Rédigé par Florence Trocmé le mardi 27 septembre 2011 à 11h03 dans Evènements | Lien permanent
Poezibao a publié tout récemment un long entretien entre Henri Droguet et Jean-Pascal Dubost.
Noms de noms
La nuit donc un vaisselier de brouillards
d'ombres des tourbillons
et de mauvais songes
la splendeur violente archaïque
oubliée laiteuse des galaxies
géantes rouges super
novas et nébuleuses
et sous le ciel sulfure et mercure
poudrerie penderies de nuages
frusques et loques
le quidam errant, le dé-nommé
Untel
qui voit paraître un jour encore
la lumière épaisse étrangement
moussue de l'aube sur l'estuaire
qu'un brick sous-toilé remonte
le vent dévire
le clapot forcit
haubans et balancines cliquent et claquent
un lézard se calfeutre
sous les polypodes les menthes
poivrées bleues les hampes à quenouilles
effilées grenaillues des ombilics
vert jade qui ce même jour
vont fleurir et périr à la fois
s'entend la folle
effrénée jubilante
polyphonie oiselière
et le contrepoint modeste du coucou
le piéton compisse un talus sublunaire
s'étend parmi les herbes songe griffonne:
je est un hôte
il est bon de mourir
à la fin de sa vie
plutôt qu'au début
et ces charretées de siècles
c'est rien moins que
cinq minutes de vent
19 mai 2012
•
Une vie
à son faux pas dessaisi
glorieusement petit petit
corps bio
dégradable il va
mon velu préambulateur
mon hérissé ma nunuche
cacahouète braise
et brisure vertige
petite itou très
immortelle âme pirouette
marionnette
il re-va
l'aube la blanchisseuse
tromblon dans les zazurs
es cieux maigre abîme
vestiaire minéral et fossile
des nuages futurs jette
ses minces hachés rayons jaunes
au bois roussi sombri verdi
qui poudroie
7 avril 2012
Henri Droguet, deux poèmes inédits.
Henri Droguet dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, fiche de lecture de Avis de Passage, extrait 5, extrait 6, Off (parution), extrait 7, extrait 8, extrait 9, ex. 10, Boucans,(par Bruno Fern), Boucans, (par Roger Lahu), ext. 11 , Avis de grand frais, entretien avec Jean-Pascal Dubost
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 25 mai 2012 à 08h17 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9) - un fichier pdf de la pièce intégrale sera proposé à la fin de la publication.
A Elle prise du tabac.
B Elle lui tend sa tabatière.
C Un temps.
(silence 10 partition tournée)
(A et B chuchotent le même texte sur C et D en léger décalé)
A Ils entrent par la droite
B Il s’appuie sur une canne
A Il rit
B Il consulte sa montre
A Montrant l’estrade
B Riant
A Il regarde sa montre
B Effeuillant une fleur
A Il rit
B Il consulte sa montre
A Elle entre. Il va rapidement à sa rencontre.
B Très émue
A Lui baisant les mains
B Elle serre vigoureusement sa main
A En riant
B Il va à droite enchantant
A Un temps.
(Silence 10, partition tournée)
Pousser à la révolte et d’un même geste la rendre impossible c’est bien le scénario qui règne partout. Tournez vous et regardez…
(C et D chuchotent le même texte que A et B)
Il surgit de derrière l’estrade.
Citant Hamlet.
(silence 5)
On joue du cor derrière l’estrade.
Il frappe quelques coups avec un bâton puis récite.
Le rideau se lève ; vue sur le lac ; la lune, à l’horizon, se reflète dans l’eau.
Elle, tout de blanc vêtue, est assise sur un bloc de pierre.
Des feux follets apparaissent.
A voix basse.
Supplication et reproche dans la voix.
Un temps.
(Silence 10, partition tournée)
Un massacre parfaitement démocratique.
suite (10) le lundi 28 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 25 mai 2012 à 08h06 dans Feuilleton | Lien permanent
Charles Juliet publie Moisson, un choix de poèmes, aux éditions P.O.L.
que comprendre
comment rendre compte
parfois c’est le dégoût
la détresse
cette fureur du sang
parce que tout avorte
que chaque effort est vain
que rien n’échappe à la faux
ou parfois
c’est cette vénération cette joie
jubilante cette suffocante
lumière
et chaque visage m’émeut
alors jusqu’aux larmes
•
attendre attendre
demeurer inerte
laisser s’approfondir
le silence
mais la faim ronge
s’exacerbe
voudrait me contraindre
à forcer le seuil
surtout
ne rien tenter
ne rien forcer
et d’un mouvement feutré
suspendre l’affût
endurer la brûlure
attendre
encore
attendre
aller plus avant
dans la nudité
qui ouvrira
le passage
Charles Juliet, Moisson, choix de poèmes, P.O.L., 2012, 9€, p. 115 et 154.
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 24 mai 2012 à 09h13 dans Anthologie permanente | Lien permanent
« Une vie entière à poursuivre la lumière, est-ce raisonnable ? » La poésie de Françoise Ascal est bien cette quête, sans doute impossible ou au moins difficile, pour dépasser ou se dégager de ce qui est enchevêtrement intérieur, souffrance et mort. Une quête spirituelle, même si l’on ne ressent à la lecture aucune dimension religieuse à proprement parler. Plutôt la conscience qu’une vie humaine est tout et rien à la fois, fragile et merveilleuse, juste une peau vive pour un temps face au « Tout glouton », « l’infini fossoyeur ».
La poésie d’Ascal maintient la contradiction entre ce qui nous entraîne vers le sombre, les peurs archaïques, les ratés d’enfance, les morts laissés derrière et revenants… et puis une force d’affirmation de vivre, d’un possible bonheur qu’il faut aller chercher sans être jamais sûr de sa durée. Les végétaux, très présents dans ce livre, sont un bon exemple de cette ambivalence :
« C’est un bleu vacillant, qu’un moindre souffle émeut. Il s’étend derrière la ville, oublie le béton, et d’un seul élan simule la mer.
Fleurs de lin.
Corolles sans poids.
Entrer dans cette eau tendre ?
Rustauds faucillant dans mes songes, je vous ai vus, à genoux dans vos champs jusqu’à la nuit.
Celui-là n’était qu’un serf parmi les serfs.
Un sans-nom cloué au sol, comme un clandestin rivé à sa Singer.
Est-ce le bleu de ses yeux – bleu sans âge et sans haine – qui trouble ma vision, ou l’ombre de la corde de lin avec laquelle il s’est pendu ? »
On voit bien ici comment l’adhésion au monde ne peut durablement s’établir en une forme de bien-être, de naïveté béate. Elle se fissure et passe au premier plan l’autre versant du réel : la détresse et le sombre. Le mouvement peut s’inverser, tout aussi bien : on peut partir de l’illisible enfance, par exemple, pour aller vers le clair, le possible, l’ouvert. C’est alors revenir aux « herbes folles de l’enfance fauchées par la grêle », à cette « mémoire ombilicale en forme de laisse », sans se laisser enfermer dans ce passé étouffant. Une phrase résume peut-être le parcours du livre : « Je cherche le passage. »
La fin du livre ne présente d’ailleurs pas une sorte de paix atteinte, de sagesse zen ou autre. Elle indique vivre comme une démarche intérieure à poursuivre, avec et contre soi, à contre-courant du passé qui enlise comme de l’illusion, même poétique :
« La forêt n’est pas vierge, la page n’est pas blanche, et les chemins n’existent pas.
Tu dois marcher longtemps dans le blanc éblouissant du trop-plein de signes, dans le noir incertain des ombres mêlées.
Les morts en attente, alignés comme des troncs, dressent leurs branches défeuillées.
Tu dois marcher sans t’arrêter.
Sans t’encombrer de mots.
Que rien ne te retienne, si tu veux franchir la passe, si tu espères toucher du doigt l’or de l’énigme. »
Les dessins de Titus-Carmel, souvent à partir de structures végétales noires sur fond clair, répondent très bien à la tension des poèmes. D’une part, on peut les saisir comme des grilles sombres interdisant le plus clair, au fond. Mais on peut tout autant être sensible à leur force de surgissement, d ‘élévation végétale que l’on retrouve chez Titus-Carmel dans la série des Jungles ou celle des Feuillées.
[Antoine Emaz]
Françoise Ascal – Lignées
Dessins de Gérard Titus-Carmel
Editions AEncrages & Co
Non paginé
21 €
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 23 mai 2012 à 10h28 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8) - un fichier pdf de la pièce intégrale sera proposé à la fin de la publication.
Ici se place un décor intérieur, sorte de théâtre interne, répons à la pièce de Treplev. Utilisation musicale du cor comme dans la pièce de Tréplev
Importance sonore du cor comme instrument déplacé modern’punk.
Quelqu’un présente façon cabaret performance un « hommage à Tchekhov » (rappel obséquieux c’est l’année de la Russie) « La muette » par Sébastien Smimir le jeune poète punk qui a lu Mallarmé et dont le nom est sur toutes les bouches. Présentation comico-lyrique du poète par une femme qui a l’accent russe très prononcé. Musique punk.
