poète illisible, incompréhensible et obscur, cependant goûteux comme tout. Belle étrangeté.
[Jean-Pascal Dubost]
1 Citations extraites d’Une erreur de la nature, P.O.L., 1996.
2 Respectivement Obsidiane, 1987 et 2001, et Fourbis, 1998.
François Cariès
La Belle Page
précédé de
L’ami des amitiés
Obsidiane, 14€
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 14 février 2012 à 10h48 dans Notes de lecture | Lien permanent
Après un long silence, François Cariès a publié récemment La Belle page, précédé de L’ami des amitiés, aux Éditions Obsidiane. Lire la note de lecture que Jean-Pascal Dubost a consacrée à ce livre.
Cantique tsigane
Que s’ouvre la toiture de l’été
Et les enfants se lavent en foule
Sur le visage de la mer.
Ils ne liront jamais la geste illisible,
Drapée de mangue et menottée de chapelets,
Intraduite. La musique trop immense
Du silence ne joue pas sous leurs mains.
Ni, pardi, sous la mienne.
Enfants, petits, enfants réjouis, demi-géants,
Allongez l’adjectif de la bave. Benjamins du soleil,
Derniers des dieux, ne buvez rien à la mamelle
Des cantates voisines.
(refrain, des voyous, sur l’air de leur hymne)
Nous arracherons notre loup, masque du masque, vanité du miroir.
Les yeux sont des couteaux à gibier,
Le nez le double abîme de la gloire.
Honte au simple, l’inhabité, le démeublé, la rigole,
Sèche. Simple ! nom clérical des crétins de Dieu !
Ta bouchée, ta cuillérée, c’est la ciguë du rossignol.
François Cariès, La Belle page, précédé de L’ami des amitiés, Obsidiane, 2011, p.53
|○|
Ode à soi
Des livres d’os, du gibier sur la porte, des ciseaux feutrés
Et l’élan de cheval de ton verbe, font le meuble de ta case.
Repue d’albums et tirelires. Mère maison, en ton quartier,
L’amour zélé guérit tes rêves. La crasse malavisée du matin
De toi se dit jalouse, plus que du feu. La rêverie te baille
A peu de florins, le loyer de mon suc.
Au front la couronne rogne. Surnature, passion de moi, copie trahie !
L’âme aimerait assez te dévorer, autre âme. Le vivant de ma classe
(Bouc surgi qui souffle aussi mal que de pauvres poétesses)
Croûte purement la frite et la friture. Moi, vautré sur mon temps,
Je ne bois d’eau que de Cana, sans furie. Ici, la femme des femmes :
« Tu es plus laid, je suis moins belle, soyons meilleurs ». (Son cou,
Son pas coulé, son sourire de fleur supérieure, tout l’endosse.
Ainsi la Néréide à tâtons sur du coquillage, apaise le discord
Sexué de porcelaines.) – Halte, je dois ourdir ta bouche obtuse.
Minimes dans ta main sont bijoux et chatons… »
La pie et la fierté, pleines d’adverbes, de génitifs, voyez-vous,
De sang, de plomb, de plume et d’arquebuses, singent le silence.
Tel un chien consolé par un ours le poème s’endort. En rêve,
Il s’élance vers le lit des tam-tams, le nid blanc.
À l’aube, l’impatience éraille son morfil. Dans des trous de bouse,
Par dédain d’étendard, l’Inde se lave. Rouge et bleu comme Christ,
Un forçat gambade. Mère Amour, enfante-nous sept mille amours,
Les miennes. (Entends-les siffler ça : Primitif, bois dans ta main.)
Le bon goût dicte aux moines mondains : « Dès matines, vous écrirez.
J’aurai ma steppe d’air et de rosée.
Ce soir l’eau coule blanc, la montagne s’échoue. A demain
Herbes chéries. »
François Cariès, La Belle page, précédé de L’ami des amitiés, Obsidiane, 2011, p.44
Bio-bibliographie de François Cariès
[choix de Jean-Pascal Dubost]
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 14 février 2012 à 10h40 dans Anthologie permanente | Lien permanent
François Cariès est né en 1927 à Montpellier.
Bibliographie :
Romans
Aux pieds du vent du Nord, Gallimard, 1982
Mauvaises vies, Séguier, 1988
L’entrée des dieux, Imprimerie Nationale, 1989
Mains de maîtres, Julliard, 1993
Enfin, Farrago/Léo Scheer, 2002
Poésie
Trois poèmes, Le Premier Cru, 1953
Le Marcheur d’Éden, Obsidiane, 1987
Pain pour les cygnes, romans, Imprimerie Nationale, 1990
Au cinéma, grande chanson, Fourbis, 1998
Dantis Ossa, Obsidiane, 2001
La Belle Page, précédé de L’ami des amitiés, Obsidiane, 2011
Autres écrits
Aucuns jours suivi de Quatre canaux, Maeght éditions, 1993
Turold, Le Temps qu’il fait, 1994
[par Jean-Pascal Dubost]
sur le site du cipM
sur le site d’Obsidiane
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 14 février 2012 à 10h30 dans Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent
Mont-Ruflet
poème-feuilleton d’Ivar Ch’Vavar
31e épisode
Résumé de l’épisode précédent : Derrière les égéries, la théorie des Mères, Grands-Mères, Arrière-Grand-Mères... remonte peut-être jusqu’à la glaire stellaire. Cependant, le narrateur est à guetter caché dans les fourrés. Il écoute : ti-ti-ti, tu-tu-tu, té-té-té. La camarade arrive. Elle n’a pas l’air dans son assiette.
E tend à le rejoindre sur cette teinte. Elle pousse (la camarade)
De petits cris cou – cou – cou – cou qui ressemblent plus à une
Toux, d’ailleurs elle finit par mettre sa main devant sa bouche.
À ce moment, je suis davantage retourné vers elle, je la prends
Par les bras, j’attrape ses bras qui partent un peu dans tous les
Sens, et je remarque, donc, seulement à ce moment, qu’elle est
Couverte de sueur et continue d’en produire en surabondance.
« Eh ben... Heureusement qu’on est tout près de mon ressui ! »,
Je dis. Elle bave un sourire d’effroi, émet le son â....â....â....â....â
(Ça lui sort du fond du larynx), et du pouce de son poing droit (1570)
(Fermé), elle montre quelque chose derrière son épaule : qu’est
-Ce qui se passe, la Camarade ? Tu ne vois pas que je suis occu
Pé ? - â....â....â....â.... (même geste du poing et du pouce). Bon !
Je regarde... Putain ! une énorme nappe de jonquilles s’étale der
Rière elle ! un cercle d’au bas mot soixante mètres de diamètre.
