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mercredi 13 juillet 2005

Rencontre avec Claire Malroux et…. Emily Dickinson

    J’ai une intime conviction, que mes lectures confortent pratiquement toujours (à quelques notables exceptions près) : seul un artiste comprend en profondeur un autre artiste. Les plus beaux livres sur la peinture ou sur la musique sont souvent le fait de poètes (Bonnefoy, Butor, Jaccottet….). Et souvent aussi les plus belles « lectures » se font entre pairs….

    J’ai déjà dit sur ce site l’effet profond que m’a causé le livre que la poète Claire Malroux vient de consacrer à Emily Dickinson, ; j’ai donc eu envie de rencontrer l’auteur de Chambre avec vue sur l’éternité pour parler avec elle de son rapport à Emily Dickinson et de la façon dont elle avait conçu ce livre très particulier, singulier même.

    Je rappelle au préalable que Claire Malroux est traductrice et qu’elle est notamment l’auteur des trois grands livres de référence d’Emily Dickinson parus chez José Corti, Une âme en incandescence (poèmes) et deux tomes de correspondance (voir la bibliographie de Claire Malroux)


120705ameincandescenceFT : comment s’est constituée votre relation avec Emily Dickinson au fil du temps ?
Claire Malroux : je ne l’ai pas étudiée en tant qu’angliciste. Ce fut pour moi une découverte relativement tardive, il y a une vingtaine d’années seulement, par l’intermédiaire d’un petit livre bilingue, 20 poèmes traduits par l’américain Paul Zweig. Coup de foudre. J’ai entrepris dès ce moment-là de traduire certains de ses poèmes. C’est très révélateur pour moi : l’envie de traduire. A ce moment-là, au CNL (Centre National du Livre), Jean Gattegno a mis en œuvre une politique en faveur de la traduction et j’ai pu obtenir une année sabbatique en présentant un projet autour de la traduction d’Emily Dickinson. Il y avait alors en effet extrêmement peu de textes disponibles en France. Ce fut ma première édition Dickinson, une sélection de poèmes parus en 1989 chez Belin, dans la collection l’Extrême Contemporain dirigée par Michel Deguy.
    Puis j’ai pris petit à petit conscience de l’importance des fascicules dans l’œuvre d’Emily [il faut savoir en effet que pendant des années, Emily Dickinson a assemblé elle-même ses poèmes en cahiers qu’elle cousait à la main] et lorsque Bertrand Fillaudeau des Éditions José Corti m’a contactée pour une nouvelle édition de la poésie d’Emily Dickinson, le choix s’est imposé à moi de travailler en respectant le montage qu’elle avait voulu, puis de choisir parmi les Cahiers ceux qui correspondent aux années de pleine éclosion de l’œuvre ; j’ai tenté de les donner sinon dans leur intégralité, du moins aussi complètement que possible. Une âme en incandescence regroupe ainsi les Cahiers 12 à 39. J’aimerais compléter cet ensemble puisque j’estime n’avoir traduit qu’environ 50 % de l’œuvre poétique complète (qui compte près de 1800 poèmes). Après la poésie, toujours chez José Corti, j’ai traduit en deux tomes la correspondance : les lettres aux hommes sous le titre Lettres au maître, à l’ami, au précepteur, à l’amant et les lettres aux femmes, les amies intimes sous le titre Avec amour, Emily.
    Je me suis alors rendu compte que par le biais de la correspondance, je cheminais vers la biographie puisque ma connaissance d’Emily et de sa vie s’était beaucoup enrichie à la lecture de ses lettres. Pourtant j’étais très réticente. J’avais peur de gauchir l’image du poète (travers fréquent de très nombreuses études écrites à son propos).
    Puis un jour en vacances, sans sources et livres à portée de main, m’est venue l’idée d’écrire sur elle de courts textes en partant de quelques thèmes (le désir, les visites, la solitude….). Ce n’était pas une biographie, plutôt des sortes d’agrégats qui se sont écrits avec un grand sentiment de bonheur, comme dans une sorte de compagnonnage….


FT : comment vous est venue cette idée d’écrire en quelque sorte à sa place, en disant "je" ?
CM : j’avais le sentiment d’être en présence d’une sorte de grande sœur qui rectifiait, mettait au point, parlait d’expérience et c’est ainsi que j’ai été amenée petit à petit à lui donner ma propre voix. En fait, cette idée d’écrire à la première personne est sans doute née d’une expérience antérieure, cinq ans auparavant, en 2000, époque à laquelle, après m’être replongée dans la traduction de poèmes (Quatrains et autres poèmes brefs parus en Poésie/Gallimard), j’avais écrit spontanément le poème Pour l’amour (p. 98), dans lequel je parlais à la place d’Emily. J’ai surtout éprouvé le désir de la rendre présente. Hardiment ! Et ce premier texte rédigé à la première personne m’a en quelque sorte autorisée à continuer dans cette veine. Vous voyez que ce n’est pas un processus linéaire, qu’il y a eu comme la recherche de l’étincelle qui allait donner vie à toute cette matière que j’avais accumulée autour d’elle.