« Bonsoir Bonsoir ! Bientôt la nuit s’achève pour que s’ouvre l’année de la Russie !
En Russie plus qu’ailleurs on a toujours aimé la poésie, Victor Sosnora, il y a peu de temps, nous le rappelait :
Au IXème siècle, la princesse Olga fait enterrer vivants les devins dans une fosse.
Ivan le terrible enferme dans sa cour les meilleurs baladins du pays pour lancer sur eux 300 ours sauvages (on ne retrouvera même pas les os).
Pierre le Grand (qui écrit en hollandais) fait charrier à travers l’empire jusqu’à Petersburg des charriots entiers de livres et d’icônes russes qu’on brûle sur du petit bois.
Moins loin de nous, Maïakovski était gaucher.
Il n’était pas américain mais il écrivait de la main gauche.
Et il tirait de la main gauche.
Il s’est tiré de la main gauche au cœur.
Le corps a été retrouvé sur le flanc gauche.
Il venait de demander simultanément en mariage quatre femmes.
Sa dernière lettre à Staline faisait 17 pages.
Mais pour l’année de la Russie, ce n’est pas vers Pouchkine ni vers Maïakovski (ces champions du pistolet) que se tourne Sébastien Mimir, notre jeune poète mascotte dont le nom est sur toutes les lèvres mais vers Tchekhov !
Sa performance « La muette » ouvre magistralement l’année de la Russie !... »
(ce qui est en caractères gras majuscule défile sur un écran vidéo et ponctue musicalement la mini représentation)
LA MUETTE (4 voix off : A+B+C+D)
(silence 10)
A Une partie du parc, dans la propriété.
(silence 5)
B La large allée qui mène, à partir des spectateurs, dans la profondeur du parc, vers le lac, est barrée par une estrade provisoire, rapidement montée pour un spectacle d’amateurs, si bien que le lac est entièrement caché. À droite et à gauche de l’estrade, des buissons.
(C et D commencent à chuchoter sur le texte de A)
C Quelques chaises, une petite table.
(silence 5)
D Le soleil vient de se coucher : sur l’estrade, derrière le rideau baissé, s’affairent des ouvriers ; on les entend tousser et frapper.
(silence 10 partition tournée)
Entre fuir et se laisser domestiquer, quelle alternative ?
A Ils entrent par la gauche, revenant d’une promenade.
B Songeur.
C Il s’assoit.
D Regardant l’estrade derrière elle.
(Silence 5)
suite (10) le vendredi 25 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 23 mai 2012 à 10h21 dans Feuilleton | Lien permanent
Tags Technorati: Arkadina, Giraudon, La_Mouette, Maïakovski, Tchekhov
« Dans les "langes" des "coupures de journaux", disait Blaise Cendrars, nous arrive "le bébé d’aujourd’hui". Le voici, tout juste démailloté. Son lange est un journal, avec ses rubriques (société, politique, sciences, gastronomie, météo, culture…). Chacune d’elles est recomposée en vers satiriques. Moins pour "châtier les mœurs" que pour dire, bouffonnement, une stupéfaction un peu effrayée »
(Christian Prigent, La Vie moderne, P.O.L., 2012, quatrième de couverture, voir aussi, ici, sur le site de l’éditeur, avec accès aux premières pages du livre)
(du neuf côté procréation)
Au bis repetita des desidera
Ta le tas d’bébés éprouvette est là mais
Si le fruit des entrailles de ce fait est
Un légume va savoir : Ave Maria !
Chère âme (ou Saint-Esprit) ah ça rame ex
Trêmement fortiche en norme hormone pour
Tant ou c’est Eugène qui a pris l’ex
Trait de bon sexe dans la pipette à cour
Toisie pour du coulis d’hormon mâle mau
Vais et bave. Ah Madame en verre si fra
Gile en vous j’aimerais tant comme on fit ja
Dis tortiller de l’alambic et dodo.
•
(au néo-rural)
Ta longère un figuier la nique et thuya
(Total ringard) dézingue à don’f l’effet in
D’albicoque. Idem pisseux le forsythia
Label Cité de Caractère égale spleen
Beauf garanti kitsch te dit Libé. Va pas
Régresser rustique à la margelle en pneus
Ou déchoir plouc total aux petits nains ras
La motte du jardin – après la tomate
C’est pas toi qui la fais prospérer heureuse
Malgré mildiou la cloque ou la vacherie
Forte en mandibule et les intempéries
Mais tu te la prends boum dans la poire honteuse.
109
•
(à un poète)
C’est quoi mecton ton identité rock et tu
La construis comment ta postérité ? Vu
Vite fait dans les actus ou zig zag zap
Pé partout jusqu’à l’épileptique clap
De fin. People sur (face)booké non ? Plu
Tôt le trip absent Maurice Blanchot du
Paf ? Désaffecté de la nébuleuse hype ?
No picturale youtubiquité ? Aïe p
As facile assurer face ou pile une i
Mage au choix pur poète incrusté en marge
Ou survolant overlooké star slam i
Cône à ’roupies fan d’effet sexe au sens large.
137
Christian Prigent, La Vie moderne, P.O.L., 2012, pp. 18, 109 et 137.
Christian Prigent dans Poezibao :
bio-bibliographie, remise du prix Louis Guilloux (article R. Klapka), notes sur la poésie, extrait 1, Quatre Temps, entretien avec B. Gorrillot, (par T. Hordé), ext. 2, Météo des plages (par A. Malaprade), rencontre avec Christian Prigent, note sur la création
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 23 mai 2012 à 10h11 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Manquent la majuscule à un titre aussi vif qu’une gifle, manquent à ce livre-ci les voix antérieures de Dominique Fourcade — la bibliographie initiale précise « pas du même auteur » —, manquent tous ces amis décédés (parmi lesquels Godofredo Iommi, Gustaf Sobin, Bernard Malle, Haydée Cherbagi, Simon Hantaï, Hosiasson, Pina Bausch, Merce Cunningham, Stacy Doris) auxquels l’ami encore vivant destine ces élégies. Absences brutales, deuils, disparitions, fins que l’écriture interprète et improvise dans une urgence qui fait, entre autres, l’unité de ce recueil élégiaque : « livre, s’il en fut un, où tout est du pareil au même ».
En latin, mancus signifie « manchot, défectueux » : la mort, effectivement, ravit les vivants, et blesse indélébilement ceux qui lui échappent encore pour un temps. Dominique Fourcade survit, c’est-à-dire vit sur l’écriture conçue comme une surface permettant tous les glissements de sons et de sens. Ici, ces chutes narrées ouvrent à des failles, le contact de la langue se déchire en carences, et la narration dérape, creuse, tombe, pour finalement ressurgir et s’imposer avec une netteté implacable. C’est justement dans ces heurts et ces offenses que les figures des morts se détachent avec une singularité presque fantastique : « la défunte, gracieuse et limpide, nous fait savoir qu’elle attend tout de nous ». Ce « tout », dans les mots et les choses, dans les objets et les paysages, les lieux et les lumières, la mémoire et la conscience de l’écrivain, contribue à esquisser une chorégraphie rituelle : celle par laquelle le sujet aimant délivre un hommage en plusieurs modes. Celui accordé à Simon Hantaï, par exemple, se décline en thème, motif, motet et parenthèses. Parole délivrée donc, comme on ouvre la liberté à un ailleurs de la mémoire : il pourrait s’appeler le territoire de l’impudeur, que la dextérité de l’écrivain saisit et renverse en pudeur extrême. « L’impudeur et la détermination — et la maladresse du novice — sont de moi. Je sais d’ailleurs que je te cherche beaucoup plus ouvertement que de ton vivant, il en est ainsi à chaque deuil, ainsi va l’écriture ». Le présent, alors, n’est jamais en manque de ses morts : il joue et déploie une partition complète, renouvelle les signes, multiplie les sensations, et configure une scène mentale pour celui, pour celle qui est parti(e). La mort se cache, on cache les morts, et l’écriture selon Dominique Fourcade se présente comme cette ligne mélodique et narrative qui reconstitue fébrilement un geste, une parole, un timbre, un souffle et une souffrance, autant de traces insolentes qui reviennent du monde des morts. Les mots ne manquent pas, les mots ne masquent pas, les mots ne déréalisent pas. Ils font avec la chair, avec la peur, avec la honte, avec le désespoir du vivant ce qu’aucune prière ne peut évoquer : manque à gagner la mort.