Et ce cercle miroite, il brasille... Mais encore – il bourdonne, oui :
Je suis formel ! Et c’est ce bourdonnement, égal... monotone...qui
A fait que la camarade a cru qu’une soucoupe volante jaune s’é
Tait posée dans le sous-bois.
Fichtre ! et comment en est-on
Arrivé là ? Après tout, on s’était seulement égaré à l’orée d’une (1580)
Ère, à la lisière des forêts. On a jailli d’un arbre creux et rebondi !
La montre sautée du gousset, l’œil qui se jette dessus, énorme ‒
À reluquer la n’importe quelle heure... La tête emperruquée de
Lianes, lierres, glycines sauvages... et poudrée de pollen et sais-
Tu quoi ? des besicles, parfaitement. Je soulève mon huit-reflets,
Je salue et hop ! cul par dessus tête, et en culotte de peau ! vous
Voyez bien. Je suis un lapin. Blanc. Et je regarde ma montre: je
La reluque sans cesse j’y reviens, je la reluque avec un gros œil
Mais c’est pour me donner une contenance seulement. Grosses
Bêtes que nous sommes (moi et mes congénères) notre rapport (1590)
Au temps est inclus dans notre nom. Et c’est vrai que j’attends :
Mais nulle heure. Soir ou matin, c’est aussi bien. Du reste ils co
Existent tout à fait pacifiquement.. Ils sont au même endroit en
Même temps. Et des fois je porte des guêtres. - Et la gamine, là,
Alice, c’est ça, Alice... elle cherchait toujours une heure à lire su
R un cadran. N’arrivait pas à comprendre pourquoi nos pendu
Les, horloges, montres, indiquent toutes des heures différentes.
Elle est bien jolie, Alice, avec ses mollets d’écrevisses, etc., mais
Elle n’a toujours pas percuté : elle est au pays des merveilles et ça
Peut très bien tourner sans elle qui est après tout une étrangère. (1600)
Qu’elle ait roulé dans un terrier ou passé à travers un miroir, je
M’en badigeonne le nombril avec le pinceau de l’indifférence...
Il n’en reste pas moins qu’elle est une intruse ici. Et passez-moi
L’expression, elle fout la merde. Elle est très douée pour ça. Avec
Ses questions, ses remarques, ses commentaires. Ou son silence,
Son silence attrape-tout... Son silence plus ravageur encore que
Sa logorrhée... Alors, qui lui a permis de s’introduire ici ? Qui ?
Personne. Personne ne l’a invitée ; personne, même, ne l’aurait
Laissée entrer. Elle a profité d’une faille spatio-temporelle... ou
De l’effet synchronicité. Le trou dans l’arbre (Yggdrasil n’a pas (1610)
D’aubier ?) ou le miroir, qui est également un trou (« l’oubli fer
Mé par le cadre »). Quoi qu’il en soit c’est une intruse, et il faut
32ème épisode le mercredi 15 février 2012
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 13 février 2012 à 10h58 dans Feuilleton | Lien permanent
Proposition minimale où beaucoup se reconnaîtront : un poète veut se dire par les mots.
Eric Sautou, non : il lui suffit de dire des mots.
Un des poèmes qui semble s’y attacher le plus obstinément se présente comme une liste de termes ou d’expressions, rarement seuls, mais toujours sur un principe de juxtaposition, dominant dans la poésie de cet auteur et exacerbé ici par la présentation sur la page :
(…)
L’intention. Une intention secrète.
Les cierges (délicats).
L’émerveillement. Le soir qui vient. Le repli.
L’indécision. L’oppresseur.
La statue du commandeur.
L’espace mental. Remuer les cendres. L’ivresse légère.
La ponctuation. Le dénuement. La typographie. Les aveux.
La seule (intimité). La douce (promesse).
(…)[1]
Certes, le titre de la sous-partie, « Souvenirs », et celui du recueil, Les Vacances, pourraient nous amener à y lire une succession d’instantanés fabuleux remontant à la mémoire, nous y raterions toutefois, à mon sens, ce que ces six pages accomplissent : non pas la litanie de ce qu’on a retenu du passé, mais une mise en bouche de mots prononçables sans trahir le blanc de la page, blanc décisif car il nous rappelle que nous sommes d’abord des blocs de silence. Silence terriblement compliqué. L’énumération tente d’en dénouer les nœuds, de l’apaiser un peu en lui faisant écho puisqu’elle enchaîne des variations sur le motif de la retenue ; chacun de ses éléments donne donc raison, un par un, à tous les silences qui se sont emparés de nous.
Bien sûr, ces silences se sont accumulés depuis l’enfance, qu’ils perpétuent, mais cela ne fait pas pour autant de ces pages un récit d’enfance. Eric Sautou est un poète qui ne joue pas à l’adulte, il sait combien l’enfance demeure notre actualité intime.
Ainsi n’hésitera-t-il pas à écrire des choses ahurissantes :
Poème : la pie
dit au poisson
poisson
je suis la pie[
« Fadaises !» diront certains. Dommage qu’ils ne voient pas le rêve de vie qu’elle incarne, cette pie : exister en un mot, toujours le même, et s’avancer ainsi vers autrui en face-à-face, tranquille de son bon droit.
Il suffit de replacer ce quatrain dans son contexte pour en saisir l’enjeu :
Tu sais, la maison est éclairée – toujours.
(Une petite mais très petite maison.)
Poème : la pie
dit au poisson
poisson
je suis la pie
J’écris les mots que je vois.
Nous sommes consolés.
Hélas la réalité des relations humaines ne connaît pas cette innocence de s’imposer, cette certitude d’avoir le droit de s’imposer au monde et à quiconque : on a beau se donner rendez-vous, se rencontrer, et même se voir, est peu sûr, improbable pour tout dire, vu que personne ne coïncide avec personne, pas même avec soi-même :
j’essaie de vous revoir je vous retrouve au bord
je regarde et c’est vous c’est encore plus sombre
(…)
si nous sommes
assis là dans un café nous sommes
disparus (nous avons pris notre manteau)[3]
Alors le poète en revient aux mots-compagnons.
J’écris les mots que je vois.
Cette proposition ne cesse de me fasciner. La poésie d’Eric Sautou est si peu intentionnelle qu’il semble laisser aux mots l’initiative d’apparaître, le poème ne sert qu’à se rapprocher d’eux comme on crierait « Terre ! » depuis une embarcation. Les humains passent, emportés par le courant qui de plus les sépare. Il est vrai que les mots aussi passent, dans le mouvement de l’écriture et de la lecture, mais rien n’empêche de les faire revenir et cela lui suffit pour vivre, au sens de : ne pas encore mourir.
Assis sur un banc sur le quai – silencieux.
La douceur (de finir).
