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jeudi 24 novembre 2005

Une rencontre avec Vénus Khoury-Ghata

Rencontre avec Vénus Khoury-Ghata

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J'aurais pu choisir comme je le fais souvent, de transcrire mes notes en suivant le déroulement de la rencontre-lecture qui s'est tenue ce mercredi 23 novembre 2005 à Paris autour de Vénus Khoury-Ghata dans le cadre de Le mercredi du poète.
Mais compte tenu de la richesse des échanges et constatant qu'ils se sont articulés autour de quelques thèmes récurrents, j'opte plutôt pour une approche thématique.
Un mot du cadre auparavant : assemblée nombreuse et présences prestigieuses parmi lesquelles celles de Pierre Oster et de Georges-Emmanuel Clancier. Et un coup de chapeau à Marilyn Hacker qui a accepté avec autant de brio que de simplicité de remplacer au pied levé Bernard Mazo empêché par les aléas des transports d'arriver jusqu'au François Coppée, à Duroc, lieu de la rencontre.

241105_les_4_intervenantsAprès un rappel bio-bibliographique et une courte présentation par Monique Acquaviva, Marilyn Hacker qui a traduit Vénus Khoury-Ghata en anglais et qui la connaît très bien, parle de la "tresse" que composent chez elle poésie et narration, langue française et langue arabe, émotion et art dans une œuvre qui associe la mythologie, le personnel et le politique. Marilyn Hacker dessinait ainsi presque tous les axes de la rencontre!

De l'écriture

Vénus Khoury-Ghata a en effet livré nombre de ses vues sur l'écriture, sur sa pratique. Si elle pense que romans et poésie ont un même noyau, elle insiste sur la différence d'écriture de l'un et de l'autre, allant même jusqu'à dire son impuissance à écrire ou lire des romans quand elle est dans un travail poétique. Et paradoxalement, elle montre que la différence chez elle est surtout affaire de rapidité et de rythme. Je dis paradoxalement car en fait c'est la poésie qui s'écrit vite "comme le TGV, on accroche des points du paysage" tandis que la prose serait comme "un tortillard qui permet de saisir tous les détails". Le roman est "l'escalade d'une montagne, un pas devant l'autre, en un effort conscient et en plantant le drapeau en haut" tandis que "pour la poésie, je pars du sommet, je dégringole la pente sans reprendre mon souffle et j'arrive en bas dans un nuage de grande poussière". Et d'insister à plusieurs reprises sur cette question du souffle dans le poème, la gestation du poème, souffle qui ne doit pas être coupé, sous peine que l'inspiration s'arrête. "Mes poèmes sont des serpentins" dit-elle encore, avec une même phrase qui se déroule au fur et à mesure et le "physique écrit le poème en même temps que la plume".

241105_venus_et_marilynMais qu'on ne s'y trompe pas toutefois, si le premier jet naît ainsi, il est retravaillé considérablement. Écrit en une coulée, le poème est emporté partout, pour le vivre, l'expérimenter. Appris par cœur, parce que ce n'est "qu'en se le récitant qu'on voit ce qui ne va pas". Travail intense, absorbant, qui la coupe du monde. Notamment pour parvenir à cette simplicité dans l'écriture qu'elle cherche. Elle décrit au passage sa manière de noter la nuit, sans allumer pour ne pas réveiller…. la chatte et de se retrouver le matin avec des papiers sur lesquels des mots sont écrits en très grand ! (elle a l'art de raconter, d'intéresser et séduire son public, avec des anecdotes, souvent très drôles, qui font un heureux contrepoint à la noirceur désespérée de nombre des textes).

De l'enfance et du Liban

Tout le démontre, textes lus, propos, l'œuvre a sa source et son développement dans l'enfance au Liban, très précisément dans le village maternel "un village complètement vert, aux maisons misérables, aux arbres majestueux (des cèdres du Liban), le village le plus misérable du Liban Nord", où elle n'est pas retournée depuis trente ans car il était encerclé par l'armée syrienne. Le village qui est aussi le village natal de Khalil Gibran, occasion pour Vénus d'une très émouvante évocation de son frère, qui pensait que si dans la maison de l'auteur de Le prophète, où elle et lui voyaient le lit étroit, la chaise à bascule, la bougie, la chaise à bascule bougeait c'est parce que le mort revenait. Village des orties et des grenadiers (omniprésents dans l'œuvre), village coupé du monde pendant cinq mois l'hiver et où les femmes généralement veuves parlent avec les arbres (voir le recueil Elle dit), enfermées en elles-mêmes pendant des jours et des jours.