Inquiétante anamorphose : les morts manquants s’offrent sans retenue, l’écriture les arrache à leur propre absence, et ils se révèlent plus vivants que celui qui reste, écrit et lit, celui à qui la folle audace du « je » échoie. L’écriture-vampire suce ce que l’on croit percevoir comme signes de vie. L’écrivain, de son côté, s’offre tout entier à l’écriture, et c’est elle qui décide du lien, du titre, de la coulée des syllabes et de la couleur du sens. Elle est une partie de la mémoire filtrée par le présent. Elle est une voix sensuelle qui redessine la bouche du désir jusqu’au cri. La quatrième de couverture précisera : « Dans ce livre il y a plus de lèvres que dans d’autres livres ». Des livres aux lèvres, des lèvres aux livres, il s’agit de passages tourmentés que la reddition d’une voyelle accroche et perturbe. Ces lèvres-ci désirent la beauté comme la parure d’un manque. Elles ne veulent pas chanter ni pleurer, elles ne geignent pas ; elles persistent à murmurer dans le cri le son blanc du manque, qui est toujours un. Elles convoquent certains fragments de vies qui constellent chaque page de ce livre lumineux, éblouissant, aveuglant — le manque n’est ni noir ni blanc. Elles multiplient les angles du ciel et de la terre, elles incisent, coupent, tranchent, et observent que tout tableau abrite des papillons, dont les noms toujours plus étranges constellent nos abîmes insignifiants.
Ces lèvres embrassent quelques mots-mondes : « motet », « rosebud », « Arezzo », « sampan », « scabieuse », « loriot » refusent le désastre, et développent ce « tout arrive » auquel Dominique Fourcade est si attaché : expression qu’il faut comprendre comme une injonction et une promesse décisives. Tout arrive, même le manque, tout le manque arrive, et tout, aussi bien, manque d’arriver : on est pris au piège de l’amour des êtres, qui rayonnent dans l’espace, dans la langue, sur scène ou sur le papier. De leur vivant, ces artistes déjouaient toutes les beautés attendues. Ils inventaient l’élégance des formes et des postures, la silhouette de l’humain. Dominique Fourcade entre dans la danse d’une langue toujours en équilibre, comme il est entré, il y a des années déjà, dans la peinture : l’y conduisent, cette fois, non plus Manet ou Degas, mais Bossuet et Chostakovitch. Cadrer et viser le manque au plus près de l’adieu suppose que l’on soit plein d’une richesse délestant le corps de toutes ses émotions : le sujet est l’objet d’une multitude qui lui appartient, radicalement, dans la solitude. Le manque comme vide du moi.
[Anne Malaprade]
Dominique Fourcade, manque, P.O.L, 2012, 118 p., 16 euros.
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 22 mai 2012 à 10h58 dans Notes de lecture | Lien permanent
La distance entre vie
et mort
reste constante
Partout où nous allons
elle est à un pas
Quelle est la différence
entre zéro et l’infini ?
•
Ce monde labouré
par le langage
ne coïncide
ni avec ses dimensions réelles
ni avec notre quotidien »
•
Le soleil
nous a pourvus
d’une ombre
pour marquer
notre appartenance
à la lumière
•
Plus je comprends
moins je comprends
Mes yeux ne m’appartiennent pas
ils appartiennent aux générations antérieures
qui les ont colorés de leurs horizons
Mes mains
telles des feuilles d’automne
tombent à mes côtés
oubliant toute direction
Je suis celle
que je ne suis déjà plus
celle que je n’ai jamais été
Anise Koltz, Soleils chauves, Arfuyen, 2012, pp. 32, 60, 73 et 127.
Anise Koltz dans Poezibao :
bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, ext. 4
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 22 mai 2012 à 10h24 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Dans la lignée de Léon-Paul Fargue, d’Yves Martin, de François de Cornière (Caen, des pages des pas1) ou de Jacques Réda, Jacques Josse est un arpenteur de bitume urbain, un flâneur des deux rives de la Vilaine rennaise. Il nous invite maintes fois à observer « ce monde en mouvement, légèrement décalé, pris entre les lumières multicolores des vitrines et celles, jaune, rasantes, projetées par les phares des voitures sur le revêtement mouillé » qui le mettent en bonne intention d’être ; marcheur intérieur, il capte de l’en-dehors ce qui peut susciter les sensations d’une douce humeur de vivre, en tant que moyen de peser contre l’inquiétude, et malgré « ces déambulations, ces zigzags imprécis dans l’agitation urbaine [qui n’excluent] pas les désenchantements et les rêves qui vont avec », et n’altèrent sa vision optimiste des choses. En plusieurs proses courtes, qui se suivent comme des ricochets de la mémoire (« ailleurs dans la ville, des silhouettes s’approchent, s’effilent entre deux lampadaires, faisant revivre à leur manière les fragments d’un passé qui ne veut pas disparaître »), il nous fait part de ses observations diurnes ou nocturnes issues de ses marches, et nous paraît toujours en quête de fantômes, ces « visions brèves et fugitives » qui çà et là passent (dont nombre de ses livres révèle l’intérêt sensible qu’il leur porte). Car ce ne sont pas les grandes choses sur lesquelles il s’attarde, ni sur les grands blocs de béton ou autres vitrines racoleuses, mais sur les détails, que son intuition de marcheur l’amène à découvrir, dans lesquels il décèle ou pressent des pans de vie qui lui parlent ; les détails s’élèvent en grandes choses qui font la beauté de la ville où il vit et qu’il aime, détails qui nous apparaissent toujours entre flou et précision, presque sereins. Des zones industrielles aux bistrots, tout lieu de la ville peut faire événement d’écriture. De cette ville, il n’oublie pas les écrivains qui l’ont traversée, d’une manière ou d’une autre, Jack Kerouac, Jean-Pierre Abraham, Charles Pennequin, ou habitée (Georges Perros, un an)2, et ils sont nombreux ceux de la gent littéraire qui aujourd’hui gravitent autour de cette ville ou l’arpentent, et en font peut-être l’histoire à venir, Michel Dugué, Erwann Rougé, Alain Roussel, François Rannou, lui-même et quelques autres, notamment ceux qui demeurent en résidence à la Maison de la Poésie de Rennes ; quelques autres comme un certain J.-F.R., poète clochardisé, que par la pudeur qui le caractérise, Jacques Josse ne nomme pas, dont il écrit un bref mais très touchant portrait après qu’ils se croisèrent dans une rue de Rennes. L’insistance de Jacques Josse à poser les écrivains comme jalons de l’histoire de la ville apporte un correctif à ces dossiers de magazines « spécial Rennes » dont sont toujours oubliés les écrivains, qui contribuent à la culture et à l’histoire d’une ville ; Jacques Josse semble vouloir réparer ces « oublis ». Calme et douceur font de ces proses une tranquille invitation à la ville, un éloge non pas de la lenteur mais de la patience, car sous le bitume, des pages s’écrivent. Écrivain, Jacques Josse est un observateur né.
[Jean-Pascal Dubost]
1 Atelier du Gué, 1994
2 Une affection pour la compagnie d’écrivains qu’on retrouve dans Retour à Nantes (collection Chantiers navals, Maison de la Poésie de Nantes), court récit d’un séjour dans cette ville où il nota « fragments, ricochets divers, raccourcis bizarres ou retours de lecture. », « où il ne m’a pas déplu de donner un peu de champ à ma mélancolie » avec Jacques Vaché, ou André Breton, ou Maurice Fourré, ou Michel Manoll…
Jacques Josse
Terminus Rennes
éditions Apogée
9,50€
sur le site de l’auteur
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 21 mai 2012 à 10h55 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7) - un fichier pdf de la pièce intégrale sera proposé à la fin de la publication.
[Alias Trigorine]
Dispersion du sujet narrateur.
Liquidation du « sioujet ».
Le « sioujet » liquidé…
En art, comme aux échecs le cavalier, le fils se rattache au grand père ou à l’oncle.
Il doit sauter le domaine du père en remontant soit en droite ligne soit en diagonale.
Pourquoi Stanislavski a fait jouer à Meyerhold le rôle de Treplev ?
Pourquoi Meyerhold a quitté sa femme pour Zinaïda Raïkh, l’actrice qui couchait avec Essenine ?
Et qu’est-ce que le petit pâtre écolo Essenine était allé foutre entre les cuisses d’Isadora Duncan ?
À y regarder de près, son roman lyrique serait plus feuilletonnesque que le mien ?
Les cuisses d’Isadora plus musclées que celles d’Arkadina ?
Lui plus Bambi que moi ?...
C’est vrai que du côté phobies, métamorphismes, cryogénisation et exhibitionnisme, depuis, on a fait beaucoup mieux… (citation sonore Mikael Jackson)
Ici la fille qui était à côté de celui qui ne sait toujours pas qui est Stanislavski et encore moins Meyerhold ou Essenine sort.
En Sibérie, les palmiers ne poussent pas…
Moi aussi on m’a mis dans le clan des inutiles et des carnassiers.
Avec Gorki, moi aussi j’ai chanté « Capri…c’est fini… » (refrain chanson rappel ironique du séjour de Gorki à Capri où il recevait les révolutionnaires d’europe)
Le proletkult ? Mon masochisme d’auteur s’y est vautré.
Comme dans la maison de passe camouflée en salon de couture par Boulgakov…
Ou dans la bouche du toujours Meyerhold qui en engrosse encore un paquet aujourd’hui : « Les mots ne sont au théâtre qu’une broderie sur la trame des mouvements !... »
Résultat : les auteurs n’ont plus qu’à se tirer une balle…
Comme Maïakovski.