Ce sont des ballons, des chapeaux (ce sont des fleurs étranges).
Puis, chacun de nous disparaît.
Souvenir d’amitié.
Les mots sont les mêmes.
On se voit moins je trouve.
J’écris pour être là.
Tous les chardons, les sortes de bleuets, la lumière d’été sur le grand paravent.
Alors c’est vrai rien n’a changé ?
Nous ne nous sommes jamais revus.
Les mots supplémentaires.[4]
Tant que les mots acceptent de se poser de nouveau sur la page, mais sans chercher à nier son silence en construisant un sens, ils font entendre pourquoi on peut se taire et être malgré tout vivant.
Je vois réapparaître (et je n’ai plus parlé depuis).[5]
Ne croyez pas pour autant que cette poésie soit insatiable de mots, souvent les mêmes reviennent, sur ce point peu de poètes sont aussi téméraires qu’Eric Sautou. Il nous faut décidément accepter que ce livre ne soit consacré qu’aux mots qui lui font battre le cœur, et que son seul but soit de vérifier qu’ils le font bien battre, ce cœur. « Ne crains plus, dit le cœur », comme le rappelle la phrase en exergue, extraite de Mrs Dalloway.
Quels sont ses mots préférés ?
Des mots simples que l’enfant a compris vite, je veux dire avant de grandir. La partie « Poèmes », qui suit « Les souvenirs », est écrite comme un enfant abandonné le ferait s’il savait écrire des poèmes : il prend les mots dans ses bras et les berce, c’est apaisant d’être les deux, celui qui est triste et celui qui dit « Ne sois pas triste » :
pour une fleur de ce jardin (petite fleur sur le dos) j’écris tout bas
fleur de fougère (coquelicot)[6]
Ainsi on peut dire « pleuvoir » au lieu de « pleurer » et de toute façon la pluie existe alors on est tranquille, on n’a rien dit de trop ni de faux :
tu ne cesses de pleuvoir tu vois les arbres sombres
quelques heures où sombrer la pluie tombe dessus[7]
Il est donc naturel que les mots aimés appartiennent au monde sensible, et le plus chéri semble bien être cette fois « fleur », seule ou à plusieurs. On peut songer à l’incipit du roman de Virginia Woolf : « Mrs Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs. » Il y a longtemps que j’ai lu ce livre, mais je crois me souvenir que les fleurs y sont davantage qu’un prétexte à faire aller dans le monde de la ville cette héroïne. Elles sont, de même que le ciel de printemps sans lequel elles seraient fausses, ce qui la protège de n’être qu’une femme efficace et élégante, elles reprennent ses émotions à leur naissance.
Dans le livre d’Eric Sautou les fleurs bénéficient de mille soins et de mille tendresses. Les papillons aussi, mais moins assidûment. Il faut dire que bougeant, ils sont moins démunis face à ce qui les menace :
Des fleurs (du trèfle froid).
Fleurs.
Papillon (trouvera l’issue).
Quand je l’ai vu j’ai pensé : voilà.[8]
Si le poète peut constater la chance des papillons, il est plutôt comme les fleurs : il n’a pas le choix, il doit en prendre son parti. Je mettrais bien en parallèle « poèmes choses brèves c’est ici que je reste[9] » et « comme une fleur de plus au bouquet qui se fane[10] » ; pour le poète autant que pour les fleurs les seuls voyages possibles le sont par les mots : elles vont parfois jusqu’à s’appeler « coquelicot », une autre fois « rose » ou « bleuet », elles prennent ainsi un peu de couleurs, et même de sentiment, pour celle qui est « la fleur d’un souci[11] » par exemple ; le poète, quant à lui, peut, à leur pensée - c’est-à-dire par le reflet sur lui d’un mot, par exemple « fleur », justement - se redresser avec espoir et laisser de nouveaux mots, moins familiers, plus audacieux, le colorer un peu lui aussi :
j’ai fleuri
comme soudain à ce jardin fleuri (les roses et les bleuets)
tout est changé dans l’air
je vous dis je vous aime et je suis enlacé [12]
Il faut laisser faire les mots, ils y arrivent mieux que nous : ce n’est pas le « je » qui obtient d’être enlacé, c’est l’expression « je vous aime », parce qu’elle traîne avec elle, pour peu qu’on l’oriente (« je vous dis »), cette sensation.
La poésie n’est-elle qu’illusions ? La dernière partie « la lettre », constituée d’une unique page toute contractée de manquer d’espacements, semble nous le dire : on y lit « J’ai essayé de t’écrire », « Je m’affaiblis », et même « J’écris au bord des grilles/ Je suis au bord (désemparé) », même les poèmes sont dévalués : « Ce sont des poèmes (aujourd’hui disparus), des sortes de mouchoirs[13] ». Mais que le livre s’achève ainsi ne doit pas nous impressionner, déjà, à l’intérieur même de la partie intitulée « les poèmes », il y avait ces accents défaits :
des poèmes
aux grilles du jardin
ne serviront à rien (à personne)[14]
Le dernier poème, intitulé « la lettre », ne contredit en rien la partie qui précède. Leur désespoir est identique, évidemment inchangé. Par contre, la grande différence entre les deux est que d’un côté nous avons un seul feuillet sans respiration, et de l’autre une multiplicité de textes (quasiment tout le volume) présentés de façon extrêmement aérée. L’énergie et la respiration n’y sont pas les mêmes : quand on arrive au bord (à la fin) du livre, l’une et l’autre manquent.
Je reprends ma question : la poésie n’est-elle donc qu’illusions ?
Mais je me répliquerais à moi-même : et la musique, nous ment-elle ?
Elle aurait bien du mal, n’est-ce pas, vu qu’elle ne nous dit rien !
Cela ne signifie pas n’avoir aucun sens, cela veut dire laisser s’élever et se déployer, à basse, moyenne ou haute altitude[15] , les vibrations d’un présent qui traverse un être pour se rappeler à lui.
Pour filer approximativement cette comparaison avec la musique, je dirais que ses mots préférés (j’aurais pu parler de la pluie, des étoiles, du ciel, des arbres, du rêve…) sont pour Eric Sautou comme des notes fondamentales que le poème est heureux d’entourer des harmoniques qui lui viennent. Par exemple, si nous considérons ces trois occurrences de l’action de descendre, « mon hibou redescend[16] », « comme le héron je descends de ma fenêtre[17] », « j’attends et je descends les dieux descendent[18] », nous remarquons que le poète tente de produire, à partir de « je descends », non pas un sens différent, mais un air différent.
