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mardi 17 mai 2005

Le ghazal

Le ghazal est une forme poétique fixe

Origine du mot
C’est un terme arabe qui signifie "conversation avec une femme"

Histoire du ghazal
Le ghazal est une forme persane ancienne (souvent à connotation érotique) apparue vers le dixième siècle et elle-même issue d’une forme arabe appelée qasida. Le ghazal a été introduit en Inde par l’invasion mongole au douzième siècle. Il se pratique aujourd’hui non seulement en Iran (farsi), au Pakistan (ourdou) et en Inde (ourdou et hindi)

En Europe, le ghazal persan a d’abord été connu par des traductions en latin, en allemand, en anglais et en français à la fin du XVIIe. Goethe fut le premier à employer le ghazal dans son Divan occidental-oriental (1819), inspiré de la traduction par Joseph Von Hammer du Divan de Hāfiz (le célèbre poète persan du XIVe siècle). Friedrich Rückert (1788-1866) a aussi donné des ghazals tant dans sa traduction de Hāfiz que dans sa propre poésie. Roses d’Orient (1822) est ainsi une libre adaptation de la poésie de Hāfiz, qui démontre la maîtrise que le poète allemand avait de cette forme.

L’influence des ghazals d’Hāfiz sur la littérature anglaise a été moins spectaculaire peut-être que sur la poésie allemande mais attestée dès le XIXe chez des poètes comme Shelley (1792-1822), Byron (1788-1824), ou Thomas Moore (1779-1852).

A l’époque moderne et contemporaine, le ghazal a été repris par plusieurs poètes occidentaux, notamment anglo-saxons, parmi lesquels on peut citer les américains Robert Bly, Adrienne Rich, W.S. Merwin, Jim Harrison, Galway Kinnell (notamment quand la poésie de Mirza Ghalib ((1797?-1869)) a été traduite et a rencontré un grand succès aux États-Unis), ainsi que chez Marilyn Hacker (qui est une des rares à suivre vraiment la règle du ghazal dans les deux ghazals qu’elle a donnés dans son dernier livre Desesperanto) ; le canadien John Thompson a également écrit des ghazals.
Toutefois l’un des poètes qui a le plus contribué à la renaissance du ghazal sur la "scène" anglophone fut Agha Shahid Ali, originaire de Cachemire (et de langue maternelle ourdou), décédé longtemps avant l'heure d'un cancer du cerveau à l’âge de 52 ans en 2002. Il en a écrit de très beaux notamment dans son recueil paru en 2003 A book of ghazals et dans cet autre recueil composé uniquement de ghazals Call me Ishmael tonight (W.W. Norton, 2003) ; il a également édité une anthologie de 107 poètes ayant utilisé cette forme : Ravishing disunities: the real Ghazal in english (2000). Sans oublier le travail de la poète anglo-iranienne Mimi Khalvati

Il faut noter enfin que dans les cultures indiennes et pakistanaises le ghazal est aussi une forme musicale utilisée dans des chansons et dans des films.

Les règles du ghazal

1. Le ghazal comporte en général de 5 à 15 couplets de deux vers chacun (ces distiques sont appelés sher). Chacun de ces couplets est considéré comme une entité indépendante au point de vue du sens. Il n’y pas d’enjambements entre les couplets. Le ghazal est donc une collection de shers et chaque couplet doit être un poème en lui-même. Il arrive qu’on les compare aux perles d’un même collier.

2. Le premier couplet ou sher est appelé matla. Chaque ligne se termine par le même refrain ou radif qui peut être un mot ou un court segment de phrase. Ce refrain apparaît ensuite à la deuxième ligne de chacun des couplets suivants (c’est la règle dite du radif). Le schéma est donc 1/1, 2/1, 3/1, 4/1, 5/1 et ainsi de suite.

3. Deux autres règles s’appliquent à la forme stricte du ghazal. Les vers doivent être de longueur équivalente (règle du beher ou mètre). Le ghazal est donc une collection de shers de même mètre.
L’autre règle enfin est plus difficile à expliquer, elle a le nom de kaafiyaa et consiste à introduire une rime intérieure qui doit se retrouver avant chaque radif ou refrain !

4. Enfin le ghazal se termine par un couplet appelé maqta et qui inclut souvent sous une forme ou une autre la signature du poète (ce peut-être son pseudonyme ou quelque chose qui le symbolise).

Résumé : le ghazal est une collection de shers de métrique identique se terminant par le(s) même(s) mot(s) refrain précédé du même motif rimé.

