Rédigé par Florence Trocmé le mardi 27 septembre 2011 à 11h03 dans Evènements | Lien permanent
Qui dit poème dit (ou devrait dire) travail de la langue, non pas uniquement par souci de la forme mais pour mieux, par ce travail même, « supporter l’angoisse du Rien, l’absence de la vie »1 et tenter ainsi d’y (re)naître différemment. Si l’on admet cette double nécessité, alors le livre d’Isabelle Ménival, écrit à 14 ans et demi, paraît plutôt prometteur.
D’emblée, la phrase de Proust mise en exergue2 place l’ouvrage sous deux signes contradictoires : celui de la passion amoureuse et celui du détachement ou, du moins, d’une prise de distance que l’écriture prolonge à sa manière. De plus, cette expérience s’est faite ici à travers celle qui mène de l’enfance encore toute proche à un temps où corps et monde sont appréhendés sous d’autres angles – dont certains s’avèrent forcément coupants.
Le texte liminaire précise à la fois l’importance et les limites de ce qui a eu lieu, exposant presque symétriquement le désir d’un parfait alter ego et le deuil d’un tel rêve, les choses étant dites à présent dénouées, sans oublier de souligner à quel point tout fut si précoce : « mes mains se perdent // si petites / dans un si grand écart ». Ensuite – la plupart du temps dans un tutoiement adressé non seulement à l’être aimé mais aussi à un double qui rend peu à peu étranger à ce que l’on croyait être soi – l’histoire est déroulée : « où les désirs / se contractent plus denses / enfin on peut // les lettrer ». Composée d’interrogations, d’accords et de ruptures que le phrasé épouse, entre prose et vers vraiment libres (comptés ou pas, avec ou sans rimes, respectant la syntaxe ou bancals), c’est « une histoire d’inversion / là qui allait chercher dans l’autre inconnu(e) indéterminé(e) / l’enfance interminable ». Elle ne se réduit ni à l’étalage des premiers émois ni à un huis clos puisque cet amour-là ne saurait être pleinement heureux tant il se sait cerné par la rumeur de l’Histoire, par tous ces faits qu’il lui faut – selon l’injonction des dernières pages – regarder et qui touchent autrement au sentiment d’une supposée innocence : « Un journal comme chaque / Fois que Shakespeare s’évapore / Un ou deux morts en Irak / Gaza encore » – surtout quand c’est l’enfance elle-même qui est gravement atteinte à cause de la guerre ou de la misère.
Outre la variété prosodique évoquée ci-dessus, l’écriture possède déjà quelques qualités qui ne sont pas si fréquentes. En effet, I. Ménival évite autant d’adopter la conception tenace d’un lexique prétendument poétique que son contre-pied systématique ; elle sait parfois jouer subtilement avec la langue (« ma chère / tout se désincarne ») et faire preuve d’humour, trait particulièrement bienvenu quand le tragique menace : « à travers la fenêtre / le building compresse en tes yeux 462 vies d’assiettes qui volent de rideaux tirés et des roses // tu te sens encore très loin du trottoir qui s’approche ».
Au bout du compte, ce livre aura probablement contribué à la quête d’une identité, non pas au sens d’un devenir adulte figé mais plutôt d’une immaturité assumée qui refuserait les masques : « je te dis cela / en riant parce que je n’ai plus peur / mon corps n’est plus qu’un fil / je ne tiens plus qu’à ça » – bref, d’une fragilité suffisamment forte.
[Bruno Fern]
1Jude Stéfan, Variété VI.
2 « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! », Du côté de chez Swann.
Khôl, Isabelle Ménival, éditions Argol, avril 2012, 15 €
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 28 mai 2012 à 10h45 dans Notes de lecture | Lien permanent
Laurent Albarracin publie Le Secret secret aux éditions Flammarion.
La clef n’ouvre par la clef.
Au contraire :
La clef fait comme une serrure autour de la clef.
•
La roue s’engendre sans cesse
de ne pas pouvoir se dérouler
ni sortir du ventre de la roue.
la roue est prisonnière de la roue
et ne connaîtra jamais du monde
que la grande roue de la route.
les rayons de la roue
n’éclairent que du moyeu
jusqu’à la jante.
la roue ne peut
pas ne pas
se répéter.
Si la roue évoluait
ce serait la fin de la roue
et de la perfection.
Et si la roue mourait
sa tête viendrait encore
à tomber entre ses cuisses
•
Les yeux s’enquillent
lancent un millier de paupières
qui sont comme des gonds
apportés à tout.
Où qu’ils aillent ils font
faille, jointure et pelle.
Et son huilés de lumière.
•
La rivière et les galets
roulent la rivière et les galets
les pierres entre elles
parlent de sève et de lumière
Cela s’écoule
comme lavé
de s’écouler
Qu’est-ce qui dans la chose
lâche et ose ?
Laurent Albarracin, Le Secret secret, Flammarion, 2012, p. 11, 13, 37, 107.
Laurent Albarracin dans Poezibao :
Bio-bibliographie, Pierre Peuchmaurd, témoin élégant (parution), entretien sur la collection le Cadran Ligné
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 28 mai 2012 à 10h30 dans Anthologie permanente | Lien permanent
La tautologie est selon moi le sommet caché, impossible, de la poésie. Par elle, on voit que « les choses sont ce qu’elles sont » et que cela n’est pas rien. Par elle, on voit que les choses sont valables aussi pour elles-mêmes.
(Laurent Albarracin, ici)
Laurent Albarracin est né en 1970. Il publie ses premiers poèmes dans de petites structures éditoriales : ces premiers textes seront pour l’essentiel réunis dans Le Verre de l’eau, en 2008. Parallèlement, il participe à l’aventure du Jardin ouvrier, la revue d’Ivar Ch’Vavar (1995-2003). Il tient une chronique de poésie sur le site de Pierre Campion et anime les éditions Le Cadran ligné.
Bibliographie
Les jardins nucléaires, L’Air de l’eau, 1998.
Le feu brûle, Atelier de l’Agneau, 2004.