Pour ce faire, joue-t-il sur la musicalité de la langue ? Certes, les homophonies et les régularités rythmiques (comme dans, respectivement, les dernier et premier exemples ci-dessus) sont les bienvenues, mais je préfère attirer l’attention sur le rôle fécond, d’un point de vue rythmique, du recours conjugué à la parataxe et à des mots courts. On sait en effet que la présence de termes monosyllabiques dans un vers en ralentira le débit. Sans compter l’élision parfois du [e] muet final, qui raccourcit certains mots : dans le vers suivant, « nuages du monde nuages les racines de l’arbre[19] », seul « racines » conserve toutes ses syllabes en fait. Pour en revenir à la parataxe, l’absence de syntaxe structurante qu’elle induit incite à ne pas prononcer[20] vite les mots plus longs, au point qu’ils peuvent être perçus comme une succession de monosyllabes. On avance littéralement à tâtons. Qu’on lise par exemple ceci :
j’ai tout le temps
disait la voix qui me disait je me suis dit reste j’ai marché
dans toute la maison[21]
Effectivement cette poésie parle, jamais elle ne déclame. Mais elle parle avant tout pour trouver où et comment placer une voix. Le poète peut donc affirmer « Les fleurs les plus sincères[22] », ou affectionner cet adjectif, lui qui en emploie si peu, « vrai » : le poème est bien irréfutable, lui qui permet aux mots de contenir toute une voix, faite aussi de silences, d’hésitations, de résonances (répétitions) mates (sans éclat, sans virtuosité), jamais il ne la devance, jamais il ne brille plus qu’elle. Ils sont rares, les poètes qui ne cherchent pas à nous en conter.
Des mots préférés, il y en a toutefois un qui reste tu jusqu’au bout, celui du destinataire de la lettre, évoqué une dernière fois au dernier vers : « J’écris ton nom, je m’en souviens ». Mais où ce nom est-il écrit ? Nulle part dans le livre il n’est énoncé, véritable fantôme. Ce vers final est précédé de « Je n’écris pas beaucoup plus loin ». Oui, il y a bien une frontière à ne pas franchir : celle entre écrire - seul, toujours - et vivre - avec, sinon c’est épuisant. On peut toujours halluciner la fleur réelle dans le mot « fleur », toute énergie est bonne à prendre, ressuscite le monde devant soi et soi dans le monde :
(…) la fleur réapparaît
frappée de son bâton se redresse dans l’eau[23]
Ou encore :
Les fleurs font un bouquet je les regarde.
La voix, la douce voix des choses, tout un jardin de fleurs.
Je crois que je m’éveille.[24]
Mais franchir la porte de la chambre, c’est autre chose. On ne peut en sortir qu’en y laissant les poèmes.
Est-ce urgent ? Chaque poème est fait de cet instant d’hésitation, hésitation qui n’est pas sans révolte : faut-il donc à ce point penser que la mort est toute proche ? Les fleurs se hâtent-elles ? Même pour être plus fortes elles ne feraient pas semblant, on est si vite désaccordé à soi-même.
Heureusement, un poème peut toujours commencer, ainsi par exemple, et c’est parfait :
Repose-toi j’ai un air de chanson[25]
[Ariane Dreyfus]
(11 et 12 février 2012)
Eric Sautou
Les Vacances
(Flammarion, 2012)
[1] P.21.
[2] P.25
[3] P.132-133.
[4] P. 32-33.
[5] P. 34.
[6] P. 45.
[7] P.60
[8] P.26.
[9] P.165.
[10] P. 114.
[11] P. 106
[12] P. 113.
[13] p. 185.
[14] P. 148.
[15] Ces différences de degré, les passages de l’un à l’autre aussi, sont très présents dans ce livre.
[16] P. 45.
[17] P. 52.
[18] P. 175.
[19] P. 89.
[20] mentalement ou pas, peu importe.
[21] P. 156.
[22] P. 25.
[23] p. 71.
[24] P. 185.
[25] P. 124.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 13 février 2012 à 10h50 dans Notes de lecture | Lien permanent
Les éditions Flammarion publient Les Vacances d’Eric Sautou. Ce choix pour l’anthologie permanente est complété par une note de lecture d’Ariane Dreyfus.
les poèmes
sont nouveaux comme les rêves
je regarde
si longtemps sans rien voir (je traverse dans l’eau)
j’écris le nom des mots (solitude est le mot)
libellule dans l’air (les ailes d’autre chose) se repose dans l’air
êtes-vous silencieux
(ce sont ces fleurs fanées
si vite qu’on néglige)
ce sont les mots ma vie
sont une rêverie
*
je vais-je viens je reviens sur mes pas
dans un jardin si froid serre bien ton manteau
le ciel les souvenirs les façons de mourir
sans rien faire qu’écrire des jours du lendemain
pleine lune plus rien tous les arbres sont vides
poèmes choses brèves c’est ici que je reste
*
chaque jour les jours sont du rêve j’ai froid (dehors il fait si froid)
quelqu’un d’autre que moi je peux m’étendre seul
les dimanches sont seuls
(sont innombrables) regarde
est-ce qu’au soir c’est le plus sombre
est-ce qu’il a sombré tout au fond tu n’as rien dit depuis
dans la maison
de l’hôtel qui vacille (mais c’est indifférent tu es déjà si loin)
le sable sur les pieds les mains c’est agréable
ou bien dans les cafés (pour l’absence ici-bas)
les nuages à travers les nuages élégants
*
prenez
nous déposerons à vos pieds
la fleur au pied brisé
(en habit noir sur de la neige)
les mots nombreux la poésie
les nuages la nuit
(je me tais je m’émerveille) je garde au fond de l’eau
les mots
de la lune qui tremble (les fleurs)
inaccessibles les mots
nous invitent à répondre (les fleurs)
moi qui ne vois rien d’aussi loin que les fleurs
dans le bonheur des rues les fleurs
nuages
nuit et jour (pour nous) ont voyagé (les fleurs)
Eric Sautou, Les vacances, p.163, 165, 174, 180 (Flammarion, 2012)
[choix d’Ariane Dreyfus]
Eric Sautou dans Poezibao :
bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2, La Tamarissière, note de lecture A. Dreyfus, note de lecture de La Tamarissière, par F. Trocmé, note de lecture de Les Iles britanniques par Ariane Dreyfus, Frederic Renaissan, extrait 3, ext. 4
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 13 février 2012 à 10h33 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Cette rubrique suit l’actualité éditoriale et présente les derniers ouvrages reçus par Poezibao. Il ne s’agit pas de fiches de lecture ou de notes critiques et les présentations font souvent appel aux informations fournies par les éditeurs.