Notez bien, je n’ai jamais été atteint de « formophobie ».
La haine de la forme.
La forme comme le mouvement m’intéressent.
C’est très simple : quand on tue, tous répondent.
Un seul tue (lui ou un autre, parfois une) et c’est tout le groupe qui plonge ses couteaux dans le corps qui perd son sang.
L’intérêt du lac, cet été-là, c’était les poissons.
Les poissons y pullulaient.
On les prenait à la ligne, au carrelet…
Parfois un grand filet traînant ramenait des carpes grasses comme des mottes de beurre.
Et les longs brochets…
Comment ils se débattaient, crevaient les mailles, grouillaient, éclaboussaient, ruisselaient sous le soleil de juillet
L’ennui avec Treplev, c’est le père.
Non, l’ennui avec Treplev c’est l’oncle.
Ou cette cinglée d’Arkadina…
Mais non, ça ne marche pas…
L’erreur, c’est Nina.
Le poisson pullulait…
Sous les fenêtres de la cuisine se préparaient de succulents repas dont le plat d’honneur était le Waterzooi, une espèce de soupe ou plutôt de blanche bouillabaisse de poissons d’eau douce assaisonnée à la racine de persil...
Je déteste les salades qu’on vous sert avec une sauce rose.
suite (9) le mercredi 23 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 21 mai 2012 à 10h30 dans Feuilleton | Lien permanent
Le chat
Combien d’entre nous iront dormir où les a menés cette vie
Sans bagages, sans un sou, avec juste un mot de recommandation
Entre les dents. Et que dit ce mot ? C’est le miaulement d’un chat
A qui ils ont donné du lait, un soir
De fatigue et de retour du travail ;
Passer un pont, obscurcir
Toute chance d’avenir à force de palabres avinés
– « Dis, tu crois qu’il y aura des ménages à faire, demain ? » –
C’est le lot de certains : rien de plus dans le havresac
Que la serviette du bon Dieu pour leur essuyer le visage (une fois parvenus en haut de la côte),
Un quignon de pain, un morceau de saindoux, peut-être
Et, tout brillants au-dessus de leur tête,
Les yeux de Minou assurant l’auguste portière de leur révérence
Et déposant en leur faveur : « Vierge Mère,
Celui-là a été mon frère. »
6. Mais n’est-ce pas déjà fait ?
C’est dans les squares
Que tu m’apparais le mieux, – sur ces bancs à peine immaculés, où – l’hiver aidant –
Toute douleur s’est déposée (et moi avec elle); et toi, que deviens-tu ? Je devine à ton air chagrin (entrevu à travers les nuages)
Que tu as dû rester trop longtemps assis sur ce banc…
La douleur m’a dit t’avoir téléphoné : tu n’as pas répondu… avais-tu mal à ce point ? Ou bien faudrait-il
Que vous échangiez vos rôles, l’une et l’autre ; et que la douleur devienne toi –
Et toi, la douleur… mais n’est-ce pas déjà fait ?
Jean Miniac, Le Jour, dessins de Colette Deblé, coll. La Grande bleue, Bleu d’Encre éditions, 2012, pp. 22 et 45
Jean Miniac dans Poezibao :
bio-bibliographie, ext. 1
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 21 mai 2012 à 10h08 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Tags Technorati: chagrin, chat, Colette_Deblé, Deblé, douleur, Jean_Miniac, Miniac
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Les articles publiés dans Poezibao cette semaine :
Entretien
[Entretien] avec Henri Droguet, par Jean-Pascal Dubost
« Anthologie permanente »
○revue "Action Poétique" & Joseph Julien Guglielmi
○Véronique Vassiliou (Action poétique)
○Alexeï Parchtchikov (par Jean-René Lassalle)
○Pascal Commère (choix d'Alain Paire)
○Gérard Noiret (choix d'Ariane Deryfus)
Feuilleton (Liliane Giraudon)
○"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 5/13
○"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 6/13
○"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 7/13
Notes de lecture
○"Foule ouverte asphalte" de Dominique Grandmont, par Philippe Leuckx
○"Ventres" de Stéphanie Ferrat, par Antoine Emaz
○"manque" de Dominique Fourcade, par Claude Pérez
○"Dédicaces poèmes, vers Henri Meschonnic" de Serge Martin-Ritman, par Alexis Pelletier
○Revue "L'Assaut", n° 1", par Alain Helissen
fiche bio-bibliographique
Alexeï Parchtchikov
Dernières parutions : livres reçus par Poezibao
[Poezibao a reçu] n° 214, samedi 19 mai 2012
○Charles Reznikoff, Témoignage, Les États-Unis (1885-1915), récitatif traduit de l’anglais par Marc Cholodenko, P.O.L., 2012, 19€ - site de l’éditeur
○Emmanuel Hocquard, Avant, une grammaire de Tanger, épilogue, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Jacques Josse, Retour à Nantes, coll. Chantiers navals, Maison de la Poésie de Nantes, 2012, 5€
○Pascal Poyet, Un Sens facétieux, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Fred Griot, plateau, quelque chose d’autre que la littérature, bookleg #89, Citylight Belora, Maelstrom Reevolution, 2012, 3€
○Anise Kolz, Soleils chauves, Arfuyen, 2012, 10€
○Jean Miniac, Le jour, coll. La grande bleue, Bleu d’encre éditions, 2012, 5€
○Matthieu Gosztola, La Face de l’animal, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 2012, 19€
○Jean Mambrino, Il était une fois aujourd’hui, Arfuyen, 2012, 14€
○Nathalie Riera, Variations d’herbes, coll. Prime Abord, Les Éditions du Petit pois, 2012, 10€
○Matthieu Gosztola, j’invente un sexe à ton souvenir, Miniatures, 2012, 3€
○Matthieu Gosztola, ton départ ensemble, La Porte, 2011
○Matthieu Gosztola, Un père (chant), coll. Encres blanches, Encres vives, 2011, 6,10€
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 19 mai 2012 à 09h03 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent
Cette rubrique suit l’actualité éditoriale et présente les derniers ouvrages reçus par Poezibao.
○Charles Reznikoff, Témoignage, Les États-Unis (1885-1915), récitatif traduit de l’anglais par Marc Cholodenko, P.O.L., 2012, 19€ - site de l’éditeur
○Emmanuel Hocquard, Avant, une grammaire de Tanger, épilogue, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Jacques Josse, Retour à Nantes, coll. Chantiers navals, Maison de la Poésie de Nantes, 2012, 5€
○Pascal Poyet, Un Sens facétieux, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Fred Griot, plateau, quelque chose d’autre que la littérature, bookleg #89, Citylight Belora, Maelstrom Reevolution, 2012, 3€
○Anise Kolz, Soleils chauves, Arfuyen, 2012, 10€
○Jean Miniac, Le jour, coll. La grande bleue, Bleu d’encre éditions, 2012, 5€
○Matthieu Gosztola, La Face de l’animal, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 2012, 19€
○Jean Mambrino, Il était une fois aujourd’hui, Arfuyen, 2012, 14€
○Nathalie Riera, Variations d’herbes, coll. Prime Abord, Les Éditions du Petit pois, 2012, 10€
○Matthieu Gosztola, J’invente un sexe à ton souvenir, Miniatures, 2012, 3€
○Matthieu Gosztola, Ton départ ensemble, La Porte, 2011
○Matthieu Gosztola, Un père (chant), coll. Encres blanches, Encres vives, 2011, 6,10€
En faisant un copier/coller du nom de l’auteur et du titre du livre, puis en l’insérant dans la barre du navigateur, il est possible la plupart du temps de trouver en ligne de plus amples informations sur ces livres.
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 19 mai 2012 à 08h55 dans Poezibao a reçu | Lien permanent
Quel thème plus approprié que celui de « naissance(s) » pour le numéro inaugural de L’assaut, né à Pau à l’enseigne des éditions A.T.I. (L’assaut du théâtre imaginaire) ? Le bébé a bonne mine, pèse 92 grammes et se présente dans un format tout en hauteur (16 cm x 27 cm). Bravo à Daniel Afonso pour la conception graphique, jouant de liserés rouges du meilleur effet. L’assaut ose aussi la couleur pour des travaux plastiques, puisque cette revue, bien que sous-titrée « Poésie nouvelle passée en revue », s’ouvre également à des créations visuelles. C’est sur le mode de « l’appel à contribution » que cette nouvelle venue sélectionne les textes et « illustrations ». Cela témoigne d’un réel esprit d’ouverture. Ainsi sont-ils trente-six à figurer au sommaire, les trois quarts d’entre eux m’étant inconnus − on pourra regretter quelques notes bio-bibliographiques les présentant −. La qualité des textes apparaît inégale mais on découvrira avec intérêt l’écriture « primale » de Frédérique Soumagne, celle télescopée de Thomas Dejeammes, le poème d’Amandine Monin dont certains vers s’étirent jusqu’à occuper la page en vis-à-vis. Parmi les poètes plus « connus », mentionnons Didier Bourda dont le texte s’étale en gros caractères sur les deux pages centrales dans une longue énumération ponctuée de « nous ». C’est l’occasion d’apercevoir un fil de coton rouge cousu machine, à la façon de la revue Ficelle, qui relie la publication. L’assaut fait ainsi une entrée remarquée dans le monde fluctuant des revues poétiques. L’association A.T.I. ne se contente pas d’éditer ce semestriel mais envisage de « promouvoir la nouvelle poésie » sous d’autres formes (édition de livres, ateliers, spectacles vivants…). Une initiative à soutenir. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site : www.atieditions.com
[Alain Helissen]
L’assaut, n°1 ; 60 pages ; 8€. contact@atieditions.com
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 18 mai 2012 à 09h22 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir icil'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5, 6)
Pas d’hésitation.