Résolutions, Myrddin, 2004.
Vingt-sept sonnets, Ikko, 2005.
Le secret secret, dessins de Georges-Henri Morin, Les Éditions de surcroît, 2006.
De l’image, L’Attente, 2007.
Pierre Peuchmaurd, témoin élégant, L'Oie de Cravan, 2007.
Cartes sur l’eau, Simili Sky, 2008.
Le Jardin ouvrier, (anthologie), Flammarion, 2008.
Le Verre de l'eau et autres poèmes, le corridor bleu, 2008.
Louis-François Delisse, Éditions des Vanneaux, 2009
Explication de la lumière, Dernier télégramme, 2010
Le Déluge ambigu, illustré par Jean-Pierre Paraggio, Collection de l’umbo, 2010
Pierre Peuchmaurd, Éditions des Vanneaux, 2011
Le poirier, illustré par Pierre Bessompierre, Collection de l’umbo, 2012
Le Secret secret, Flammarion, 2012.
Résolutions, L’Oie de Cravan, 2012.
sitographie
fiche sur l’auteur (Wikipédia)
Note de lecture de Le Secret secret, par Pierre Campion
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 28 mai 2012 à 10h26 dans Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10) - un fichier pdf de la pièce intégrale sera proposé à la fin de la publication.
(A et B chuchotent le même texte que C et D)
Riant.
Effrayée.
Suppliant.
Les larmes aux yeux.
Elle lui serre la main et sort rapidement.
Frottant l’une contre l’autre ses mains engourdies.
Elle le prend par le bras.
Il lui serre vigoureusement la main et l’étreint brusquement.
Avec impatience.
Au désespoir.
A travers les larmes.
Avec un soupir.
Elle prise du tabac.
Il lui arrache la tabatière et la jette dans les buissons.
(Silence 5)
Elle est émue.
Elle appuie sa tête contre sa poitrine et dit tout bas.
Avec tendresse.
Un temps.
(Silence 10, partition tournée)
La nature totalitaire du pouvoir économique, c’est un truisme.
(A et B chuchotent le même texte que C et D)
Agacé.
Riant.
Elle se lève.
Elle s’en va d’une démarche paresseuse.
Avec enthousiasme.
Il chantonne.
Il entre. Elle le suit.
Il baise la main des dames.
Agité.
S’emportant.
Elle sort à gauche.
Elle apparaît cueillant des fleurs.
Se levant.
Lui offrant des fleurs.
Un temps.
(silence 10, partition tournée)
Ici, maintenir la servilité par la peur, ailleurs ne pas hésiter à exterminer.
suite (12) le mercredi 30 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 28 mai 2012 à 10h00 dans Feuilleton | Lien permanent
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Les articles publiés dans Poezibao cette semaine :
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•Jean Miniac
•Anise Koltz
•Christian Prigent
•Charles Juliet
•Henri Droguet
Feuilleton (Liliane Giraudon)
•"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 8/13
•"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 9/13
•"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 10/13
Notes de lecture
•"Terminus Rennes" de Jacques Josse, par Jean-Pascal Dubost
•"manque" de Dominique Fourcade, par Anne Malaprade
•"Lignées" de Françoise Ascal, par Antoine Emaz
Dernières parutions : livres reçus par Poezibao
[Poezibao a reçu] n° 215, samedi 26 mai 2012
•Amelia Rosselli, Variations de guerre, Ypsilon Éditeur, 23€
•Revue Fario, n° 11, 28€
•Laurent Albarracin, Le Secret secret, Flammarion, 15€
•Françoise Ascal, Lignées, dessins de Gérard Titus-Carmel, coll. Ecri(peind)re, Aencrages & Co, 21€, (note d'Antoine Emaz)
•Paol Keineg, Abalamour, dessins de François Dilasser, Les Hauts-Fonds, 16,50€
•Alain Frontier, La Poésie, Belin, 9€
•Christophe Manon, Cache-Cache, Les Éditions Derrière la salle de bains
•Pier Paolo Pasolini, Sonnets, traduction et postface de René de Ceccaty, édition bilingue, Poésie/Gallimard n° 476, 9,90€
•Denis Ferdinande, Une phrase, juste, Atelier de l’Agneau, 14€
•Gaston Marty, Hommage à cette ville qui sut boire ses amants sable et vent, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 16€
•Les poussières du vent se lèvent tôt, photographies de Bamako, Michel Calzat, textes de Joël Bastard et de Thierry Renard, La Passe du vent, 20€
•Jacquy Gil, Trois jours et trois nuits dans ma capitelle, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 14€
•Jean-Louis Sbille, Mamamama, textes à dire, bookleg #84, Maelstromrevolution, 3€
•Janine Modlinger, Une lumière à peine, carnets, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 19 €
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 26 mai 2012 à 11h04 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent
Cette rubrique suit l’actualité éditoriale et présente les derniers ouvrages reçus par Poezibao.
•Amelia Rosselli, Variations de guerre, Ypsilon Éditeur, 23€
•Revue Fario, n° 11, 28€
•Laurent Albarracin, Le Secret secret, Flammarion, 15€
•Françoise Ascal, Lignées, dessins de Gérard Titus-Carmel, coll. Ecri(peind)re, Aencrages & Co, 21€ (note d'A. Emaz)
•Paol Keineg, Abalamour, dessins de François Dilasser, Les Hauts-Fonds, 16,50€
•Alain Frontier, La Poésie, Belin, 9€
•Christophe Manon, Cache-Cache, Les Éditions Derrière la salle de bains
•Pier Paolo Pasolini, Sonnets, traduction et postface de René de Ceccaty, édition bilingue, Poésie/Gallimard n° 476, 9,90€
•Denis Ferdinande, Une phrase, juste, Atelier de l’Agneau, 14€
•Gaston Marty, Hommage à cette ville qui sut boire ses amants sable et vent, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 16€
•Les poussières du vent se lèvent tôt, photographies de Bamako, Michel Calzat, textes de Joël Bastard et de Thierry Renard, La Passe du vent, 20€
•Jacquy Gil, Trois jours et trois nuits dans ma capitelle, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 14€
•Jean-Louis Sbille, Mamamama, textes à dire, bookleg #84, Maelstromrevolution, 3€
•Janine Modlinger, Une lumière à peine, carnets, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 19 €
En faisant un copier/coller du nom de l’auteur et du titre du livre, puis en l’insérant dans la barre du navigateur, il est possible la plupart du temps de trouver en ligne de plus amples informations sur ces livres.
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 26 mai 2012 à 10h56 dans Poezibao a reçu | Lien permanent
Poezibao a publié tout récemment un long entretien entre Henri Droguet et Jean-Pascal Dubost.
Noms de noms
La nuit donc un vaisselier de brouillards
d'ombres des tourbillons
et de mauvais songes
la splendeur violente archaïque
oubliée laiteuse des galaxies
géantes rouges super
novas et nébuleuses
et sous le ciel sulfure et mercure
poudrerie penderies de nuages
frusques et loques
le quidam errant, le dé-nommé
Untel
qui voit paraître un jour encore
la lumière épaisse étrangement
moussue de l'aube sur l'estuaire
qu'un brick sous-toilé remonte
le vent dévire
le clapot forcit
haubans et balancines cliquent et claquent
un lézard se calfeutre
sous les polypodes les menthes
poivrées bleues les hampes à quenouilles
effilées grenaillues des ombilics
vert jade qui ce même jour
vont fleurir et périr à la fois
s'entend la folle
effrénée jubilante
polyphonie oiselière
et le contrepoint modeste du coucou
le piéton compisse un talus sublunaire
s'étend parmi les herbes songe griffonne:
je est un hôte
il est bon de mourir
à la fin de sa vie
plutôt qu'au début
et ces charretées de siècles
c'est rien moins que
cinq minutes de vent
19 mai 2012
•
Une vie
à son faux pas dessaisi
glorieusement petit petit
corps bio
dégradable il va
mon velu préambulateur
mon hérissé ma nunuche
cacahouète braise
et brisure vertige
petite itou très
immortelle âme pirouette
marionnette
il re-va
l'aube la blanchisseuse
tromblon dans les zazurs
es cieux maigre abîme
vestiaire minéral et fossile
des nuages futurs jette
ses minces hachés rayons jaunes
au bois roussi sombri verdi
qui poudroie
7 avril 2012
Henri Droguet, deux poèmes inédits.
Henri Droguet dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, fiche de lecture de Avis de Passage, extrait 5, extrait 6, Off (parution), extrait 7, extrait 8, extrait 9, ex. 10, Boucans,(par Bruno Fern), Boucans, (par Roger Lahu), ext. 11 , Avis de grand frais, entretien avec Jean-Pascal Dubost
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 25 mai 2012 à 08h17 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9) - un fichier pdf de la pièce intégrale sera proposé à la fin de la publication.
A Elle prise du tabac.
B Elle lui tend sa tabatière.
C Un temps.
(silence 10 partition tournée)
(A et B chuchotent le même texte sur C et D en léger décalé)
A Ils entrent par la droite
B Il s’appuie sur une canne
A Il rit
B Il consulte sa montre
A Montrant l’estrade
B Riant
A Il regarde sa montre
B Effeuillant une fleur
A Il rit
B Il consulte sa montre
A Elle entre. Il va rapidement à sa rencontre.
B Très émue
A Lui baisant les mains
B Elle serre vigoureusement sa main
A En riant
B Il va à droite enchantant
A Un temps.
(Silence 10, partition tournée)
Pousser à la révolte et d’un même geste la rendre impossible c’est bien le scénario qui règne partout. Tournez vous et regardez…
(C et D chuchotent le même texte que A et B)
Il surgit de derrière l’estrade.
Citant Hamlet.
(silence 5)
On joue du cor derrière l’estrade.
Il frappe quelques coups avec un bâton puis récite.
Le rideau se lève ; vue sur le lac ; la lune, à l’horizon, se reflète dans l’eau.
Elle, tout de blanc vêtue, est assise sur un bloc de pierre.
Des feux follets apparaissent.
A voix basse.
Supplication et reproche dans la voix.
Un temps.
(Silence 10, partition tournée)
Un massacre parfaitement démocratique.
suite (10) le lundi 28 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 25 mai 2012 à 08h06 dans Feuilleton | Lien permanent
Charles Juliet publie Moisson, un choix de poèmes, aux éditions P.O.L.
que comprendre
comment rendre compte
parfois c’est le dégoût
la détresse
cette fureur du sang
parce que tout avorte
que chaque effort est vain
que rien n’échappe à la faux
ou parfois
c’est cette vénération cette joie
jubilante cette suffocante
lumière
et chaque visage m’émeut
alors jusqu’aux larmes
•
attendre attendre
demeurer inerte
laisser s’approfondir
le silence
mais la faim ronge
s’exacerbe
voudrait me contraindre
à forcer le seuil
surtout
ne rien tenter
ne rien forcer
et d’un mouvement feutré
suspendre l’affût
endurer la brûlure
attendre
encore
attendre
aller plus avant
dans la nudité
qui ouvrira
le passage
Charles Juliet, Moisson, choix de poèmes, P.O.L., 2012, 9€, p. 115 et 154.
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 24 mai 2012 à 09h13 dans Anthologie permanente | Lien permanent
« Une vie entière à poursuivre la lumière, est-ce raisonnable ? » La poésie de Françoise Ascal est bien cette quête, sans doute impossible ou au moins difficile, pour dépasser ou se dégager de ce qui est enchevêtrement intérieur, souffrance et mort. Une quête spirituelle, même si l’on ne ressent à la lecture aucune dimension religieuse à proprement parler. Plutôt la conscience qu’une vie humaine est tout et rien à la fois, fragile et merveilleuse, juste une peau vive pour un temps face au « Tout glouton », « l’infini fossoyeur ».