○ Ivar Ch’Vavar, Titre, Éditions des Vaneaux
○ E.E. Cummings, Érotiques, Seghers
○ Emily Brontë, Cahiers de poèmes, Points/Poésie
○ Gérard de Nerval, Œuvres complètes, tome 1, Classiques Garnier
○ Armand Dupuy, Jérémy Liron, faire-monde & papillons, Centrifuges
○ Jérémy Liron, en l’image le monde, La Termitière
○ Laetitia Ilea, Blues pour les chevaux verts, Le Corridor bleu
À propos de ces livres, lire une présentation détaillée en cliquant sur « lire la suite »
Lire la suite "Poezibao a reçu n° 202, dimanche 12 février 2012" »
Rédigé par Florence Trocmé le dimanche 12 février 2012 à 10h38 dans Poezibao a reçu | Lien permanent
Rappel : agenda, liens, informations sont désormais publiés ici
Les articles publiés dans Poezibao cette semaine :
En particulier
La mort de Stacy Doris
La mort de Maciej Niemiec
Feuilleton
[Feuilleton] Mont Ruflet d'Ivar Ch'Vavar - 28/41
[Feuilleton] Mont Ruflet d'Ivar Ch'Vavar - 29/41
[Feuilleton] Mont Ruflet d'Ivar Ch'Vavar - 30/41
Notes de lecture
Manifeste anthropophage d'Oswald de Andrade et Anthropophagie zombie de Suely Rolnik (par Jean-Pascal Dubost)
Anthologie
Jacques Réda (anthologie permanente)
Rémi Froger (anthologie permanente)
Yannis Ritsos (anthologie permanente)
Jules Supervielle (anthologie permanente)
Catherine Weinzaepflen (anthologie permanente)
Fiches bio-bibliographiques
Rémi Froger
Poezibao a reçu
Poezibao a reçu n° 201, dimanche 5 février 2012
○ Yi Sang, L’inscription de la terreur, Les Petit Matins
○ Anthologie Éros émerveillé, Poésie/Gallimard
○ Charles Dobzynski, Un four à brûler le réel, Poètes de France, Orizons
○ Revue Ce qui secret, numéro 2, janvier 2012
○ Louise Warren, Anthologie du présent, les éditions du passage
○ François-Xavier Maigre, Dans la poigne du vent, Éditions Bruno Doucey
○ Jean Michel Delambre, L’Eldorado de la Méduse, Les Ecrits du Nord / Éditions Henry
et aussi
○ Bernard Perroy, Petit Livre d’impatience, Éditions du Petit pavé, en savoir plus et site de l’auteur
○ Amin Khan, Arabian Blues, MLD, 2012, 80 p. 14€, en savoir plus
○ Bernard Perroy, Sur la plus haute branche, Sac à mots, site de l’auteur
○ Jean-Louis Keranguéven, Au Silence consenti, Éditions de l’Atlantique, 2012, 17€
○ Louis Raoul, Feuilles de l’air, Éditions de l’Atlantique, 2012, 14€
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 11 février 2012 à 09h59 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent
Mont-Ruflet
poème-feuilleton d’Ivar Ch’Vavar
30e épisode
Résumé de l’épisode précédent : Le poème est-il un puzzle qu’il suffirait de secouer dans sa boîte pour qu’il se mette en place ? Ou tombe-t-il des astres ? Entrée des égéries : ce sont elles qui apportent l’énergie nécessaire à l’opération poétique.
Que vous l’avez identifiée (ça n’est pas à tout coup si évident,
Ne croyez pas cela), si on s’amène seulement et hop ! — on se (1510)
Branche, en se disant tiens ! je vais recharger un bon coup mes
Accus... rien ne se produit. Le courant ne passera pas ! Non, il
Faut que ça nous tombe dessus sans qu’on cherche à rien obte
Nir, mais au contraire on doit être prêt à tout donner, car c’est
Donner qui compte, et donner sans compter. (Plus tard, on va
Comprendre qu’on a beaucoup pris ; et peut-être plus qu’on a
Donné, mais pour le moment on ne calcule rien, on balance ce
Qu’on a, et si on n’a rien d’autre, sa souffrance (si belle paraît-
Elle alors, si bonne). Mais on le sait, qu’on prend aussi, soi ! on
Sent bien qu’on pompe, allez ! on le sait... Ça fait trop de bien (1520)
Et souffrir aussi, mais ça n’entre pas dans un calcul : ça se fait
Comme ça se fait et c’est tout. On pompe, à cause de ce grand
Manque en nous, voilà tout.) Donc, les égéries : c’est l’énergie.
Mais cette énergie elles ne font que l’accumuler, et la restituer.
Elle vient d’ailleurs, oh ! de bien en arrière ! C’est la vibrati.on
Très ancienne, qui se propage par les années-lumière, le Souff
Le, le lourd grondaillement primaire, qui roule depuis les mil
Lénaires, à travers les amas stellaires, transmis par nos Mères
Et leurs Mères, les Mères des Mères des Mères ; les Mères des
Mères des Mères des Mères, par les Maisons, oui, des Grands- (1530)
Mères, Arrière, Arrière-Grands-Mères. Et sans doute les égéri
Es sont d’une certaine façon aussi des résurgences des grandes
Mères (non, elles ne sont pas que ça) des figures, même si des
Contre-figures des Mères-grands. « Résurgences » ne me plaît
Pas, mais je n’ai pas trouvé d’autre terme (réapparitions ne con
Vient pas du tout). Par Les Mères Et Les Maisons // Au Grand
Cosmos Nous Remontons. – Allez ! allons... si on ne peut plus
Rire un peu ! J’ai fini, je vous fous la paix. Ivar
À couvert, à
Couvert... On se tient accroupi et on observe, on guette, on ob
Serve, on est là à guetter, à observer à travers les branches des (1540)
Buissons, les feuilles... Et, distraitement encore... mais attentive
Ment déjà : on écoute la voix, la toute petite fibre vocale, le fila
Ment de voix qui grésille en soi... C’est un son avec des sautes,
De longs moments de faible et même intensité tu-tu-tu-tu-tu. Il
Y a des raccords, des séquences raboutées brutalement, de sub
Tils changements de timbre, et de fréquence... ti — ti — ti — ti.
