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lundi 15 août 2005

Anthologie permanente : Henri Michaux

Quand je rentre de voyage, bien qu’ayant songé à lui1 bien souvent dans mes heures de mauvaise humeur et de faim d’autrui, je suis d’abord quelque temps à coqueter avec mon désir, n’allant pas directement à lui, ni même le regardant.
Après des dizaines et des dizaines de minutes seulement [...] je m’y jette, je m’y rue, [...] cette fois je ne me retiens ni des doigts ni du cœur, je m’allonge par-dessus les touches d’où émane la nappe sonore, je m’y trempe, je m’y masse, me m’y dénoue et m’y noie.
Cette fois, c’est bien le retour.

[...]

J’approche. Il est prêt.
Je souffre. Il fait le chant.
J’apporte l’obsession, la gêne, l’oppression :
Il fait le chant
J’apporte la situation sans remède, le vain déploiement des efforts, le ratage de tout avec la mesquinerie, les précautions emportées par le vent, par le feu, par le feu, par le feu surtout :
Il fait le chant.
J’apporte l’inondation de sang, le braiment des ânes contre la paix, les camps, le travail forcé, la misére, les emprisonnés de la famille, les choses à demi, les amours à demi, les élans à demi et moins qu’à demi, les vaches maigres, les hôpitaux, les interrogatoires de police, les lents mourants dans les bleds perdu, les amers vivants, les foutus, ceux qui dérivent avec moi sur la banquise folle :
Il fait le chant.

1. Mon piano

 Henri Michaux, Passages, (1937-1963), nouvelle édition revue et augmentée, Gallimard, 1950, 1963, p. 129.

voir la fiche bio-bibliographique d’Henri Michaux

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