Aucune déperdition.
Je dessus Toi dessous
Suce-moi debout.
Elles jouissent.
Sans entraves.
Vent frais, temps clair.
Parfois un nuage passe sur le lac.
Quelqu’un dit :
Quel plaisir, recommençons.
Encore et encore.
Nous avons tout le temps pour nous.
D’autres s’y mettent.
Ils le font. Ils respirent.
Phrases toutes simples.
Bouches délicates.
Tout le monde connait parfaitement son texte.
Trigorine a-t-il reçu sa lettre ?
On m’a dit qu’il a beaucoup changé…
Même ses goûts sexuels ont évolué.
Comme le temps passe chez vous…
Et les petits déjeuners ?
Et les journaux du matin ?
Et les théâtres ?
Macha a-t-elle quitté son mari ?
A-t-on retrouvé les assassins de la femme de Meyerhold ?
Égorgée je crois…et ils lui ont arraché les yeux.
Mais dans l’appartement rien n’a été pris.
On n’a touché à rien.
On parle de la tchéka.
On parle de beaucoup de choses dont on dit qu’il ne faut pas parler.
Une mouette n’est pas un choucas.
Et les boutons de fleur des genres ont-ils disparus de la langue ?
Qui a donc décidé que c’était l’année de la Russie ?
La Russie existe-t-elle encore ?
Et la littérature ? Est-elle encore dans les livres ?
Que de questions !
Et comme le temps passe !
Impossible de rester plus longtemps
Pardonnez-moi ma chère
J’ai promis à Sorine une partie de loto…
(elle s’enfuit, laissant après elle une chaussure…
Nina prend précautionneusement la chaussure entre ses mains, la regarde longuement, la renifle et la renverse. Du sang se répand sur la scène.)
Alias Trigorine :
J’écris ce que j’écris. Et rien d’autre.
On ne choisit pas ce qu’on écrit.
Pas plus que ce qui vous fait jouir.
On peut se tromper d’objet.
Critique de la fausse richesse contre critique de la fausse pauvreté.
Les pratiques de ma vie avec les autres ?
Spirale de la violence c'est-à-dire défiance réciproque.
Défiance incontrôlée. Défiance incontrôlée sur visage invariable.
C’est un point de vue trivial. Élémentaire.
Comme chez certains la théorie du rythme.
Ça m’a toujours suivi. Arrosé chacun de mes textes.
Donner le change a été facile. Je suis un besogneux.
Ma réputation s’appuie sur les femmes. Et mon endurance.
Esclave cardiaque, comme elles, je peux tout endurer.
Cors aux pieds, trahisons en direct, fausses couches…
De quoi il s’agit ?
Pourquoi Stanislavski met si longtemps à comprendre ce que lui sert Tchékhov
à propos du personnage qu’il vient d’interpréter ?
« Vous jouez admirablement mais ce n’est pas mon personnage. Je n’ai jamais écrit ça. »
Tchekov répète : « je n’ai jamais écrit ça » et quand Stanislavski lui demande de s’expliquer, la seule réponse est :
« Trigorine porte un pantalon à carreau et des souliers troués ».
Ici, le spectateur qui ne sait pas qui est Stanislavski décroche.
Et pour ajouter un peu plus d’obscurité Tchékhov précise que Trigorine fume son cigare de manière totalement ridicule.
Il fait même le geste.
Tchékhov fait le geste.
Stanislavski regarde le geste de Tchekhov tirant bêtement sur un cigare et ne comprend toujours pas.
Monsieur non plus. La fille qui est à côté de lui se demande ce qu’elle fout là.
Il mettra six ans à comprendre.
Stanislavski mettra six ans à comprendre que ç’avait été une connerie de jouer Trigorine en petit dandy avec pantalons blancs et souliers « bain de mer »…
Ma force à moi c’est que j’ai toujours su qu’en toutes circonstances je portais des pantalons à carreaux.
(Il saute à cloche pied le jeu d’une marelle imaginaire.)
Tennis. Raté. Short blanc. Tennis. Raté. Short blanc.
Falsification de la pratique de l’art par la théorie.
Ici la fille qui était à côté de celui qui ne sait toujours pas qui est Stanislavski prépare sa sortie.
suite (8) le lundi 21 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 18 mai 2012 à 09h20 dans Feuilleton | Lien permanent
florence j.
Chaque soir, ses vêtements sur le balcon,
elle plonge dans le crépuscule.
Sans fin, elle nage entre les perches
des filets que relèvent à marée basse les pêcheurs.
Et quand sa mère se désespère
ou que les dernières fenêtres s’éteignent
dans un contexte de neige fondue,
riche de tous les mouvements possibles ou imaginables,
elle regagne sa peau.
*
anonyme
Elle se souvient d’un tas de choses
dont elle ne se souvient pas vraiment.
Elle n’a tenu aucune des promesses
d’une allure qui faisait d’elle une élève miraculeuse.
Maigre du visage, des bras et des jambes,
les joues aussi fripées que ses cheveux
sont en baguette de tambour, elle a perdu
ces yeux qui interrogeaient.
Ils lui servent maintenant
à contempler dans la file le dos qui la précède.
*
près du flipper
Jeunes mecs autour d’une bière,
mutiques et anguleux comme si leur âme
avait quelque chose d’un bois tordu.
Avec des épouses le menton
sur des poignets d’une autre planète,
cette race de mâles peuple les villages,
construit des charpentes,
remplit des caddies et vous indique le chemin
avec des tournures révélatrices
d’une intégration parfaite à nos mœurs.
Pourtant, que la chasse reprenne et elle redevient
capable de tout, notamment d’abattre
un chien fidèle ayant perdu l’odorat.
*
crypte
Époux l’un contre l’autre endormis,
aussi parfaitement sereins
que si toujours ils avaient joui ensemble,
que si l’éternité était un sommeil.
Émus, des amoureux sortent au grand jour.
Les tulipes, les pivoines manifestent une attente…
Ils sont des comédiens qui vont reprendre le rôle
et se demandent comment faire mieux.
Gérard Noiret, Autoportrait au soleil couchant, partie sous la signature de Viviane Ledéra, p.63, 64, 78 et 79, éditions Obsidiane, 2011.
[Choix d’Ariane Dreyfus]
Gérard Noiret dans Poezibao :
bio-bibliographie, ext. 1, autoportrait au soleil couchant (A. Emaz)
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 18 mai 2012 à 09h16 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Singulière tentative, cet ouvrage et dans tentative, on peut entendre au sens premier le mot essai qui convient pour désigner une part de cette écriture qui pense vers Henri Meschonnic.
Dédicaces poèmes, le titre fait entendre un des livres majeurs de Meschonnic, Dédicaces proverbes qui, d’une certaine manière, a placé son écriture dans la durée, l’aspect durable de l’expérience que l’écriture poétique inscrit. C’est dans le prolongement de cette résonance que tout Dédicaces poèmes est écrit, dans une écriture qui gravite autour d’un centre difficile à nommer. Il semble même toujours devoir échapper aussi bien au lecteur qu’à l’écrivain. Il se trouve, d’une certaine manière, au point de rencontre entre l’intensité du geste d’écrire, le refus de limiter le langage à une inscription réaliste et l’affirmation toujours renouvelée du corps présent dans la joie de l’altérité. Au sens fort, Dédicaces poèmes est un livre qui assume les mélanges sans jamais céder au lieu commun d’une culture multiple qui tiendrait de la communication plus que du poème. Ainsi, les sept parties de l’ouvrage peuvent se lire comme autant de moyen de pénétrer dans l’œuvre de Meschonnic qui encore et toujours se prolonge.
Il y a tout d’abord, « Henri Meschonnic, dédicaces poèmes ». C’est une sorte de mode d’emploi du poème qui prend au pied de la lettre la volonté de faire de l’écriture un acte transitif. L’auteur dit même qu’il s’agit « d’écrire Meschonnic. »
Puis, « Henri Meschonnic, poète libre » commence à explorer la structure binaire, si ce n’est paradoxale, de la poétique de Meschonnic qui s’appuie avec la même intensité sur la douceur et la brûlure. Cette partie souligne l’inscription lyrique d’une écriture qui est toujours un discours amoureux visant à faire surgir l’extraordinaire dans l’ordinaire.