Des silences si longs qu’on oublie qu’il y a eu du son et que on
Oublie qu’il y a eu quelqu’un qui guettait qui observait – mais,
Quelque part en ce quelqu’un ça continuait – quoi, ça ? té – té ‒
Té – té – continuait fidèlement, ça : té – té – té – la cruauté conti (1550)
Nuait fidèlement à guetter et à observer. L’abîme de la cruauté
Est là : fidèlement.. Et planqué dans le sous-bois j’écoute la voix
De mon sous-moi. Mais une main sur mon épaule, je reprends
Mes sens : c’est la camarade qui m’a rejoint. Je sursaute quand
Je vois son visage. Elle a ses yeux verts tout brouillés, la scléro
Tique striée de rouge. Les yeux chassent sur le côté, ils essaient
De s’agripper aux miens mais rien à faire ils chassent, d’un côté
Ou de l’autre et quelquefois, tout droit en l’air. Ne chassent pas
Toujours suivant le même angle. Son nez très fin s’est pincé et,
Il a pris la couleur du pechblende. Et du reste le reste du visag (1560)
épisode 31 le lundi 13 février 2012
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 10 février 2012 à 11h02 dans Feuilleton | Lien permanent
Ailleurs
le vol sonore
des perroquets blancs
au-dessus de ma tête
j’ai croisé trois Aborigènes
plus rares encore que
les grands oiseaux
et dans les parcs
d’obscurs abîmes
entre les troncs tourmentés
des arbres géants
l’été la nuit
parterre de lumières
en étoiles vibrantes
jusqu’à l’horizon
le bruit des voitures
par vagues
les voix éméchées sonores
des nightclubers
torse nu en short
devant le NeverMind
l’été des ristretto
Deane me dessine
un kangourou
sur la nappe de papier
(cadeau d’artiste)
Arturo Belano
se fait flinguer au Libéria
il meurt
page huit cent quarante deux
je suis en deuil
c’est quoi la pensée ?
question d’été
je préfère mille fois
la pensée poétique
à la pensée philosophique
Roberto Bolaño :
mon roman peut se lire
comme une agonie
mais aussi comme un jeu
la fiction en vérité
l’été des baskets en chevreau bleu
comment a-t-elle pu
appeler sa fille Atlantique
de la couleur de mes baskets ?
(plus vert le Pacifique)
ce quatre août deux mille onze
tout à coup à Sydney
une chaleur blanche
métallique
venue d’on ne sait où
wherefore, mine eyes, thy silver mists ?
wherefore, O summer’s day ?
derrière les collines
les premières lueurs
rose pâle et jaune
ouvrent le jour
nulle impatience aujourd’hui
il a posé son iPhone sur la table
et m’a dit : Écoute le poème du jour
(c’était Emilie Dickinson )
sur Oxford street en contrebas
100 mètres à vol d’oiseau
le jeune homme en Tshirt bleu
téléphone dans la main gauche
main droite sous l’aisselle
gauche
ça fait un bras croisé
Cendrars à Sydney
qui parle de réalité ?
tout ici est inversé
l’hiver en été
les flying foxes la tête en bas
l’eau happée par le siphon
dans le sens opposé
les kangourous qui résistent
ils ne peuvent pas reculer
et lorsqu’ils sont agressés
sont contraints d’aller
de l’avant et de boxer
Catherine Weinzaepflen, extrait de Ode à un kangourou
[choix de Liliane Giraudon]
Catherine Weinzaepflen dans Poezibao :
Bio-bibliographie, Le Temps du tableau, extrait 1
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 10 février 2012 à 10h10 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Mon cœur, si mal blotti dans notre solitude,
L’un à l’autre attachés, nourris d’un même sang,
Mon cœur et mon cerveau, mes ramiers sous le vent,
Retenus à leur toit par une corde rude,
Le toit c’est encore moi et même la maison,
Et même les ramiers qui sont à naître encore
Mais devinent déjà les couteaux de l’aurore,
Palpitants et peureux dans un sommeil sans fond
|○|
État des lieux
Ô rides de l’aridité
Visage cent fois dévasté
Par des batailles clandestines
Et le coup de dent des ruines.
L’aube fait son état des lieux,
Nous sommes nus sous ses grands yeux
Et voilà qu’elle nous assume
Est-ce ainsi qu’on devient posthume ?
Autrefois en nous attendant
L’avenir était un géant.
Quand il tournait vers nous sa face
L’espace emplissait nos terrasses.
Pressé de devenir passé,
Moitié sombre moitié glacé,
Plus maigre d’aurore en aurore
L’avenir voûté nous ignore.
Le présent l’imite et le fait
Si bien qu’il en est contrefait.
Même quand nous fermons les yeux
Pour le retrouver quelque peu,
Il est si distrait, si peu nôtre,
Qu’il nous confond avec un autre.
Ou bien visage sans paupières,
Pour que son œil soit plus perçant
Il fait main basse sur le sang
Lui qui sait le rendre de pierre.
Il plante ses secrets drapeaux
Qui restent là jusqu’à pourrir
Sur le corps chantant du poète
Hanté de mots qui lui font fête
Profonde, jusqu’à l’abolir
Jules Supervielle, Œuvres poétiques complètes, édition publiée sous la direction de Michel Collot, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, pp. 281 et 577.
Jules Supervielle dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, extrait 5, extrait 6, in "notes sur la poésie, extrait 7
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 09 février 2012 à 10h11 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Mont-Ruflet
poème-feuilleton d’Ivar Ch’Vavar
29e épisode
Résumé de l’épisode précédent : Claudie et le narrateur marchent main dans la main dans le bois. Elle, toute à sa myopie, finit quand même par remarquer l’érection du petit garçon. Lui, les yeux bandés ( ? !... alors c’est ça ?), se laisse mener, non sans s’inquiéter de certains saignements de Claudie.
Gluante qu’était devenue pour moi Claudie ?
L’Inspiration,
On ne sait pas du tout ce que c’est. Bien sûr, l’explication qui
Paraît la plus simple, et la plus « naturelle » (mais... attention
À ce dernier mot) ce serait qu’on a un nombre énorme, quasi (1460)
Infini d’images, d’impressions, de données diverses stockées
Dans nos neurones, et tout ça peut se connecter, se combiner,
À une vitesse folle. Que sous l’effet d’une impulsion ‒ la joie,
La colère, le ressentiment, le désir d’épater, de surprendre ou
De se surprendre soi-même, revanche à prendre, rage, jalousi
E, mais aussi bien, une pointe de nostalgie. - Enfin une impul
Si.on et tout le bazar se met en route ; ça circule, ça tourne en
Tous sens. Ça se dispose, lignes, surfaces, volumes, chaque é
Lément va trouver sa place, parmi les centaines de milliers d’
Autres... C’est comme un puzzle, mais notre cerveau est telle (1470)
Ment performant — que pas la peine de sortir le puzzle de la
Boîte, tu le secoues un bon coup dedans... et quand tu ouvres
Il est achevé. Bon, il reste bien deux ou trois petites retouches
À faire, d’accord... Mais cette thèse est bien connue, je ne vais
Pas m’y attarder davantage d’autant plus que (je vous dois la
Vérité) ça n’est pas que je la rejette, je suppose qu’à tout pren
Dre il y a en elle beaucoup de vrai, mais elle... m’ennuie ; elle
M’emmerde, quoi, et me fait chier. Je veux bien admettre que
Tout est en nous, y compris l’autre, là, d’accord... Mais il peut
Y avoir de sacrés détours avant que ça ait fait retour ! Je veux (1480)
Dire qu’on ne puise peut-être pas qu’en nous-même, et encor
Que nous-même ça ne se limite peut-être pas à nous. Possible
Qu’on soit branché aussi sur un plus grand circuit. Est-ce que
Ça vous dit quelque chose « l’intelligence cosmique » ? – Oh !