La poésie d’Ascal maintient la contradiction entre ce qui nous entraîne vers le sombre, les peurs archaïques, les ratés d’enfance, les morts laissés derrière et revenants… et puis une force d’affirmation de vivre, d’un possible bonheur qu’il faut aller chercher sans être jamais sûr de sa durée. Les végétaux, très présents dans ce livre, sont un bon exemple de cette ambivalence :
« C’est un bleu vacillant, qu’un moindre souffle émeut. Il s’étend derrière la ville, oublie le béton, et d’un seul élan simule la mer.
Fleurs de lin.
Corolles sans poids.
Entrer dans cette eau tendre ?
Rustauds faucillant dans mes songes, je vous ai vus, à genoux dans vos champs jusqu’à la nuit.
Celui-là n’était qu’un serf parmi les serfs.
Un sans-nom cloué au sol, comme un clandestin rivé à sa Singer.
Est-ce le bleu de ses yeux – bleu sans âge et sans haine – qui trouble ma vision, ou l’ombre de la corde de lin avec laquelle il s’est pendu ? »
On voit bien ici comment l’adhésion au monde ne peut durablement s’établir en une forme de bien-être, de naïveté béate. Elle se fissure et passe au premier plan l’autre versant du réel : la détresse et le sombre. Le mouvement peut s’inverser, tout aussi bien : on peut partir de l’illisible enfance, par exemple, pour aller vers le clair, le possible, l’ouvert. C’est alors revenir aux « herbes folles de l’enfance fauchées par la grêle », à cette « mémoire ombilicale en forme de laisse », sans se laisser enfermer dans ce passé étouffant. Une phrase résume peut-être le parcours du livre : « Je cherche le passage. »
La fin du livre ne présente d’ailleurs pas une sorte de paix atteinte, de sagesse zen ou autre. Elle indique vivre comme une démarche intérieure à poursuivre, avec et contre soi, à contre-courant du passé qui enlise comme de l’illusion, même poétique :
« La forêt n’est pas vierge, la page n’est pas blanche, et les chemins n’existent pas.
Tu dois marcher longtemps dans le blanc éblouissant du trop-plein de signes, dans le noir incertain des ombres mêlées.
Les morts en attente, alignés comme des troncs, dressent leurs branches défeuillées.
Tu dois marcher sans t’arrêter.
Sans t’encombrer de mots.
Que rien ne te retienne, si tu veux franchir la passe, si tu espères toucher du doigt l’or de l’énigme. »
Les dessins de Titus-Carmel, souvent à partir de structures végétales noires sur fond clair, répondent très bien à la tension des poèmes. D’une part, on peut les saisir comme des grilles sombres interdisant le plus clair, au fond. Mais on peut tout autant être sensible à leur force de surgissement, d ‘élévation végétale que l’on retrouve chez Titus-Carmel dans la série des Jungles ou celle des Feuillées.
[Antoine Emaz]
Françoise Ascal – Lignées
Dessins de Gérard Titus-Carmel
Editions AEncrages & Co
Non paginé
21 €
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 23 mai 2012 à 10h28 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8) - un fichier pdf de la pièce intégrale sera proposé à la fin de la publication.
Ici se place un décor intérieur, sorte de théâtre interne, répons à la pièce de Treplev. Utilisation musicale du cor comme dans la pièce de Tréplev
Importance sonore du cor comme instrument déplacé modern’punk.
Quelqu’un présente façon cabaret performance un « hommage à Tchekhov » (rappel obséquieux c’est l’année de la Russie) « La muette » par Sébastien Smimir le jeune poète punk qui a lu Mallarmé et dont le nom est sur toutes les bouches. Présentation comico-lyrique du poète par une femme qui a l’accent russe très prononcé. Musique punk.
« Bonsoir Bonsoir ! Bientôt la nuit s’achève pour que s’ouvre l’année de la Russie !
En Russie plus qu’ailleurs on a toujours aimé la poésie, Victor Sosnora, il y a peu de temps, nous le rappelait :
Au IXème siècle, la princesse Olga fait enterrer vivants les devins dans une fosse.
Ivan le terrible enferme dans sa cour les meilleurs baladins du pays pour lancer sur eux 300 ours sauvages (on ne retrouvera même pas les os).
Pierre le Grand (qui écrit en hollandais) fait charrier à travers l’empire jusqu’à Petersburg des charriots entiers de livres et d’icônes russes qu’on brûle sur du petit bois.
Moins loin de nous, Maïakovski était gaucher.
Il n’était pas américain mais il écrivait de la main gauche.
Et il tirait de la main gauche.
Il s’est tiré de la main gauche au cœur.
Le corps a été retrouvé sur le flanc gauche.
Il venait de demander simultanément en mariage quatre femmes.
Sa dernière lettre à Staline faisait 17 pages.
Mais pour l’année de la Russie, ce n’est pas vers Pouchkine ni vers Maïakovski (ces champions du pistolet) que se tourne Sébastien Mimir, notre jeune poète mascotte dont le nom est sur toutes les lèvres mais vers Tchekhov !
Sa performance « La muette » ouvre magistralement l’année de la Russie !... »
(ce qui est en caractères gras majuscule défile sur un écran vidéo et ponctue musicalement la mini représentation)
LA MUETTE (4 voix off : A+B+C+D)
(silence 10)
A Une partie du parc, dans la propriété.
(silence 5)
B La large allée qui mène, à partir des spectateurs, dans la profondeur du parc, vers le lac, est barrée par une estrade provisoire, rapidement montée pour un spectacle d’amateurs, si bien que le lac est entièrement caché. À droite et à gauche de l’estrade, des buissons.
(C et D commencent à chuchoter sur le texte de A)
C Quelques chaises, une petite table.
(silence 5)
D Le soleil vient de se coucher : sur l’estrade, derrière le rideau baissé, s’affairent des ouvriers ; on les entend tousser et frapper.
(silence 10 partition tournée)
Entre fuir et se laisser domestiquer, quelle alternative ?
A Ils entrent par la gauche, revenant d’une promenade.
B Songeur.
C Il s’assoit.