120705lettresamimaitreFT : pourquoi Emily Dickinson nous paraît-elle si moderne ?
CM : la modernité se démode. Pas Emily. Elle n’est pas dépassée. Il y a chez elle une sorte d’intemporalité. Qui tient, comme pour Shakespeare, en premier lieu, à la langue. Elle a une langue très précise et drue, tout à fait personnelle, totalement novatrice. On peut trouver dans son cas des éléments précurseurs chez les Brontë ou chez Elizabeth Browning qui elles aussi ont renouvelé la langue du fait de leurs très fortes personnalités. Elle a utilisé la forme des hymnes et en a tiré des effets extraordinaires. Mais surtout une grande partie de sa modernité vient de son utilisation des monosyllabes, mots indivisibles, résistant à toute analyse en raison de leur forte charge, qui vieillissent moins que des mots composés.
    Sa modernité est aussi dans la forme, puisque celle-ci est basée sur les hymnes. Il n’y a dans une strophe que deux vers qui riment sur quatre et les rimes sont souvent imparfaites. On ne se trouve donc pas face à des formes fixes qui auraient pour notre sensibilité française moderne quelque chose d’archaïque. Le rythme des hymnes est plus libre, musical…or Emily était musicalement très douée. Les formes qu’elle a adoptées traversent facilement les générations.
Il faut ajouter enfin une ambiguïté de sens permanente qui renouvelle constamment la lecture du poème.

FT : et dans sa thématique ?
CM : ce qui est nouveau dans sa thématique, c’est cette évocation du néant, la mise en scène d’états qui frôlent souvent la folie, l’omniprésence du thème de la mort. Là aussi on peut faire un lien avec Emily Brontë. La force de leur poésie (mais l’écriture de Brontë n’est pas aussi singulière) tient à la force de leurs personnalités.

120705avecamouremilyFT : comment avez vous procédé pour construire le livre ?
CM : il y avait donc des fragments rédigés autour de thèmes ; j’ai cherché un ciment pour les lier et j’ai pensé que je devais faire référence à la vie d’Emily. J’ai donc imaginé une première partie plus biographique. Il y a eu aussi un second jalon, le texte « ce qui unit, sépare » (p. 83) qui à l’origine ne devait pas rentrer dans ce livre. Mais qui finalement s’y est inséré en raison d’une sorte de processus d’identification, de « sororité » avec Dickinson. Le montage s’est fait de manière picturale, impressionniste presque, comme un peintre dispose des taches de couleur sur la toile puis trouve des liens, une composition. J’ai cherché à établir des correspondances, des échos. Cela me fait songer aussi au travail musical d’un Philippe Manoury dans sa composition à partir de textes d’Emily Dickinson [voir le texte que j’ai publié sur remue.net, FT] : il a d’abord conçu des esquisses, avant de trouver des liens pour relier des blocs.


FT : avez-vous encore des projets autour d’Emily Dickinson ?
CM : oui, je voudrais arriver à publier l’intégralité des Cahiers manquant dans l’actuelle édition Corti (j’ai achevé la traduction mais il y a des problèmes de droits avec l’Amérique qui sont très longs et compliqués à résoudre) ; je voudrais aussi me concentrer sur les derniers poèmes, beaucoup plus arides. Ils sont destinés à un public plus restreint car ils ne comportent presque plus d’images. En revanche, mon livre Chambre avec vue sur l’éternité est né de mon désir d’atteindre le public le plus large et de transmettre une image aussi juste que possible de la femme et de l’écrivain, alors qu’il y a eu dans ce domaine beaucoup d’égarements.


FT : n’avez-vous jamais senti un risque pour votre propre poésie* du fait de cette fréquentation intense d’Emily Dickinson
CM : non, notamment en raison de ma rencontre relativement tardive avec son œuvre, alors que j’avais déjà beaucoup écrit.

©entretien Florence Trocmé

*Des extraits de l’œuvre de Claire Malroux ont été publiés dans l’anthologie permanente de Poezibao et je compte rencontrer de nouveau Claire Malroux avant la fin de l’année 2005 afin que nous parlions de son œuvre poétique personnelle.

Commentaires

Je suis Francaise.J ai vecu 11 ans a Londres et 29 aux Etats-Unis plus particulierement au Nouveau Mexique.Je pense avoir la maitrise de ma langue maternelle ,de l Anglais et de l Americain.J ai "decouvert"Emily en 1997 apres avoir lu le poeme "Wild Nights" qui m a conduit a lire pa plupart de ces poemes.A ce moment je traversais une crise personnelle en rapport avec un amour perdu.Emily D m a "sauve la vie"et est une source d inspiration journaliere et plus particulierement pour une serie de bijoux "litteraires"ou elle sera inclus. J ai eu un immense plaisir a lire votre livre"chambre avec vue sur l Eternite." Il etait temps qu on connaisse Emily en France Catherine Maziere

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