Ne vous affolez pas, ne courez pas en tous sens comme ça en
Levant les bras, c’est seulement une question que je pose, pas
De panique ! D’accord, d’accord, on ne parle plus de ça. Je re
Tire la question, voilà. ‒ On se rassied, et on reste bien quiets.
(La variante « On se rassoit, et on reste bien cois » est rejetée.)
Causons d’égéries – ah ! je vois que ça vous fait sourire... c’est (1490)
Bien. Mais ne vous poussez pas du coude ainsi : la banquette,
Tout de même, est bien assez grande pour que tout le monde
Y tienne assis. Alors, les égéries... Ce sont des jeunes filles ou
Femmes, ou les figures de jeunes filles, femmes. Ce sont elles
Qui nous fournissent l’énergie, poétique, nécessaire pour écri
Re des poèmes, et le cas échéant de la poésie. Bien sûr, il peut
S’agir de jeunes garçons ou jeunes hommes, aussi... D’accord.
En ce qui me concerne, des jeunes filles. Tout d’abord on doit
Les trouver. Aborder leurs parages, couper leurs trajets. Sans
Rien savoir d’avance, rien. C’est vrai, elles s’approchent en rè (1500)
Gle générale d’elles-mêmes. Et vous d’elles. Attirance récipro
Que. Magnétisme. Oui il y a une aimantation.Du reste ça gra
Vite en vous, ça granite, ça graffite (et griffonne et gribouille),
Ça graillonne, granule, graticule, gradue ; ça grince ‒ grimpe,
Gratine et gravillonne, et grésille et grisolle... Oui, bon, ça gra
Touille en vous, il y a un grouillement, un fourmillement, oui
C’est la limaille, ‒ le fer qui court dans vos veines et dans vos
Nerfs... Mais quand vous avez compris qu’il y a là une égérie,
épisode 30 vendredi 10 février 2011
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 08 février 2012 à 10h32 dans Feuilleton | Lien permanent
L’adversaire inconnu de Phidias
Il le savait : l’œuvre qu’ils attendaient de lui, jamais il ne la présenterait,
malgré tout le matériau qu’il avait, avec le temps, prudemment assemblé,
malgré toute son expérience technique – supérieure à tous : – une œuvre,
tel, démesuré et très orné, le Zeus d’Olympie,
sous les pieds duquel était gravé : « Je suis l’œuvre
de Phidias, fils de Charmidès, citoyen d’Athènes ». Oh, une telle chose,
avec tant d’emphase, tant de gaspillage, – il le savait, jamais il ne l’accomplirait ;
il lui manquait cette simplicité, la belle naïveté d’une foi aisée,
qui produit avec flatterie, coquetterie, excès
et parfois habile condescendance, les œuvres majestueuses
admises par les foules ; – qui tournent autour d’elles, les regardent des heures,
s’y pressent, parlent, mâchent des graines de tournesol, les admirent,
(surtout, en vérité pour le poids de l’or, ou les pierres précieuses),
les évaluent en talents, sans qu’elles soupçonnent jamais, ignorantes,
qu’il n’y a là que simple verre coloré, – et les véritables diamants,
le véritable artisan les garde bien cachés dans un coffre,
en dessous, au fond d’un grand sous-sol où il descend seul la nuit,
une bougie coupable et tremblante à la main, éprouvant sa propre mort et taillant seul sa statue, sachant que celle-ci non plus ne sera pas finie.
Sa consolation, incertaine : l’inachevé est la marque des chefs-d’œuvre.
(Et peut-être qu’en cette statue, il n’y avait pas seulement lui, mais les autres aussi,
pas les dieux, mais ceux qui toujours avancent, qui ne s’arrêtent pas, qui ne finissent pas).
Léros, 20.10.68
Enseignements typiques et Criton
Ils nous ont souvent, très souvent enseigné ceci : « il faut qu’une œuvre d’art ait un commencement et une fin, une intention définie et, surtout, une idée supérieure
pour colonne vertébrale fondamentale ». Puis ils s’arrêtent. Et toussotent. « Il faut ; il faut ».
Nous, nous regardons de biais leurs mains poilues et avides, croisées sur le gros sceptre ; nous regardons dans un coin la toile d’araignée poussiéreuse –
quelques fines gouttelettes y luisent ; – nous ne répondons pas ; – comme si nous en convenions
comme si nous approuvions tout ce qu’ils disent – (servilité silencieuse et rusée, mais aussi patience et sage indulgence).
Criton
avait par avance vendu à la mort sa colonne vertébrale,
et tout autour de lui et en lui, s’inclinait ainsi avec fière sincérité et tombait instable et inouï, comme les vérités, les heures, les hommes
Exceptées les vitres en face qui, à l’aube, s’illuminaient roses et azures – son si sommaire démenti
Léros, 21.10.68
Yannis Ritsos, Pierres répétitions grilles, 1968 – 1969, traduction et note Pascal Neveu, préface Bernard Noël, Ypsilon Editeur, 2009, pp. 119 à 121
Yannis Ritsos dans Poezibao :
bio-bibliographie, extrait 1
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 08 février 2012 à 10h26 dans Anthologie permanente | Lien permanent
« PILE OU FACE est une entremetteuse. Elle orchestre la rencontre entre deux auteurs. L’association relève du contrepoint, d’un décalage à partir d’une familiarité de pensée ; parfois d’un accident. Dans chaque opus il y a deux livres (chacun pourrait exister indépendamment). Les textes sont publiés tête-bêche. Les réunir est une manière de créer un troisième axe, une discussion entre les textes qui se construit dans l’esprit du lecteur, à travers les associations, les recoupements, les déductions et les translations. Un peu à la manière des livres dont vous êtes le héros, le pari de PILE OU FACE est de faire la part belle au lecteur. Ce dernier peut indifféremment commencer sa lecture par l’un des deux textes, aucun commentaire de « spécialiste » ne venant déterminer ou orienter la relation. », tel est, en partie, l’argument des éditions Black Jack.
