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mardi 04 octobre 2005

Une rencontre avec Marilyn Hacker et Claire Malroux autour de la traduction réciproque

    « La traduction n’est pas un acte d’appropriation, elle est, elle aussi, rencontre »*

041005marilyn_et_claire2C’est d’une rencontre, assez fascinante, que je veux rendre compte ici. Rencontre entre deux poètes, l’une américaine Marilyn Hacker, à gauche sur les photos, l’autre française, Claire Malroux, qui se traduisent réciproquement. En préambule à la lecture mutuelle qu’elles feront le 11 octobre 2005 à Paris, je les ai rencontrées, ensemble, ce lundi 3 octobre 2005 sur ce thème de la traduction réciproque.
Détails sur cette lecture

    Il faut que je rappelle deux faits importants : la poète américaine Marilyn Hacker vit une partie de l’année à Paris et elle contribue notamment aux revues Siècle 21, Europe et Le Nouveau Recueil. Claire Malroux, quant à elle, est la traductrice d’Emily Dickinson dont elle a proposé trois forts volumes d’œuvres poétiques et de correspondance aux éditions José Corti.

1. La rencontre : les livres traduits
    Avant de revenir sur leur rencontre, dès 1989, je veux établir une liste de leurs traductions.
    - De Marilyn Hacker, Claire Malroux a publié en 2004 aux Éditions de la Différence La rue palimpseste, une anthologie bilingue composée à partir de ses trois derniers livres, Winter Numbers, Squares & Courtyards et Desesperanto. Ce livre a obtenu le prix Max Jacob étranger 2005. Sont également parus dans différentes revues - FPC, Siècle 21, Jungle, Trois (Québec) - de nombreux poèmes puisés dans des recueils antérieurs ou inédits. J’en profite pour souligner que c’est grâce aux revues et bien souvent à elles seules que l’on peut lire un peu (trop peu !) de poésie étrangère en France, les éditeurs n’ayant souvent pas ou plus (restrictions drastiques de subventions ces derniers temps) le moyen de le faire.
    De Claire Malroux, Marilyn Hacker a donné une première anthologie de textes, Edge, dès 1996 puis en 2001 l’intégralité du grand récit-poème Soleil de Jadis sous le titre A Long-Gone Sun. Elle a publié enfin en 2005 Birds and Bison qui reprend les poèmes de Suspens, Ni si lointain et des textes inédits de son prochain recueil La Femme sans paroles. Elle a par ailleurs publié des traductions de Claire Malroux dans des anthologies (Twentieth Century French Poetry et Vintage Anthology of World Poetry) ainsi que dans de très nombreuses revues américaines (rappel : les bibliographies complètes de Claire Malroux et de Marilyn Hacker sont disponibles sur Poezibao).

2. La rencontre : circonstances matérielles
041005marilyn_et_claire3    Comme beaucoup de rencontres qui comptent, celle-là semble due au hasard !
    C’était en 1989, lors d’une rencontre franco-américaine de poésie à Grenoble. Vingt ou trente poètes invités parmi lesquels CK Williams, Denise Levertov, Galway Kinnel, Carolyn Kiser, Charles Juliet, Jacques Darras, Hélène Cadou, la femme de René-Guy Cadou et…. Marilyn Hacker et Claire Malroux. Si de nombreux poètes américains présents bénéficient déjà de traductions en français, l’inverse n’est pas vrai et Claire Malroux, consciente que la plupart des auteurs présents ne maîtrisent que peu ou pas le français, demande à l’improviste à Marilyn si elle accepterait de traduire, à chaud, certains de ses textes. Marilyn s’enferme dans sa chambre d’hôtel, sans un dictionnaire et sans même pouvoir dialoguer avec Claire tant le temps est compté. Ce fut, dit-elle son « baptême de traduction » puisque auparavant elle n’avait encore jamais tenté l’expérience. Et d’ajouter en riant que si elle avait su que Claire était la grande traductrice de Dickinson qu’elle est, elle n’aurait jamais osé se lancer !
    Ce fut le début d’un échange profond et riche non seulement par les traductions mutuelles qui allaient s’ensuivre mais aussi par l’amitié et les dialogues passionnés sur la poésie française et de langue anglaise qui réunirent régulièrement les deux poètes.
    A Grenoble, elles avaient eu le temps d’élaborer un projet, malheureusement avorté faute d’éditeur, d’anthologie de poésie féminine américaine. Puis Marilyn a eu l’idée de proposer Edge, cette anthologie de poèmes de Claire qui a trouvé bon accueil auprès de presses universitaires américaines spécialisées plutôt dans la poésie irlandaise mais qui firent, le temps de trois recueils (Jaccottet, Ponge et Claire Malroux), une petite place à la poésie française.

3. La rencontre : affinités électives
    A explorer l’univers des deux poètes, à les écouter, on comprend les raisons qui les ont rapprochées. Ainsi Marilyn Hacker, si sensible à l’aspect narratif dans la poésie, ne pouvait pas être indifférente au très beau récit-poème de Claire, Soleil de Jadis, à l’intrication qu’elle y pratique entre l’Histoire (l’époque de la guerre, le rôle de son père, résistant, et sa disparition) et « l’histoire personnelle du développement d’une conscience en temps de guerre et de changement dramatique ». Elle souligne l’originalité de cette technique narrative, rare dans la poésie française alors même que la littérature de notre pays succombait de plus en plus aux charmes de l’auto-fiction.
    De plus l’une comme l’autre aiment que leur travail poétique se traduise par un livre, compris comme entité, construit comme tel, plutôt que de rassembler des séries de poèmes en recueils moins unifiés (et Marilyn d’évoquer ce qu’elle appelle "roman en sonnets", son livre Love, Death and the Changing of the Seasons).
    Elles pointent un autre trait qui les rapproche : un certain bagage de nostalgie, la présence du passé, la mémoire aussi bien individuelle que collective ; ainsi que l’attention au monde environnant dont Claire Malroux dit que la sienne propre, déjà bien établie, a encore grandi au contact de la poésie de Marilyn et enfin l’imbrication du quotidien dans une vision plus globale, planétaire.
    Interrogées sur le fait de savoir si elles se sont apporté mutuellement une meilleure connaissance de la poésie de leurs pays respectifs, elles rappellent que l’une comme l’autre étaient déjà très au fait du contexte littéraire de l’autre. Elles insistent plutôt sur l’enrichissement apporté par le dialogue direct ou par textes interposés, dans l’appréhension des pays, de leur façon de « fonctionner ». Claire révèle aussi de façon amusante qu’elle en a beaucoup appris sur…la France et le Marais à Paris, dans la poésie de Marilyn !
    D’expliquer enfin que la traduction réciproque « rend plus sensibles les différences d’approche poétique d’un pays à l’autre » et que c’est une clé pour entrer plus avant dans l’environnement historique, culturel et politique de l’autre.

4. Méthodes et difficultés de traduction
041005marilynhacker_claire_malr   
Bien évidemment, les deux femmes insistent sur le fait que c’est un privilège et un avantage extraordinaires de pouvoir se livrer à un travail mutuel de traduction, de pouvoir interroger l’autre sur tel aspect de son texte, lui faire préciser tel point. Cela leur permet aussi des discussions sur le fond, leur méthode de composition, une entrée dans les sens moins apparents, les ambiguïtés syntaxiques, la découverte des citations cachées qui jouent un rôle important dans la poésie de Claire Malroux. Qui de son côté, souligne la grande difficulté de la traduction de la poésie de Marilyn à savoir son recours très large aux formes fixes, dont Claire considère qu’elles sont l’essence même de sa poésie et que rester impuissante à les transposer serait la trahir. Difficile pour ne pas dire impossible aussi de rendre l’usage que Marilyn Hacker fait de formes comme les strophes alcaïques ou saphiques, qui reposent sur le mètre, les accents forts de la langue anglaise, qui n’existent pas en français !

             5. L’alchimie
    En guise de conclusion, je propose deux textes de Claire Malroux et de Marilyn Hacker qui me semblent avoir un lien avec tout ce qu’elles m’ont confié :

041005claire_malrouxAlchimiste malhabile
Je dois fabriquer mon amour

Claire Malroux

awkward alchemist
I must brew my own love

Traduction Marilyn Hacker

Claire Malroux, translated by Marilyn Hacker, Birds and Bison, The Sheep Meadow Press, 2005

Marilyn_hacker_30[...] The child learns how to learn
from listening to, embroidering on stories
repeated to delight, to soothe. She learns
from delight, from repetition, learns
syntactic play
[...]

Marilyn Hacker

[...] L’enfant apprend à apprendre
en écoutant, en brodant elle-même sur des histoires
répétées pour plaire, pour consoler. Elle apprend
par la séduction, la répétition, apprend
le jeu de la syntaxe
[...]

Traduction Claire Malroux

Marilyn Hacker, extrait de Canzone, in La Rue Palimpseste, traduction Claire Malroux, Éditions de la Différence, 2004, p. 120.

©florence trocmé

*Lorand Gaspar, cité par Madeleine Renouard dans son introduction au dossier Gaspar dans le numéro 918, octobre 2005, de la revue Europe.

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