Avec « Henri Meschonnic, la voix le rire », c’est le tissu qui permet d’associer dans le même geste lecture, écriture et pensée qui est mis en avant.
« Henri Meschonnic, Jona, le goût du rythme » interroge le discours sur la traduction ou plus exactement le parcours de la traduction et montre comment celui-ci donne forme à la relation poétique.
« Henri Meschonnic, sept d’un coup » est un titre qui fait signe vers l’univers du conte tout en concentrant les points essentiels de la poétique (poéthique) mise en avant depuis le début de l’ouvrage : rime, rythme, lecture, voix, forme. Tels sont d’une certaine manière les pôles qui par l’écriture guident vers l’autre.
« Henri Meschonnic, questions à des réponses » entame le geste final du livre qui consiste en orientant l’écriture non pas vers un geste de mémoire mais vers un accueil du futur qui n’est jamais célébration ni estime mais union qui ouvre au poème.
Et ce dernier est écrit dans l’ultime partie du livre « Henri Meschonnic, toujours en cours ». C’est ici la plus grande singularité du livre qui est de risquer l’essai dans le poème et le poème dans l’essai. L’auteur lui-même signe d’ailleurs le livre avec un nom qui unit, pour la première fois à ma connaissance, son nom d’essayiste et son pseudonyme de poète. Le livre est de Serge Martin-Ritman, essayiste-poète en et par Meschonnic !
Il faut enfin mentionner une autre singularité du livre. (Et peut-être eussé-je dû commencer par dire cela ? Mais Meschonnic comme Serge Martin-Ritman, savent qu’à l’image de Guillaume de Machaut, « Ma fin est mon commencement. ») Chaque partie est ponctuée de la reproduction d’une ou deux dédicaces de Meschonnic à l’essayiste poète et à sa compagne : une manière d’inscrire en acte, le fait que « les dédicaces font poème-relation ».
[Alexis Pelletier]
Serge Martin-Ritman, Dédicaces poèmes, Vers Henri Meschonnic, L’Atelier du Grand Tétras, « Résonance générale - Essai pour la poétique, 4, 2012, 152 pages, 16€
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 17 mai 2012 à 10h06 dans Notes de lecture | Lien permanent
Mais le piétinement. Les hennissements ronflés
dans la nuit descendue, longtemps se rapprochant
non pas un par un. Mais lentement si lentement liés
tout ensemble par un fil de nuit et de sang. Rumeur !
Quand soudainement. Là. Par centaines, l'iris des yeux
et les naseaux mêlés - lueurs frontales, crins et laines. L'
immense troupeau. Tambourinant. Seul et sur nous bientôt.
Chevaux en tête poulains chevaux de gorge, voix et souffles
montant du flanc des mères. Le martèlement du trot, sabots
les pierres heurtées. L'œil seul regard, l'agate de feu. Chiens,
par deux ou trois. Unique flamboiement, au large. Tournant
rameutant : vaches déjà moutons chèvres, la pleine vague. Et
plus rien. Hormis les traces, sabots marques au sol. Vers l'
arrière - en marge comme d'un drapé, remontant le cours.
Cavaliers !
|○|
Surgis. Un temps dans la lumière, lampe frontale. Voix rauques
les syllabes crachées entre les encolures. Pied à terre, aussitôt
assis sur les talons, ou posés seulement genou au sol. Derrière,
les hongres piaffant, un mètre ou deux s'ils ne les touchent,
cuir contre cuir, chanfreins bas. Repartis déja, c'est tout comme
piochant des antérieurs, poitrail. Longe aux doigts - Tournant
jusqu'à se piétiner. D'une main chasser la croupe dans le noir
naseaux qui ronflent, balançant du col dans le grand voyage
arrêtés soudain détachés du troupeau. Hennissements
un temps encore là-bas, où le piétinement poursuit
Cavaliers !
|○|
Acceptant tartine et bol de thé, deux ou trois gorgées.
L'un d'eux plus âgé - visage de vieux carton, chapeau
les autres plus jeunes. Demandant à fumer - le père sans doute
tabac dans une main la longe, de l'autre roulant sa cigarette
grandes bouffées, braise, unique point rouge. Quand debout
les quatre ensemble, d'un geste ramassant l'uurga jetée à terre
le pied à l'étrier déjà, tournoyant, une main au pommeau
de l'autre la perche qui heurte en montant la selle. Hongres
virevoltant, nerfs en feu. Trois mots un prénom
jeté dans la nuit - Jantsaw, braise aux lèvres
Cavaliers !
|○|
Soudés ! Chevaux et hommes, les uns aux autres
de la peau touchant la terre et l'herbe entre les pattes
frissonne, genou chaud, touchant la nuit d'où ils
viennent avec l'herbe qu'ils poursuivent, et la terre
repartant, trot serré, les talons rentrant dans les flancs
demandant d'où et pourquoi. Surpris. Ou habitués déjà
Chevaux naseaux dilatés robe luisante qui fume, petits
chevaux parmi nous en chemin sous le grand chariot
comme jamais, bergers. Un seul d'entre eux, le père
les autres dans la nuit, muets. Des visages tout au plus
une tartine oui, avalée aussitôt. Feuilles et tabac
remerciant du cadeau - le tout glissé en un éclair
sous la deel. Longeant la route à nouveau si longue
dans la nuit. Sans lumière autre que leurs yeux
Cavaliers !
|○|
Ce que tu fus sans savoir bien ce qui demeure - l'obscur
lacis, l'appoint du gris au soir qui tombe. Tu le croyais.
Être se pouvait-il, libre aux confins de toi sans rien autour
sinon terre et flaques, l'ovale d'un cercle qui se restreint
à mesure que gagne la ténèbre
|○|
Qu'as-tu à voir que tu choisisses d'être là où rien - rien
ne s'écrit qu'herbe rase, le plomb usé des mots. Tu le sais.
Qu'une ombre brisée au vent, le carquois d'herbe sèche
de ce qui s'éveille, désarmé. Un songe amoindri, à peine
le jour s'en empare. La vie pauvre
[choix d'Alain Paire]
Poèmes extraits de Tashuur, Un anneau de poussière, éditions Obsidiane, février 2012, quatre-vingt-neuvième volume de la collection Les Solitudes. Pages 53 - 58.
Jacques Josse a rendu compte de ce recueil sur ce lien du site Remue-net. Dimanche 13 mai 2012, pendant l'émission de France-Culture, çà rime à quoi ?, l'auteur s'entretenait avec Sophie Nauleau à propos de Tashuur, terme qui désigne la petite lanière que les cavaliers mongols gardent à leurs poignets et qu'ils utilisent à la fois comme fouet et comme signe de ralliement. Pascal Commère a tout d'abord évoqué le souvenir de son ami l'éditeur Thierry Bouchard qui enveloppait de papier de soie tous les livres de sa bibliothèque. Il a lu deux blocs de prose de ce recueil, les pages 11 et 67. Son livre fait suite à un séjour de six semaines effectué en Mongolie, en septembre 2005. Dernier livre de Pascal Commère paru en décembre 2011 aux éditions Le Temps qu'il fait, Le petit cheval d'Ostrava.
Pascal Commère dans Poezibao : bio-bibliographie, annonce parution Annonce de passage d’un dix cors….., extrait 1, Graminées et Les Commis (parution), extraits 2
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 17 mai 2012 à 09h57 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Sous ce titre: manque, sans majuscule, le dernier livre de Dominique Fourcade réunit treize textes, de taille et de longueur diverses, qui sont tous, ou presque, des textes de deuil. Il n'est de poème que de circonstance, disait Goethe ; ces treize élégies (qui sont aussi hommage, préface, discours, essai, lecture…) n'échappent pas à la règle, mais cela ne signifie pas que leur réunion ici serait seulement d’occasion. Même s'il n'y a pas de programme, bien sûr, même si le livre est rompu, discontinu, mosaïque plutôt qu’organisme, il est un livre, « il y a livre », et ce livre a sa langue, son souffle, ses modulations, son caractère, sa vertu propre.
Si cette cohérence n'était que thématique, ce serait une pauvre cohérence, une cohérence de surface (d’écorce, comme dirait Saint-Simon). Et d’ailleurs, autant le dire d'emblée, quand ce ne serait que pour écarter l'idée fausse que risque de se former de manque celui qui vient de lire les lignes ci-dessus, ce livre de deuil n’a rien de funèbre. Pas de livre de deuil moins funèbre. Est-ce parce qu'il y a, avec la détresse, « l'allégresse de la détresse »? Et avec la douleur, « la volupté », dit Fourcade, d’avoir écrit la douleur tout de suite, « sans le moindre délai de décence » ? Ou bien est-ce à cause de la lumière, ou des lumières, dans laquelle ce livre, qu’on pourrait imaginer sombre, presque constamment se tient?
Tout le contraire d'un livre noir. Livre plein de couleurs au contraire: j'ai retenu un jaune de Naples, un « gris miel », un violet sombre, un Magenta, un « bleu citronné » (à la fois chez de Kooning et sur un nuage aperçu dans le hublot d’un vol Paris-New York). Que ce foisonnement de couleurs raffinées, lumineuses, ait à voir avec la longue, la profonde passion de Fourcade pour la peinture (un chapitre ici, vingt pages, sur Simon Hantaï, à l’occasion de son décès) c'est l'évidence. Mais au-delà des évidences, on se prend à rêver qu’il y a eu pour les poètes le temps de la noirceur, et même de la « noirceur noire » (de Baudelaire à Beckett); puis le temps de la blancheur (après Mallarmé?) : peut-on imaginer que Fourcade, dont l'entreprise ne tend à rien d'autre, et à rien de moins, qu'à inventer une poésie non pas anti-mallarméenne, mais post-mallarméenne, c'est-à-dire à trouver une issue hors du mallarméisme interminable de toute une poésie française moderne, peut-on imaginer que Fourcade, après le noir, après le blanc, essaierait ici (comme aussi ailleurs) la couleur, qu’il tenterait quelque chose avec l’aide des couleurs ? Qu'il ferait l'essai d'une poésie qui trouverait dans la couleur non pas uniquement un signe ou une preuve, mais un ressort ou un agent de ce que je vais appeler faute de mieux son actualité.
Faute de mieux. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a dans la poésie de Fourcade quelque chose qui est décidément d’aujourd’hui ; qui l’attache très étroitement, très intimement à l’époque. Affaire d’objets, sans doute, (« son V8 feutre »), de motifs, de noms propres (Simone Pérèle, Princesse Tam Tam…), d’associations surprenantes qui n’ont plus rien à voir avec le vieux surréalisme, ayant une tout autre saveur (« jeune huître, vanillée»). Mais c’est affaire aussi (surtout ?) d’éclairage, de couleurs singulières, de rythmes, de vitesses, et de changements de vitesse. Et en tous cas, d’où que cela vienne, c'est cela qui arrête et qui retient, dans les livres construits/déconstruits de Fourcade, et dans celui-ci en particulier : en plus de leur charme, de leur raffinement, des éclats de vie qu’on y entrevoit, c'est cette évidence immédiate, légère, que c'est d'aujourd'hui.
Un lyrisme (parce que oui, c’est bien un lyrisme) pour ce temps-ci. Pas un hasard si ça commence sur les marches de l'Opéra. C'est un ouvreur qui chante (mais un ouvreur, pas la diva) : « Cet homme écrit Fourcade, parlait à la limite du chant, limite où commence l'angoisse »
[Claude Pérez]
Dominique Fourcade, manque, POL, 2012. Lire les premières pages du livre.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 16 mai 2012 à 10h27 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5)
Valérie Solanas mon amour Valerie Solanas ma Robespierre ma robe et ma pierre ma matrice et mon petit test…
Les gens arrivent. Les gens repartent..
Les vies sont des couloirs.
Arkadina, vous nous avez précédées.
C’est tout ce qu’il reste de vous.
S’il vous plait. Merci.
Merci. De rien. C’est un plaisir.
Allez-y, je vous en prie.
Après vous. Je n’en ferai rien.
Vous aussi. Vous aussi vous avez du sang.
Du sang plein vos chaussures.
Mosaïque, parquets vernis… N’empêche.
Du sang plein les chaussures je vous dis !
Ça se voit…
Et comme l’autre dans sa cave, avec sa clef…
Ce sang-là, impossible de l’effacer. Le barbu veille.
Aujourd’hui c’est une femme à barbe…
L’ultime perfection de chaque chose rejoint sa fin…
Et vous, si chatoyante, vous voilà morte…
Mais tout n’est qu’une histoire de tempo…
Son déroulement…cette logique invisible…
Engrossée d’un fils
qui se devait de la précéder dans la mort…
Lui, sa pauvre chair visible
Ses vêtements de pauvre
Son théâtre injouable…
Et ce pansement autour de sa tête…
Comment il croyait que seule sa mère…
Sa tendre mère…
(entre le fantôme d’Arkadina en femme à barbe sexy. Elle danse un tango ralenti avec Nina puis s’adresse à elle)
Arkadina
Pardon ma chère, pardon
Je ne voulais pas vous déranger dans votre travail…
Je ne suis que de passage.
Ce soir il semble qu’il y a peu d’habitués.
Anton a cessé de glapir.
Il a sans doute eu sa dose de poisson.
Et Trigorine ? A-t-il reçu sa lettre ?
Vous pourriez regarder ?
C’était quoi le nom ?
Là-bas on ne m’informe pas de tout…
Continuez-vous à jouer ?
Là-bas, c’est impossible.
Penser, boire, faire des projets, on peut.
Faire l’amour aussi.
Les dents, les lèvres et les couleurs c’est possible.
Mais l’acte et le projet sont assez longs.
Je veux dire ils prennent du temps.
Beaucoup de temps.
C’est pas comme ici…
Le balancement, le rythme, l’assouvissement--- vous voyez ?
On est très nombreux. Le choix est formidable.
Comme disait Meyerhold « on n’a que l’embarras du choix… »
D’autant plus que…
Ah oui, c’est ça. J’avais oublié.
Là-bas, dupliquer, répliquer, reproduire n’a plus grand sens…
Tous les morts se caressent.
Ils parlent et se cajolent.
Sans le moindre problème.
Je t’aime. Moi aussi.
Ça me plait de te prendre dans mes bras.
Tes lèvres sont si belles.
Ta jolie queue.
Et le bout de tes seins.
Plus de lui ni d’elle.
Tous le font avec tous.
Un incessant va et vient.
Fréquents changements
Embouchés pénétrés.
Toutes avec toutes.
Ils le font. Ils respirent.
suite (7) le vendredi 18 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 16 mai 2012 à 10h25 dans Feuilleton | Lien permanent
Crimée
Debout sur une jambe tu laces ta sandalette,
et je vois un arbuste, à olives – électro-magnétiseur,
puis l’orbitation des choses, délicate causalité –
Qui bouge la pupille désintègre un lézard, comme par une prière.
La mer crépite en émetteur d’écume parasité
de mouches qui se regroupent, retourne-toi plus vite :
tu rencontres le khan, flanqué de deux échassiers,
picorant les axes de rotation, bataille de verre
en éclats. Dans l’humus clapotent les pavots.
Les éblouis – qu’ils aillent au Jugement par la pierre.
Mais circumnavigation s’amplifie, la précision originelle
du sang vivifie les envoûtés – les sauve.
Extrait de : Alexeï Parchtchikov : Erdöl, Kook, Berlin 2011
Traduit du russe par Jean-René Lassalle
Крым
Ты стоишь на одной ноге, застёгивая босоножку,
и я вижу куст масличный, а потом - магнитный,
и орбиты предметов, сцепленные осторожно, -
кто зрачком шевельнёт, свергнет ящерку, как молитвой.
Щёлкает море пакетником гребней, и разместится
иначе мушиная группка, а повернись круче -
встретишься с ханом, с ним две голенастые птицы,
он оси вращения перебирает, как куча
стеклянного боя. Пузырятся маки в почвах.
А ротозеям - сквозь камень бежать на Суд.
Но запуск вращенья и крови исходная точность
так восхищают, что остолбеневших - спасут.
Extrait de : Alexeï Parchtchikov : Erdöl, Kook, Berlin 2011
|○|
Les chats
Dans l’usine de production d’antibiotiques
errent les chats.
L’un – criblé de coquillages, dérivante
souche.
Un autre – maigre la langue pointée –
harpon à tison.
Le troisième – gigantesque comme un calme plat
sur le Golfe Persique.
Zigzaguant dans les halls pharmaceutiques
ils lèchent toutes pilules,
entre peste et choléra,
les grippes et la variole,
se faufilent entre les morts diverses.
Ils manipulent les choses, en tzars de l’indulgence,
et seulement quand ils crèvent, butent sur leur squelette.
Là le noiraud se recroqueville, et fouille dans la terre,
hallucinant qu’il y est enfoui.
Le blanc ici, anesthésié de drogues
se hérisse en graminées
autour de son cœur plumeté.
Les chats devinent qu’ils voient le paradis,
en devenant les points qui le tracent,
comme s’ils étendaient une bâche
avant de secouer l’arbre
aux pommes.
Ont capturé le paradis.
Alors ils partiront d’un pas mesuré
tels des mécaniciens longeant l’aile d’un avion,
captés par les forces de la disparition.
Et le paradis échappera à leurs griffes.
Et les dictateurs surgiront à leur rencontre.
Et leurs bottes écraseront les chats.
Néron se bat avec un chat.
Attila se bat avec un chat.
Ivan IV se bat avec un chat.
Lavrenti se bat avec un chat.
La Corée se bat avec un chat.
Kotov se bat mat avec un chat.
Un chat se bat avec un chat.
Mais le karaté des chats n’est rien comparé aux statues
des dictateurs.
Extrait de : Alexeï Parchtchikov : Erdöl, Kook, Berlin 2011
Traduit du russe par Jean-René Lassalle
Коты
По заводу, где делают левометицин,
бродят коты.