Les deux auteurs sont brésiliens. L’un est poète, et fondateur de la modernité poétique brésilienne, l’autre, philosophe et critique d’art ; la seconde reprend le premier sur la notion d’anthropophagie artistique, qu’elle développe et élargit sur le plan artistique et sociétal, et contemporain. Daté de 1928, le « Manifeste anthropophage » succède au « Manifeste de la poésie Bois Brésil » rédigé en 19201, chacun des deux manifestes ayant le don de l’attaque, vigoureuse et radicale : « La poésie existe dans les faits » (Bois Brésil), « Seule l’anthropophagie nous unit. Socialement. Économiquement. Philosophiquement. » (Manifeste anthropophage) ; et, en quelque sorte, poétiquement, les attaques lancent le débat, car, comme tout manifeste, ces deux ci sont constitués de radicalité contestable que nous ne contesteront pas, car la radicalité est incontestable lorsqu’elle prend intelligemment les armes du courage. Le Manifeste anthropophage demeurerait totalement hermétique aux yeux et à l’entendement de qui ne possède pas la culture brésilienne, car le texte est hyper codé, et paraîtrait tel un long poème en fragments auto-référencés, s’il n’y avait un judicieux appareil de notes juxtalinéaires composé par la traductrice. Le Manifeste anthropophage repose sur un calembour du poète, immensément riche de sens : « Tupi or not tupi, that is the question. » Sachant que : les Tupi, composés de sept tribus dispersées le long de la côté Atlantique, de l’embouchure de l’Amazone au Río del Plata, s’opposèrent au colonialisme européen, refusèrent de devenir leurs esclaves ; et pratiquaient l’anthropophagie ; qu’il convient de distinguer du cannibalisme : l’anthropophagie était accompagné d’un rituel, de l’exécution jusqu’au banquet, parce que l’individu dévoré l’était par respect et dans la volonté d’absorber son courage héroïque ; la chair humaine considérée comme un simple aliment et absorbée en tant que telle relève du cannibalisme. La différence est subtile, mais de taille. Procédant du manifeste littéraire, la métaphore anthropophagique relève de l’allégorie, anthropophagie file Modernité. Andrade transforme le tabou de l’anthropophagie en totem ; invite à la dévoration du passé et à l’insoumission à ce passé (« contre tous les importateurs de conscience en conserve ») ; dévorer ce qui a été, pour en absorber les forces, est anthropophagie. Contrairement au mouvement dadaïste qui grondait en Europe, Andrade ne prône pas la tabula rasa, au contraire, il invite l’artiste à cultiver un esprit libre sur les restes d’un festin historique (et héroïque de résistance) afin de régénérer la mémoire ; « Contre la Mémoire source de coutume. L’expérience personnelle renouvelée. » Les manifestes de Andrade posèrent les bases du mouvement concrétiste, à l’égard desquels quelques acteurs, comme Haroldo de Campos, prirent néanmoins de la distance critique2. Distance critique qui est celle de Suely Rolnik, dans son Anthropophagie zombie et analyse du sujet moderne à partir de l’héritage anthropophagique artistique, « D’un autre côté, pendant que les avant-gardes européennes imaginaient leur autre en le projetant dans des cultures non européennes, l’avant-garde brésilienne tendait à s’attribuait à elle-même la place de l’autre idéalisé », relevant dans ladite avant-garde brésilienne une tendance, au contraire de ce qui était originellement proclamé, à demeurer coincée dans sa propre mémoire. Les « zombies hyperactifs », comme elle les nomme, les héritiers de l’avant-garde anthropophage, selon elle, adaptent leur subjectivité aux lois du marché (la « subjectivité flexible »), pensent innover en tous sens en employant les possibilités offertes par le libéralisme. Après la dictature militaire, qui sévit de 1964 et 1985, Suely Rolnik considère que les artistes se sont engouffrés dans un illusoire paradis néolibéral, sans aucune auto-critique ; ils se seraient dévorés eux-mêmes, mais n’auraient dévoré que leurs faiblesses ; c’est cela, les « zombies anthropophages ». L’analyse est fine et coriace, et s’étend bien au-delà du territoire brésilien.
[Jean-Pascal Dubost]
1. Dont on peut lire la traduction par Antoine Chareyre dans Bois Brésil, poésie et manifeste, La Différence, 2010
2. On peut se référer à la note sur Une poétique de la radicalité, essai sur la poésie d’Oswald de Andrade de Haroldo de Campos (Poezibao, 23 mai 2011), voire mieux, lire ce livre.
Oswald de Andrade
Manifeste anthropophage
(traduction Lorena Janeiro)
/
Suely Rolnik
Anthropophagie zombie
(traduction Renaud Barbaras)
collection Pile ou face
Black Jack editions
14 €
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 07 février 2012 à 11h34 dans Notes de lecture | Lien permanent
40
elle forme un labyrinthe dont il ne sortira pas – de manière naturelle
je compte les portes je dois laisser des traces je compte les coups
de marteau sur les serrures métalliques je perce des trous en bas des murs
elle me sort des visages de la terre – la mer ne se referme pas
nous sommes passés par une autre parole – un souffle à reprendre
verticalement – passés au-delà des marges d’erreur – elle ferme la bouche
on voit peu – quelques lumières blanches sautillent sur le tissu dans l’espace
41
nous avons le temps par distraction nous avons commencé à tomber
lentement nous neigeons avec application – nous soulevons les poutrelles
des sourires des pentes – un camouflage à angles aigus – la prononciation est difficile
nous serions des passagers assis sur des sacs de toile à regarder les manœuvres
mon œil dans le vôtre rencontrait la terre si longue qui fait la beauté ébahie
mais nos mots sont reptiles – le hasard déménage – le silence se ramifie
quand je vous ai révélée vous aviez déjà creuse le mur entre les fenêtres
Rémi Froger, Regarde ça, P.O.L., 2011, pp. 46 et 47
bio-bibliographie de Rémi Froger
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 07 février 2012 à 10h35 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Rémi Froger est né en 1956, dans la vallée du Loir. Il vit et travaille à Cahors. Il a coordonné le numéro de la revue Fusées consacré à Bernard Noël, ainsi que celui consacré à Gherasim Luca.
bibliographie
Les Bruits qui meurent, Le Dé bleu, 1980
Des fétus, des noms, Cahiers du Confluent, 1983
L'Intérieur des terres, Nemo, 1985
Début du paysage, Nemo, 1988
Rémi Froger peintures et revêtements, Carte Blanche, 1999
Échelles, Tarabuste, 2000
Chutes, essais, trafics P.O.L., 2003
lignes de dérivation, Éditions de l'Attente, 2009
Des prises de vue, P.O.L., 2008
Transferts, Triages/Tarabuste, 2008
routes, repérages, publie.net, 2008
regarde ça, P.O.L., 2011
Reliefs, Ink, 2011
sites
sur le site de P.O.L.
sur le site des éditions de l’Attente
chez remue.net
présentation de Routes, repérages par François Bon
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 07 février 2012 à 10h23 dans Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent