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jeudi 17 novembre 2005

L'Inadéquat de Florence Pazzottu

171105_pazzottu_linadequatFlorence Pazzottu,
l’Inadéquat (le lancer crée le dé),
Flammarion, 2005
isbn : 2-08-068781-6 ; 15 €


"Dans l'écart de nommer"
Autant le dire d’emblée, je crois que ce livre est un grand livre ! Il n’a pas fait beaucoup de bruit, ça non, il est difficile, ça oui, pas besoin de le cacher. Mais quel bonheur si l'on persévère, si l’on se laisse prendre par ce texte, laissant le sens flasher entre les tournures, la parole tâtonnante (mais si belle, la langue, si subtil, l’usage de ses ressources, si libre, l’exploitation de la syntaxe) susciter des images intérieures, images sans images, images de pensée, pensées-images. Il y a quelque chose de philosophique, plus sans doute même, de quasiment ontologique dans cette poésie-là qui reste pourtant de la poésie. Sans aucune ambiguité.

Difficile, très difficile, de rendre compte de ce livre. Fait de plusieurs séquences. Les attendus, une série de 24 textes, ouvrant par attendu que. Balancement d’une page à l’autre, coupure des mots, soudain cela qui parfois semble si gratuit, artificiel, paraît ici parfaitement adéquat (le livre s’appelle l’Inadéquat !) : « Attendu que soudain/chance – a trait de foudre/annule le hasard/(le désordre installé)/excès par effraction/de cela qui arrive/poème immérité/irréductible joie ».
24 attendus comme une partition musicale avec résolution sur l’accord final. Tension qui se crée à la lecture, tension rythmée comme une sorte de houle, balancement des textes courts sur page blanche, en haut à gauche en bas à droite, en bas à gauche en haut à droite. Flèche, comme le battement de la vie, peu d’images là encore, jeu des mots coupés/rétablis, la coupe ouvrant un sens autre. Attendu que…. la forme, l’enfant, le sens, le rythme, le manque, le rire….  « je dis fondé l’éclair…. » (me vient soudain, me relisant, l’idée d’un écho lointain de Pascal Quignard, dans la formulation mais aussi dans le sur quoi tout cela travaille)

Très différentes les Inconférences. Quelque chose au début qui évoque Nathalie Sarraute.
Une « une fraternelle, fidèle étrangeté » : Florence Pazzottu demande là à ceux qui l’écoutent dans ces Inconférences, une certaine loyauté par ce qu’il est « Difficile de parler avec ceux qui ne lancent pas leur pensée à la même distance du champ de Narcisse que soi » (39). Loyauté récompensée parce que Les inconférences sont des textes magnifiques. Il y a là une vraie écriture alliée à une « pensée » poétique et créatrice vraie. Elles commencent en semblant tourner autour du pot. Et puis de ce très général/impersonnel, le texte passe à quelque chose de beaucoup plus individualisé, un monde de sensations cernées par une langue d’une extrême précision. On voit la forme naître, comme si l’on voyait quelqu’un dessiner ou comme dans ces dessins cachés de l’enfance qui recouverts de la mine passée par le crayon se révèlent.
Il y a là une jouissance de lecture qui est autant intellectuelle qu’esthétique et la conviction aussi, d’être devant un texte contemporain. De soi. De ce monde-là. De soi dans ce monde-là. Ce n’est pas rien.

On ne peut tout détailler mais voici encore Pas-ça. Pas-ça, texte hermétique ? Si on prend soin de découper les phrases, de les rétablir, on saisit facilement le sens. Saisir le sens, étape 1 ; mais il faut surtout ensuite le laisser infuser, le sentir, tirer le sens de ce qui semble être récit d’origine, tenter de percevoir ce qui se dit dans ces mots écartelés, mais justement écartelés pour une bonne raison, puisqu’il s’agit de dire l’écartèlement, d’une naissance peut-être, mais c’est réducteur, cela va au-delà « pas-ça dessine son sillon dans la grammaire toujours vive ». Puis il faut lire tout haut pour préciser la logique du texte, pour l’entendre, et dieu sait s’il y a à entendre ici. La clé serait « chaque pensée recommence infinie l’infime épopée » depuis la conception jusqu’à la naissance, cet éprouvé-là qui peut être se calque ensuite dans la découverte de la langue et pour certains dans l’acte d’écrire.
C’est qu’il faut tenter de parler de « l’inacceptable silence d’engendrement », en tirer quelques sons, quelques mots, les assembler en précaire poème. Sans certitude. Affaire de généalogies ontologiques ; va-et-vient de l’enfant à la mère (somptueux poème page 87, le « manque fracturant et fondant aujourd’hui »)

Poésie philosophique ? Je ne sais si ce qualificatif est approprié mais dans ce livre, de la pensée irrigue la langue pour avancer dans l’incompris, le difficile à dire, l’impossible à dire :  si ce n’est poésie, qu’est-ce ? Et le monde n’est pas absent, soudain irruption de l’Irak ou de la Tchétchènie. « républicrates bon teint/ nommant leur autre « barbares » /sans voir l’impensé qui les barre barre. »
Florence Pazzottu use des ressources de la poésie pour serrer au plus près ce qu’elle tente de dévoiler. Mots coupés, disposition particulière de certains textes sur la page sont là pour augmenter la perception que l’on peut avoir de ce qu’elle veut dire, nullement gratuits encore moins redondants, mais participant à. J’ai glissé insensiblement vers une autre séquence, Alors. Alors rien/tient/tu te/tiens/(dans l’écart/de/nommer)/à un pas seulement/du mot qui faille-fonde/du trop-plein qui défait
Véritable art poétique que cette dernière citation !
Et toujours se renouvelle la question et toujours l’exploration se poursuit plus avant, propulsée par le travail dans les mots.
« Pensée-peau », pensée peau de mots, langue saisie à bras le corps puis dessaisie pour éluder toute simplification, toute facilité. 
A mon sens, oui, un livre majeur.

©florence trocmé

Commentaires

Voila une note bien enlevée, qui nous donne vraiment envie d'aller y voir de plus près ! Félicitation, Florence, pour ce POEZIBAO toujours curieux et instructif. J.-M.

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