Exemples

Et bien comme toujours, difficulté à trouver un ghazal exemplaire surtout en français.
Je propose cet exemple qui est en fait une chanson populaire afghane et qui ne suit pas, loin de là, toutes les règles énoncées ci-dessus

Je propose ici également, toujours à titre de démonstration, un ghazal que j’ai composé en tentant de suivre les règles

GHAZAL DU SILENCE
longue en mémoire une blessure celle du silence
lente comme absence une morsure celle du silence

mémoire affleurant une caresse celle d’un regard
absence et oubli comme à la jointure du silence

mémoire cicatrice lancinante rengaine flux et reflux
souvenir du désir désir de rupture du silence

regard perdu suis ce papillon jaune qui volète
dans le cœur qui papillonne une fêlure celle du silence

butine et abandonne prends et chasse recueille et étouffe
sur la peau dans la paume la froidure celle du silence

dans la flore du jardin l’abeille n’a pu faire son miel
réminiscences absence boutures du silence
®florence trocmé

Plus sérieusement, voici un très beau ghazal, totalement respectueux des règles, de Marilyn Hacker. Je ne dispose pas pour l’instant de sa traduction mais je pense que même si l’on n’en comprend pas tout le sens et tous les sens, il constitue une très belle démonstration des principes du ghazal. Je proposerai la traduction ultérieurement

GHAZAL
She took what wasn’t hers to take : the desire
for all that’s not her, for what might awake desire.

With it, the day’s a quest, a question, answered where-
ever eye, mind lights. Desire seeks, but one can’t seek desire.

A frayed wire, a proof, a flame, a drop of globed hot wax,
a riddle solved or not by William Blake : desire.

Erase the film with light, delete the files,
re-reel the story, will all that unmake desire ?

For peace or cash, lovers and whores feign lust or climaxes.
A solitar can evoke, but cannot fake desire.

Crave nothing, accept the morning’s washed and proffered air
brushing blued eyelids with an oblique desire.

There was an other, an answer, there was a Thou
or there were mutilations suffered for your sake, desire.

Without you, there is no poet, only some nameless hack*
lacking a voice without your voice to speak desire.
Marilyn Hacker, Desesperanto, W.W. Norton & Cie, 2003, p. 98.

 *signature cachée du nom de MH

© Florence Trocmé

Cet article a été revu et considérablement enrichi pour la partie anglo-saxonne par Marilyn Hacker

Commentaires

Je voudrais bien que quelqu'un m'oriente vers un site de traduction de chansons ghazal en hindi et/ou en urdu j'addore ces chansons il m'arrive souvent d'imaginer le sens des couplets que j'écoute c'est excitant à titre d'exemple la chansons du grandisime "JAGJIT SINGH" dont le titre est _ MAIN NACHEE MAIN HOON_
Bonjour, Borges cite dans ses notes de lecture l'anthologie de l'amour asiatique qui renferme le plus désolé et le plus pressant de tous les poèmes érotiques: "Les tresses noires" du poète afghan Muhamadji. En sauriez vous plus sur ce poème ?, je n'en ai trouvé pour l'heure qu'une version espagnole.
bonjour merci pour cette explication ... c'est une forme que je ne connaissais pas et j'adore !! je m'y suis essayé et c'est très très dur ! voire éprouvant ! lol pour voir cet essai : http://www.toutelapoesie.com/blog/wardazina/ j'aime ce blog qui parle intelligemment de poésie :) wardazina
super ton explication et ton exemple sur le ghazal. C'est une belle forme poétique bravo ma Flore, tu as vrailent un don. continues à l'exploiter tu vas nous faire cécouvrir encore des merveilles
J'avoue mon ignorance au départ; mais quelle belle affinité par assonance avec "gazouiller" :)
J'ai regret de ne point venir plus souvent poursuivre cet échange. Que ferait sur le mur libre de ma "librairie" des imprimés de touts vos "poézibaos"; un dazibao, c'est sûr mais....J'en rêve, parfois. Dans le “FOU D’ELSA”, un gazel comme le nomme Aragon, pages 78/80 : Gazel du fond de la nuit Je suis rentré dans la maison comme un voleur Déjà tu partageais le lourd repos des fleurs au fond de la nuit J’ai retiré mes vêtements tombés à terre J’ai dit pour un moment à mon cœur de se taire au fond de la nuit ....................................................................................... ...................................................................................... Va dire ô mon gazel à ceux du jour futur Qu’ici le nom d’Elsa seul est ma signature au fond de la nuit
Merci pour cette merveilleuse initiation à une forme poétique que je ne connaissais pas. J'ai trouvé cette idée tellement inattendue et bienvenue que je vais faire suivre le lien de cette page web à plusieurs amis qui j'en suis sûre apprécieront s'en réjouiront également !

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