D Regardant l’estrade derrière elle.
(Silence 5)
suite (10) le vendredi 25 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 23 mai 2012 à 10h21 dans Feuilleton | Lien permanent
Tags Technorati: Arkadina, Giraudon, La_Mouette, Maïakovski, Tchekhov
« Dans les "langes" des "coupures de journaux", disait Blaise Cendrars, nous arrive "le bébé d’aujourd’hui". Le voici, tout juste démailloté. Son lange est un journal, avec ses rubriques (société, politique, sciences, gastronomie, météo, culture…). Chacune d’elles est recomposée en vers satiriques. Moins pour "châtier les mœurs" que pour dire, bouffonnement, une stupéfaction un peu effrayée »
(Christian Prigent, La Vie moderne, P.O.L., 2012, quatrième de couverture, voir aussi, ici, sur le site de l’éditeur, avec accès aux premières pages du livre)
(du neuf côté procréation)
Au bis repetita des desidera
Ta le tas d’bébés éprouvette est là mais
Si le fruit des entrailles de ce fait est
Un légume va savoir : Ave Maria !
Chère âme (ou Saint-Esprit) ah ça rame ex
Trêmement fortiche en norme hormone pour
Tant ou c’est Eugène qui a pris l’ex
Trait de bon sexe dans la pipette à cour
Toisie pour du coulis d’hormon mâle mau
Vais et bave. Ah Madame en verre si fra
Gile en vous j’aimerais tant comme on fit ja
Dis tortiller de l’alambic et dodo.
•
(au néo-rural)
Ta longère un figuier la nique et thuya
(Total ringard) dézingue à don’f l’effet in
D’albicoque. Idem pisseux le forsythia
Label Cité de Caractère égale spleen
Beauf garanti kitsch te dit Libé. Va pas
Régresser rustique à la margelle en pneus
Ou déchoir plouc total aux petits nains ras
La motte du jardin – après la tomate
C’est pas toi qui la fais prospérer heureuse
Malgré mildiou la cloque ou la vacherie
Forte en mandibule et les intempéries
Mais tu te la prends boum dans la poire honteuse.
109
•
(à un poète)
C’est quoi mecton ton identité rock et tu
La construis comment ta postérité ? Vu
Vite fait dans les actus ou zig zag zap
Pé partout jusqu’à l’épileptique clap
De fin. People sur (face)booké non ? Plu
Tôt le trip absent Maurice Blanchot du
Paf ? Désaffecté de la nébuleuse hype ?
No picturale youtubiquité ? Aïe p
As facile assurer face ou pile une i
Mage au choix pur poète incrusté en marge
Ou survolant overlooké star slam i
Cône à ’roupies fan d’effet sexe au sens large.
137
Christian Prigent, La Vie moderne, P.O.L., 2012, pp. 18, 109 et 137.
Christian Prigent dans Poezibao :
bio-bibliographie, remise du prix Louis Guilloux (article R. Klapka), notes sur la poésie, extrait 1, Quatre Temps, entretien avec B. Gorrillot, (par T. Hordé), ext. 2, Météo des plages (par A. Malaprade), rencontre avec Christian Prigent, note sur la création
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 23 mai 2012 à 10h11 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Manquent la majuscule à un titre aussi vif qu’une gifle, manquent à ce livre-ci les voix antérieures de Dominique Fourcade — la bibliographie initiale précise « pas du même auteur » —, manquent tous ces amis décédés (parmi lesquels Godofredo Iommi, Gustaf Sobin, Bernard Malle, Haydée Cherbagi, Simon Hantaï, Hosiasson, Pina Bausch, Merce Cunningham, Stacy Doris) auxquels l’ami encore vivant destine ces élégies. Absences brutales, deuils, disparitions, fins que l’écriture interprète et improvise dans une urgence qui fait, entre autres, l’unité de ce recueil élégiaque : « livre, s’il en fut un, où tout est du pareil au même ».
En latin, mancus signifie « manchot, défectueux » : la mort, effectivement, ravit les vivants, et blesse indélébilement ceux qui lui échappent encore pour un temps. Dominique Fourcade survit, c’est-à-dire vit sur l’écriture conçue comme une surface permettant tous les glissements de sons et de sens. Ici, ces chutes narrées ouvrent à des failles, le contact de la langue se déchire en carences, et la narration dérape, creuse, tombe, pour finalement ressurgir et s’imposer avec une netteté implacable. C’est justement dans ces heurts et ces offenses que les figures des morts se détachent avec une singularité presque fantastique : « la défunte, gracieuse et limpide, nous fait savoir qu’elle attend tout de nous ». Ce « tout », dans les mots et les choses, dans les objets et les paysages, les lieux et les lumières, la mémoire et la conscience de l’écrivain, contribue à esquisser une chorégraphie rituelle : celle par laquelle le sujet aimant délivre un hommage en plusieurs modes. Celui accordé à Simon Hantaï, par exemple, se décline en thème, motif, motet et parenthèses. Parole délivrée donc, comme on ouvre la liberté à un ailleurs de la mémoire : il pourrait s’appeler le territoire de l’impudeur, que la dextérité de l’écrivain saisit et renverse en pudeur extrême. « L’impudeur et la détermination — et la maladresse du novice — sont de moi. Je sais d’ailleurs que je te cherche beaucoup plus ouvertement que de ton vivant, il en est ainsi à chaque deuil, ainsi va l’écriture ». Le présent, alors, n’est jamais en manque de ses morts : il joue et déploie une partition complète, renouvelle les signes, multiplie les sensations, et configure une scène mentale pour celui, pour celle qui est parti(e). La mort se cache, on cache les morts, et l’écriture selon Dominique Fourcade se présente comme cette ligne mélodique et narrative qui reconstitue fébrilement un geste, une parole, un timbre, un souffle et une souffrance, autant de traces insolentes qui reviennent du monde des morts. Les mots ne manquent pas, les mots ne masquent pas, les mots ne déréalisent pas. Ils font avec la chair, avec la peur, avec la honte, avec le désespoir du vivant ce qu’aucune prière ne peut évoquer : manque à gagner la mort.
