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mardi 24 mai 2005

Claire Malroux : Chambre avec vue sur l'éternité, Emily Dickinson

240505malroux    En exergue du dernier livre de poésie de Claire Malroux Ni si lointain (Le Castor Astral, 2004), ce quatrain d’Emily Dickinson :

"Ne juge pas si lointain ce qui peut s’atteindre
Bien que le couchant t’en sépare
Ni si proche ce qui, voisin
Est plus loin que le soleil."

    Il me semble que l’on ne peut pas trouver meilleur exergue à ce nouveau livre que Claire Malroux propose aujourd’hui et qui n’est pas un livre de poésie. En tous cas pas au sens où on l’entend usuellement, un recueil de poèmes.

    Mais un livre bouleversant, je le dis d’emblée, extrêmement singulier et courageux, car au fond très audacieux, tout en étant à mon sens totalement légitime. Chambre avec vue sur l’éternité, qui sort ces jours-ci chez Gallimard, est un livre avec, pour et autour de Emily Dickinson. L’Emily Dickinson de Claire Malroux sa traductrice ; un livre qui aurait pu figurer dans la collection l’Un et l’Autre éditée chez le même Gallimard, car s’il s’agit bien ici d’une rencontre et d’une rencontre duelle, intense, elle dépasse les limites de la dualité, de la gémellité même sans doute pour s’ouvrir et se donner à tous les lecteurs actuels ou à venir de Dickinson. L’histoire de Claire Malroux avec Emily Dickinson est à la fois singulière, totalement, elle pourrait presque en être impudique n’était son élévation et en même temps universelle, à cause de ce qui se dit là de la condition humaine, de la poésie et du fait d’être femme.

    Je vais essayer de tirer quelques-uns des fils de cet écheveau très complexe.   
    En premier lieu, ce livre m’a fait penser à un autre objet singulier, que je place au pinacle et qui est le livre intitulé De la distance (comme par hasard !) que Frédéric-Yves Jeannet a composé avec et autour de Michel Butor, à partir d’entretiens, de correspondances et de gloses sur les écrits de l’auteur. Rien à voir chez l’un ou l’autre auteur avec ces biographies à l’américaine, précises à la minute près, qui nous donnent le menu du petit déjeuner et le détail des ordonnances médicales des derniers temps…..
    Dans les pages de Malroux, très peu de faits datés, précis, biographiques au sens strict. Pas de généalogies développées sur quatre générations, peu de descriptions. Ou plutôt si, quelques-unes, mais de biais, comme ces étoiles qu’on ne peut voir qu’en regardant avec la périphérie de l’œil…. la chambre ("avec vue sur l’éternité"), oui la chambre d’Emily, où Claire Malroux n’entrera même pas, préférant la rêver, derrière les fenêtres, là à Amherst, dans le Massachusetts où elle se rend mais où elle ne fait que passer physiquement et brièvement finalement, tant elle l’a habité ce lieu mentalement, psychiquement. Renonçant avec beaucoup de sagesse à joindre l’image intérieure et ce que la ville peut être devenue.
    Les personnages de l’entourage d’Emily ne sont pas plus traditionnellement campés, en pied avec portrait et chapeau. Ils sont esquissés, rêvés presque au travers de bribes de lettres, d’extraits de poèmes. Les parents, les amies, le frère, le neveu, les amours, étranges amours…..