Один, словно топляк, обросший ракушками,
коряв.
Другой — длинный с вытянутым языком —
пожарный багор.
А третий — исполинский, как штиль
в Персидском заливе.
Ходят по фармазаводу
и слизывают таблетки
между чумой и холерой,
гриппом и оспой,
виясь между смертями.
Они огибают все, цари потворства,
и только околевая, обретают скелет.
Вот крючится черный, копает землю,
чудится ему, что он в ней зарыт.
А белый — наркотиками изнуренный,
перистый, словно ковыль,
сердечко в султанах.
Коты догадываются, что видят рай,
и становятся его опорными точками,
как если бы они натягивали брезент,
собираясь отряхивать яблоню.
Поймавшие рай.
И они пойдут равномерно,
как механики рядом с крылом самолета,
объятые силой исчезновения.
И выпустят рай из лап.
И выйдут диктаторы им навстречу.
И сокрушат котов сапогами.
Нерон в битве с котом.
Атилла в битве с котом.
Иван Четвертый в битве с котом.
Лаврентий в битве с котом.
Корея в битве с котом.
Котов в битве с котом.
Кот в битве с котом.
И ничто каратэ кота в сравнении со статуями
диктаторов.
Extrait de : Alexeï Parchtchikov : Erdöl, Kook, Berlin 2011
Présentation du poète Alexeï Parchtchikov par Jean-René Lassalle
[Jean-René Lassalle, choix et traductions]
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 16 mai 2012 à 10h08 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Alexeï Parchtchikov (ou Parshchikov) était un des poètes russes contemporains (1950-2009) les plus originaux. Traversant la Russie après sa naissance à la Mer du Japon, tenté par les États-Unis où les poètes « Language » lui font bon accueil, il se fixera finalement en Allemagne, à Cologne. Il avait écrit sa thèse sur le poète conceptuel Dimitri Prigov, puis vers 1980 fondé à Moscou le mouvement « méta-métaphorique » (ou métaréaliste) avec Ivan Jdanov et Alexandre Eremenko, se rapprochant aussi d’Arkadii Dragomochtchenko à Saint-Pétersbourg. Dans l’écroulement résonnant du système soviétique, ces poètes réfléchissent à rénover leur medium, mais pas par un rejet de l’image ou une concentration sur les rythmes de syntaxe comme en Occident. Au contraire ils surenchérissent en tressant métaphore sur métaphore, créant d’étranges paysages de chaos bouleversé comme à l’époque du groupe Obériou (les martyrisés Harms et Vvedenski dans les années 30-40), mais pris dans des kaléidoscopes volontairement artificiels, réflecteurs de langage, transposeurs de réel. Alexeï Parchtchikov a reçu l’important prix littéraire russe « André Biely », et est traduit en une quinzaine de langues.
Bibliographie sélective
Blue Vitriol, Avec Books, 1994, traduit par Michael Palmer (anglais)
Cyrillic Light, Moscou 1995 (russe)
Erdöl, Kook, Berlin 2011, traduit par Hendrik Jackson (russe et allemand en regard)
Traductions en français
Dans deux très bonnes anthologies :
Panorama poétique de la Russie Moderne, édité par Olga Severskaïa, in’hui, Bruxelles 1998.
Poètes russes d’aujourd’hui, édité par Boris Lejeune, La Différence, Paris 2005 (russe et français en regard)
Sitographie
Alexeï Parchtchikov lit en russe le poème « Les Chats » ici traduit : cliquer dans la lecture Penn Sound de 2000 sur « Cats »
Minutieuse analyse et traduction du poème-phare de Parchtchikov : « Oil » (pétrole), en anglais
[Jean-René Lassalle]
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 16 mai 2012 à 09h53 dans Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent
On connaît l’écriture de Stéphanie Ferrat : rétractée, comme cadenassée sur sa violence interne. On entend l’expérience comme assourdie, murée par le poème en même temps qu’il la fait entendre. Aucun épanchement ici. La parole est en constant risque d’arrêt, d’asphyxie : une poésie strangulée : « décaler le jour la lumière / n’empêche pas le passage du nœud » (p.29).
L’enjeu est celui du vivant : végétal, animal, humain, tout aussi bien. Mais cela inclut la question de la mort, puisque le vivant est par définition ce qui prend fin. Et la mort des bêtes rejoint celle des hommes : « on s’enfonce la mort par où elle vient // un chien un cheval // pas besoin de voir le sang / pour savoir qu’il flambe / puis s’écaille » (p.26). Dans tout le vivant on retrouve cette même détresse, la perte, les mains vides face à l’ « à venir / le long collier des morts / même fil » (p.35)
L’ellipse, le choix du moindre dire, rend le poème dur, âpre, cassant, mais on comprend cela comme une sécurité nécessaire. Sinon, tout serait emporté, même le poème. « Le matin où la mort éclot / les mots ne sont plus » (p.22) Donc ce n’est pas volonté de cryptage, ou un quelconque hermétisme, c’est strictement dire ce qui est possible pour que le poème tienne, résiste, ramène à parler en suturant une plaie d’être et de langue, une rupture. Plus l’expérience de départ bouleverse, plus l’écriture doit redonner du stable, du sûr, du fixe.
Même si des questions demeurent. Le livre s’achève sur l’une d’elles : « faut-il sans cesse / apprendre le visage / nouer le jour au vivant » (p.35). Personnellement, je réponds oui sans hésiter ; le livre, lui, laisse sur un silence, une tension blanche.
[Antoine Emaz]
Stéphanie Ferrat – Ventres –
Editions Potentille – 35 pages – 7,70€
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 15 mai 2012 à 10h47 dans Notes de lecture | Lien permanent
La revue Action poétique cesse sa parution après soixante-deux ans (1950-2012) sur un fort et beau numéro, avec un DVD Rom qui comprend la collection complète de 1950 à 2012. Initiative que l’on doit célébrer. Il va être passionnant de pouvoir se replonger dans le passé de cette revue mythique, dont il faut souligner notamment l’ouverture sur les poésies étrangères de tous les pays du monde.
Pendant quelques jours Poezibao a puisé dans cette mine pour l’anthologie permanente.
Voici après un inédit d’Emmanuel Hocquard, et un second extrait, de Paul Louis Rossi, puis le début d’une contribution de Joseph Julien Guglielmi, un dernier choix dans ce numéro si riche, un extrait d’un texte de Véronique Vassiliou, « Échantillons ».
Ma première chemise, c’est ma mythologie. À vrai dire, je me moque de ma première chemise mais pas de mon premier soutien-gorge. Un Rosy, rose crème.
On tire un fil rouge, hop, ensuite un fil vert, hop. C’est fascinant, un écheveau. Ma grand-mère gardait les restes de fils qui s’aggloméraient les uns aux autres pour composer une sorte de pelote multicolore, ronde et souple. C’est une histoire en écheveau. Longtemps, je n’ai pas compris le mystère de cette composition.
Un rouge orange en écho au jaune présent dans l’orange. Le vert s’accorde au bleu, il a du bleu dans le vert. Un peu de jaune en motif renverra au jaune de vert. Si l’on ajoute de l’orange, le rouge ira de soi. Le jaune de l’ensemble. Le violet rehausse le tout, c’est à cause du rouge. Selon le rouge, le noir mettra tout en relief. Finalement, toutes les couleurs vont bien ensemble.
Les motifs et les formes ne sont pas au second plan. C’est un drôle de paysage. C’est une nature vivante mais un peu morte aussi. Selon l’angle de vue la perspective change. L’angle de vue est de profil, de face, de dos
En ville les couleurs sont sur les vêtements, les voitures, les publications et les façades : observations.
J’ai une jupe qui réunit presque toutes les couleurs. Elle est ample, en soie. Aujourd’hui je la portais avec un pull en ton brun chocolat, à manches mi-rondes et encolure arrondie. J’avais un collier en feuilles d’argent et je portais des petits escarpins à brides couleur orange saumoné. Pour ne pas avoir froid, j’avais mon petit blouson en cuir noir sans col, acheté sur le marché. J’avais mon sac blanc grisé. Je portais le printemps. De la nature.
Quelques trouées : à Paris, la semaine dernière, j’ai trouvé une veste en velours noir dévoré. Des pois en dévorent le velours. Ce qui la singularise, c’est son col d’hirondelle. Elle est très souple. C’est une veste d’hiver et c’est le printemps. Les hirondelles viennent d’arriver. Leurs cris stridents traversent le ciel. Un col d’hirondelle permet-il de passer au printemps ?
Chaque saison est un printemps. Les vêtements changent de saison.
Véronique Vassiliou, « Échantillons » (extraits) in Action poétique, dernier numéro, « L’intégrale », p. 138.
Véronique Vassiliou dans Poezibao :
bio-bibliographie, le + et le – de la gravité, une recension par Anne Malaprade, extrait 1
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 15 mai 2012 à 10h40 dans Anthologie permanente | Lien permanent