Inquiétante anamorphose : les morts manquants s’offrent sans retenue, l’écriture les arrache à leur propre absence, et ils se révèlent plus vivants que celui qui reste, écrit et lit, celui à qui la folle audace du « je » échoie. L’écriture-vampire suce ce que l’on croit percevoir comme signes de vie. L’écrivain, de son côté, s’offre tout entier à l’écriture, et c’est elle qui décide du lien, du titre, de la coulée des syllabes et de la couleur du sens. Elle est une partie de la mémoire filtrée par le présent. Elle est une voix sensuelle qui redessine la bouche du désir jusqu’au cri. La quatrième de couverture précisera : « Dans ce livre il y a plus de lèvres que dans d’autres livres ». Des livres aux lèvres, des lèvres aux livres, il s’agit de passages tourmentés que la reddition d’une voyelle accroche et perturbe. Ces lèvres-ci désirent la beauté comme la parure d’un manque. Elles ne veulent pas chanter ni pleurer, elles ne geignent pas ; elles persistent à murmurer dans le cri le son blanc du manque, qui est toujours un. Elles convoquent certains fragments de vies qui constellent chaque page de ce livre lumineux, éblouissant, aveuglant — le manque n’est ni noir ni blanc. Elles multiplient les angles du ciel et de la terre, elles incisent, coupent, tranchent, et observent que tout tableau abrite des papillons, dont les noms toujours plus étranges constellent nos abîmes insignifiants.
Ces lèvres embrassent quelques mots-mondes : « motet », « rosebud », « Arezzo », « sampan », « scabieuse », « loriot » refusent le désastre, et développent ce « tout arrive » auquel Dominique Fourcade est si attaché : expression qu’il faut comprendre comme une injonction et une promesse décisives. Tout arrive, même le manque, tout le manque arrive, et tout, aussi bien, manque d’arriver : on est pris au piège de l’amour des êtres, qui rayonnent dans l’espace, dans la langue, sur scène ou sur le papier. De leur vivant, ces artistes déjouaient toutes les beautés attendues. Ils inventaient l’élégance des formes et des postures, la silhouette de l’humain. Dominique Fourcade entre dans la danse d’une langue toujours en équilibre, comme il est entré, il y a des années déjà, dans la peinture : l’y conduisent, cette fois, non plus Manet ou Degas, mais Bossuet et Chostakovitch. Cadrer et viser le manque au plus près de l’adieu suppose que l’on soit plein d’une richesse délestant le corps de toutes ses émotions : le sujet est l’objet d’une multitude qui lui appartient, radicalement, dans la solitude. Le manque comme vide du moi.
[Anne Malaprade]
Dominique Fourcade, manque, P.O.L, 2012, 118 p., 16 euros.
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 22 mai 2012 à 10h58 dans Notes de lecture | Lien permanent
La distance entre vie
et mort
reste constante
Partout où nous allons
elle est à un pas
Quelle est la différence
entre zéro et l’infini ?
•
Ce monde labouré
par le langage
ne coïncide
ni avec ses dimensions réelles
ni avec notre quotidien »
•
Le soleil
nous a pourvus
d’une ombre
pour marquer
notre appartenance
à la lumière
•
Plus je comprends
moins je comprends
Mes yeux ne m’appartiennent pas
ils appartiennent aux générations antérieures
qui les ont colorés de leurs horizons
Mes mains
telles des feuilles d’automne
tombent à mes côtés
oubliant toute direction
Je suis celle
que je ne suis déjà plus
celle que je n’ai jamais été
Anise Koltz, Soleils chauves, Arfuyen, 2012, pp. 32, 60, 73 et 127.
Anise Koltz dans Poezibao :
bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, ext. 4
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 22 mai 2012 à 10h24 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Dans la lignée de Léon-Paul Fargue, d’Yves Martin, de François de Cornière (Caen, des pages des pas1) ou de Jacques Réda, Jacques Josse est un arpenteur de bitume urbain, un flâneur des deux rives de la Vilaine rennaise. Il nous invite maintes fois à observer « ce monde en mouvement, légèrement décalé, pris entre les lumières multicolores des vitrines et celles, jaune, rasantes, projetées par les phares des voitures sur le revêtement mouillé » qui le mettent en bonne intention d’être ; marcheur intérieur, il capte de l’en-dehors ce qui peut susciter les sensations d’une douce humeur de vivre, en tant que moyen de peser contre l’inquiétude, et malgré « ces déambulations, ces zigzags imprécis dans l’agitation urbaine [qui n’excluent] pas les désenchantements et les rêves qui vont avec », et n’altèrent sa vision optimiste des choses. En plusieurs proses courtes, qui se suivent comme des ricochets de la mémoire (« ailleurs dans la ville, des silhouettes s’approchent, s’effilent entre deux lampadaires, faisant revivre à leur manière les fragments d’un passé qui ne veut pas disparaître »), il nous fait part de ses observations diurnes ou nocturnes issues de ses marches, et nous paraît toujours en quête de fantômes, ces « visions brèves et fugitives » qui çà et là passent (dont nombre de ses livres révèle l’intérêt sensible qu’il leur porte). Car ce ne sont pas les grandes choses sur lesquelles il s’attarde, ni sur les grands blocs de béton ou autres vitrines racoleuses, mais sur les détails, que son intuition de marcheur l’amène à découvrir, dans lesquels il décèle ou pressent des pans de vie qui lui parlent ; les détails s’élèvent en grandes choses qui font la beauté de la ville où il vit et qu’il aime, détails qui nous apparaissent toujours entre flou et précision, presque sereins. Des zones industrielles aux bistrots, tout lieu de la ville peut faire événement d’écriture. De cette ville, il n’oublie pas les écrivains qui l’ont traversée, d’une manière ou d’une autre, Jack Kerouac, Jean-Pierre Abraham, Charles Pennequin, ou habitée (Georges Perros, un an)2, et ils sont nombreux ceux de la gent littéraire qui aujourd’hui gravitent autour de cette ville ou l’arpentent, et en font peut-être l’histoire à venir, Michel Dugué, Erwann Rougé, Alain Roussel, François Rannou, lui-même et quelques autres, notamment ceux qui demeurent en résidence à la Maison de la Poésie de Rennes ; quelques autres comme un certain J.-F.R., poète clochardisé, que par la pudeur qui le caractérise, Jacques Josse ne nomme pas, dont il écrit un bref mais très touchant portrait après qu’ils se croisèrent dans une rue de Rennes. L’insistance de Jacques Josse à poser les écrivains comme jalons de l’histoire de la ville apporte un correctif à ces dossiers de magazines « spécial Rennes » dont sont toujours oubliés les écrivains, qui contribuent à la culture et à l’histoire d’une ville ; Jacques Josse semble vouloir réparer ces « oublis ». Calme et douceur font de ces proses une tranquille invitation à la ville, un éloge non pas de la lenteur mais de la patience, car sous le bitume, des pages s’écrivent. Écrivain, Jacques Josse est un observateur né.