    Il y a là emmêlement amoureux des textes, celui de Claire Malroux, celui d’Emily Dickinson que les habituels recours typographiques permettent bien sûr de repérer si on en a envie. Mais en fait on n’en a pas envie, tant ces deux voix semblent se conjuguer pour mieux approcher « ce qui ne peut pas se dire », et dont l’œuvre de Dickinson tente inlassablement d’explorer la limite et que le portrait en fragments de Malroux tente patiemment de scruter. Il y a la glose mais légère, le récit inventé -voix intérieure d’Emily recréée par Claire-, les extraits de poèmes et de lettres. C’est à la fois une tresse et un kaléidoscope, et il faut souligner l’art avec lequel Claire Malroux monte ses coupes comme un cinéaste très habile à enchaîner ses plans sans que le spectateur se rende compte que l’angle de vue, la lumière ont été modifiés.
    Plus que tout peut-être ce livre semble un dialogue d’inconscient à inconscient. Claire Malroux qui a tant fréquenté l’œuvre, de l’intérieur, en la traduisant, donc en entrant intimement dans ses mots, qui sont autant ceux des poèmes (il y en eut 1789 en trente ans !) que ceux des innombrables lettres (1000 lettres connues, un dixième sans doute du volume réel de la correspondance), explorant ses tournures, s’en imprégnant, se battant sans doute souvent avec elle, y revenant sans cesse, la confrontant à sa propre écriture, à sa propre langue est un peu dans la position de l’analyste avec l’analysant : elle entend la voix sous le discours, elle entend l’être sous les mots. D’où la subtilité de son analyse, car analyse il y a bel et bien, analyse psychique très fine, analyse stylistique, analyse des idées, analyse des contradictions, des revirements, des évolutions, des ambivalences de l’œuvre, de la femme. Analyse du désir et du manque surtout, désir et manque qui sont autant physiques et sexuels, que psychiques, mystiques, ontologiques. Là encore, que l’on est loin des "explications de textes" qui tuent plus qu’elles n’ouvrent, pas d’exploration du champ lexical ni des figures de styles, mais un forage au cœur même de la phrase, par coups de sonde, au cœur des poèmes marqués par le « raisonnement et la spéculation » comme au sein de ceux qui « baignent dans un climat irréel ou surréel et se donnent à lire comme le prolongement de rêves ou de cauchemars ».

    Claire Malroux a su ne pas se dérober devant la complexité, les contradictions, l’immense mystère de la femme et de l’œuvre, sa béance secrète. Elle a su approcher le "si lointain" et laisser fuir le "si proche".   
    Savez-vous ce qu’elle dit, presque à la fin du livre : "il n’est pas d’autre critère de la poésie pour Emily que de se laisser dépouiller de ce qui lui est naturellement le plus cher, son identité ». ? Comme si souvent, dans ce livre, on peut penser que Claire Malroux parle pour elle et encore plus, ce qui est si rare, pour chacun de nous.
    Chambre avec vue sur l’éternité est un de ces très rares livres que l’on referme la gorge serrée, l’esprit troublé, le corps….  et bien, encore une citation d’Emily "si j’ai la sensation physique qu’on m’a ôté le sommet du crâne, je sais que c’est de la poésie"
©florence trocmé

Claire Malroux, Chambre avec vue sur l’éternité, EMILY DICKINSON, Gallimard, 2005
isbn 2-07-077488-0, 300 p. 17, 90 €

Commentaires

Idem que SabineBourgeois,d'autant que j'ai été déçu des traductions des poèmes d'Emily Dickinson, par Alain Bosquet ou de vivre avant l'éveil chez Arfuyen et plus touché par l'édition bilingue, traduit par Claire Malroux qui ne traduit pas de bouche à bouche mais de corps à corps, si j'ose cette métaphore ! En faits, merci de faire mieux connaître les sensibilités et ainsi de se voir soi-même comme un être non isolé de son ressenti... Exemple quand il est dit de voir les étoiles différemment par la périphérie du regard... Merci Madame Trocmé de cette telle approche vers les autres... Au passage, je n'ai pas eu de nouvelles de Jean-Louis Giovannoni et en suis surpris mais sans plus,l'ayant connu au travers du regard de Ghislaine Amon, dîte Raphaèle George.... Cordialement, Erick Pécastaings.
Si j'avais une hésitation, je n'en ai plus, quant à mon désir de lire ce livre ! Merci

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