[Jean-Pascal Dubost]
1 Atelier du Gué, 1994
2 Une affection pour la compagnie d’écrivains qu’on retrouve dans Retour à Nantes (collection Chantiers navals, Maison de la Poésie de Nantes), court récit d’un séjour dans cette ville où il nota « fragments, ricochets divers, raccourcis bizarres ou retours de lecture. », « où il ne m’a pas déplu de donner un peu de champ à ma mélancolie » avec Jacques Vaché, ou André Breton, ou Maurice Fourré, ou Michel Manoll…
Jacques Josse
Terminus Rennes
éditions Apogée
9,50€
sur le site de l’auteur
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 21 mai 2012 à 10h55 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao publie en feuilleton Le Retour d’Arkadina, une pièce de Liliane Giraudon, en 13 épisodes. Voir ici l'avertissement de Liliane Giraudon. (épisodes précédents : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7) - un fichier pdf de la pièce intégrale sera proposé à la fin de la publication.
[Alias Trigorine]
Dispersion du sujet narrateur.
Liquidation du « sioujet ».
Le « sioujet » liquidé…
En art, comme aux échecs le cavalier, le fils se rattache au grand père ou à l’oncle.
Il doit sauter le domaine du père en remontant soit en droite ligne soit en diagonale.
Pourquoi Stanislavski a fait jouer à Meyerhold le rôle de Treplev ?
Pourquoi Meyerhold a quitté sa femme pour Zinaïda Raïkh, l’actrice qui couchait avec Essenine ?
Et qu’est-ce que le petit pâtre écolo Essenine était allé foutre entre les cuisses d’Isadora Duncan ?
À y regarder de près, son roman lyrique serait plus feuilletonnesque que le mien ?
Les cuisses d’Isadora plus musclées que celles d’Arkadina ?
Lui plus Bambi que moi ?...
C’est vrai que du côté phobies, métamorphismes, cryogénisation et exhibitionnisme, depuis, on a fait beaucoup mieux… (citation sonore Mikael Jackson)
Ici la fille qui était à côté de celui qui ne sait toujours pas qui est Stanislavski et encore moins Meyerhold ou Essenine sort.
En Sibérie, les palmiers ne poussent pas…
Moi aussi on m’a mis dans le clan des inutiles et des carnassiers.
Avec Gorki, moi aussi j’ai chanté « Capri…c’est fini… » (refrain chanson rappel ironique du séjour de Gorki à Capri où il recevait les révolutionnaires d’europe)
Le proletkult ? Mon masochisme d’auteur s’y est vautré.
Comme dans la maison de passe camouflée en salon de couture par Boulgakov…
Ou dans la bouche du toujours Meyerhold qui en engrosse encore un paquet aujourd’hui : « Les mots ne sont au théâtre qu’une broderie sur la trame des mouvements !... »
Résultat : les auteurs n’ont plus qu’à se tirer une balle…
Comme Maïakovski.
Notez bien, je n’ai jamais été atteint de « formophobie ».
La haine de la forme.
La forme comme le mouvement m’intéressent.
C’est très simple : quand on tue, tous répondent.
Un seul tue (lui ou un autre, parfois une) et c’est tout le groupe qui plonge ses couteaux dans le corps qui perd son sang.
L’intérêt du lac, cet été-là, c’était les poissons.
Les poissons y pullulaient.
On les prenait à la ligne, au carrelet…
Parfois un grand filet traînant ramenait des carpes grasses comme des mottes de beurre.
Et les longs brochets…
Comment ils se débattaient, crevaient les mailles, grouillaient, éclaboussaient, ruisselaient sous le soleil de juillet
L’ennui avec Treplev, c’est le père.
Non, l’ennui avec Treplev c’est l’oncle.
Ou cette cinglée d’Arkadina…
Mais non, ça ne marche pas…
L’erreur, c’est Nina.
Le poisson pullulait…
Sous les fenêtres de la cuisine se préparaient de succulents repas dont le plat d’honneur était le Waterzooi, une espèce de soupe ou plutôt de blanche bouillabaisse de poissons d’eau douce assaisonnée à la racine de persil...
Je déteste les salades qu’on vous sert avec une sauce rose.
suite (9) le mercredi 23 mai 2012
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 21 mai 2012 à 10h30 dans Feuilleton | Lien permanent
Le chat
Combien d’entre nous iront dormir où les a menés cette vie
Sans bagages, sans un sou, avec juste un mot de recommandation
Entre les dents. Et que dit ce mot ? C’est le miaulement d’un chat
A qui ils ont donné du lait, un soir
De fatigue et de retour du travail ;
Passer un pont, obscurcir
Toute chance d’avenir à force de palabres avinés
– « Dis, tu crois qu’il y aura des ménages à faire, demain ? » –
C’est le lot de certains : rien de plus dans le havresac
Que la serviette du bon Dieu pour leur essuyer le visage (une fois parvenus en haut de la côte),
Un quignon de pain, un morceau de saindoux, peut-être
Et, tout brillants au-dessus de leur tête,
Les yeux de Minou assurant l’auguste portière de leur révérence
Et déposant en leur faveur : « Vierge Mère,
Celui-là a été mon frère. »
6. Mais n’est-ce pas déjà fait ?
C’est dans les squares
Que tu m’apparais le mieux, – sur ces bancs à peine immaculés, où – l’hiver aidant –
Toute douleur s’est déposée (et moi avec elle); et toi, que deviens-tu ? Je devine à ton air chagrin (entrevu à travers les nuages)
Que tu as dû rester trop longtemps assis sur ce banc…
La douleur m’a dit t’avoir téléphoné : tu n’as pas répondu… avais-tu mal à ce point ? Ou bien faudrait-il
Que vous échangiez vos rôles, l’une et l’autre ; et que la douleur devienne toi –
Et toi, la douleur… mais n’est-ce pas déjà fait ?
Jean Miniac, Le Jour, dessins de Colette Deblé, coll. La Grande bleue, Bleu d’Encre éditions, 2012, pp. 22 et 45
Jean Miniac dans Poezibao :
bio-bibliographie, ext. 1
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 21 mai 2012 à 10h08 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Tags Technorati: chagrin, chat, Colette_Deblé, Deblé, douleur, Jean_Miniac, Miniac
Rappel : agenda, liens, informations sont désormais publiés ici
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Les articles publiés dans Poezibao cette semaine :
Entretien
[Entretien] avec Henri Droguet, par Jean-Pascal Dubost
« Anthologie permanente »
○revue "Action Poétique" & Joseph Julien Guglielmi
○Véronique Vassiliou (Action poétique)
○Alexeï Parchtchikov (par Jean-René Lassalle)
○Pascal Commère (choix d'Alain Paire)
○Gérard Noiret (choix d'Ariane Deryfus)
Feuilleton (Liliane Giraudon)
○"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 5/13
○"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 6/13
○"Le Retour d'Arkadina" de Liliane Giraudon, 7/13
Notes de lecture
○"Foule ouverte asphalte" de Dominique Grandmont, par Philippe Leuckx
○"Ventres" de Stéphanie Ferrat, par Antoine Emaz
○"manque" de Dominique Fourcade, par Claude Pérez
○"Dédicaces poèmes, vers Henri Meschonnic" de Serge Martin-Ritman, par Alexis Pelletier
○Revue "L'Assaut", n° 1", par Alain Helissen
fiche bio-bibliographique
Alexeï Parchtchikov
Dernières parutions : livres reçus par Poezibao
[Poezibao a reçu] n° 214, samedi 19 mai 2012
○Charles Reznikoff, Témoignage, Les États-Unis (1885-1915), récitatif traduit de l’anglais par Marc Cholodenko, P.O.L., 2012, 19€ - site de l’éditeur
○Emmanuel Hocquard, Avant, une grammaire de Tanger, épilogue, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Jacques Josse, Retour à Nantes, coll. Chantiers navals, Maison de la Poésie de Nantes, 2012, 5€
○Pascal Poyet, Un Sens facétieux, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Fred Griot, plateau, quelque chose d’autre que la littérature, bookleg #89, Citylight Belora, Maelstrom Reevolution, 2012, 3€
○Anise Kolz, Soleils chauves, Arfuyen, 2012, 10€
○Jean Miniac, Le jour, coll. La grande bleue, Bleu d’encre éditions, 2012, 5€
○Matthieu Gosztola, La Face de l’animal, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 2012, 19€
○Jean Mambrino, Il était une fois aujourd’hui, Arfuyen, 2012, 14€
○Nathalie Riera, Variations d’herbes, coll. Prime Abord, Les Éditions du Petit pois, 2012, 10€
○Matthieu Gosztola, j’invente un sexe à ton souvenir, Miniatures, 2012, 3€
○Matthieu Gosztola, ton départ ensemble, La Porte, 2011
○Matthieu Gosztola, Un père (chant), coll. Encres blanches, Encres vives, 2011, 6,10€
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 19 mai 2012 à 09h03 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent
Cette rubrique suit l’actualité éditoriale et présente les derniers ouvrages reçus par Poezibao.
○Charles Reznikoff, Témoignage, Les États-Unis (1885-1915), récitatif traduit de l’anglais par Marc Cholodenko, P.O.L., 2012, 19€ - site de l’éditeur
○Emmanuel Hocquard, Avant, une grammaire de Tanger, épilogue, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Jacques Josse, Retour à Nantes, coll. Chantiers navals, Maison de la Poésie de Nantes, 2012, 5€
○Pascal Poyet, Un Sens facétieux, coll. « Le Refuge en Méditerranée », Centre international de poésie de Marseille, 2012, 12€
○Fred Griot, plateau, quelque chose d’autre que la littérature, bookleg #89, Citylight Belora, Maelstrom Reevolution, 2012, 3€
○Anise Kolz, Soleils chauves, Arfuyen, 2012, 10€
○Jean Miniac, Le jour, coll. La grande bleue, Bleu d’encre éditions, 2012, 5€
○Matthieu Gosztola, La Face de l’animal, coll. Phoibos, Éditions de l’Atlantique, 2012, 19€
○Jean Mambrino, Il était une fois aujourd’hui, Arfuyen, 2012, 14€
○Nathalie Riera, Variations d’herbes, coll. Prime Abord, Les Éditions du Petit pois, 2012, 10€
○Matthieu Gosztola, J’invente un sexe à ton souvenir, Miniatures, 2012, 3€
○Matthieu Gosztola, Ton départ ensemble, La Porte, 2011
○Matthieu Gosztola, Un père (chant), coll. Encres blanches, Encres vives, 2011, 6,10€
En faisant un copier/coller du nom de l’auteur et du titre du livre, puis en l’insérant dans la barre du navigateur, il est possible la plupart du temps de trouver en ligne de plus amples informations sur ces livres.
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 19 mai 2012 à 08h55 dans Poezibao a reçu | Lien permanent