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L'écrivain, qui vit en France, dit qu'elle ne sait pas raconter la France. Qu'elle puise ses sujets en Orient, à une exception près, pour son livre La Maestra écrit au Mexique. Qu'elle est influencée par la poésie arabe classique, qu'elle passait des soirées à lire, dont elle savait "des milliers par cœur".

Mais il y a bel et bien eu aussi initiation à la poésie française . Avec ce e professeur qui ne leur parle que de Rabelais pendant un an, remplacée par…. Salah Stétié qui les initie à Rimbaud, Baudelaire, Apollinaire,

Du frère

Victor, le frère, maudit par son père, le génie peut-être, qui commence à écrire très jeune, rencontre un certain succès au Liban, part à Paris, persuadé que là aussi il va trouver un accueil pour sa poésie, laquelle tombe dans un silence total ce qui le conduit à la drogue. Lorsqu'il rentre au Liban, le père ne supporte pas son état et fait interner ce garçon dans un asile d'aliénés. Dont il tentera de s'échapper les six premiers mois mais plus ensuite. Vénus pense qu'il a subi là-bas non seulement des électrochocs mais très vraisemblablement une lobotomie.
Elle a très longtemps pensé que son frère écrivait au travers d'elle, qu'elle écrivait pour continuer son travail, se disant même avant de prendre la plume (elle aime penser que c'est avec sa plume à lui qu'elle a écrit ses premiers poèmes et elle est sûre qu'elle les a écrits dans son cahier à lui) "Allons-y Victor". C'est aussi la raison pour laquelle elle a choisi, comme lui, le français
Frère qu'elle évoquera encore une fois, en même temps que sa mère, pour cet étrange dialogue qu'ils entretinrent à la fin de la vie de Victor, alors que l'asile détruit par les bombes de la guerre l'avait rendu à sa mère, après 28 ans d'internement, dialogue dont Vénus dit qu'il était à la fois "tragique et à mourir de rire"
"Est-ce mon frère qui me dicte ? Il est mort il y a longtemps".
La mère joue en effet aussi un rôle très important, dans toute l'œuvre. Elle revient sans cesse et l'évocation des disparus semble ici une façon de leur rendre la vie "j'attends des mots et j'entends des sanglots" entend-t-on dans un des extraits de La Maison au bord des larmes


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De la lecture en public

Il faut le dire, Vénus Khoury-Ghata est une admirable lectrice. Elle invoque la tradition de la poésie arabe et son art de dire. Elle raconte aussi qu'à ses débuts, elle n'osait, ne savait pas lire et que c'est Catherine Sellers, amie et témoin à son mariage, qui lui a appris à lire en public. Exercice que Vénus pratique partout donnant par exemple l'an dernier plus de trente deux lectures dans trente deux villes étrangères, Beyrouth, neuf villes allemandes, Tanger, Téhéran. C'est fascinant de la voir lire. Elle dit comme si elle écrivait en lisant, comme partie dans le temps passé ; on dirait que lisant elle relit et relie ; elle est complètement absorbée dans son texte, qu'elle connaît en partie par cœur, elle porte le livre mais s'en détache constamment, il y a dans sa façon de prononcer quelque chose d'à la fois très vivant et en même temps d'incantatoire, un peu comme une mélopée, phrases portées conduites à leur terme par la voix qui retombe à peine à la fin des périodes. C'est très beau, très prenant. La poésie dit-elle "est ce qui coule comme un torrent, comme les cascades de mon village. petit village plein de cascades". Quelqu'un le soulignera, il y a là une voix faite de plein de voix (tout parle ici, le chat, le cerisier, tout devient voix

De la narration et du rythme

La narration est le fil central, le fil conducteur, on s'en rend beaucoup mieux compte après avoir entendu les extraits lus. Qu'il s'agisse du récit Une maison au bord des larmes, qu'il s'agisse des poèmes de Quelle est la nuit parmi les nuits, le dernier recueil de poèmes, le texte narre, raconte, avance. Le poète est la porte-parole des "gens qui vivent à ras de terre, ras de nature", "je pose mes pieds sur le quotidien pour sauter très haut". Elle conte à la manière de ces hakawati, les conteurs arabes des souks qui répètent apparemment la même histoire mais la font varier en fonction de ce que manifeste le public. Georges-Emmanuel Clancier compare d'ailleurs Vénus à Shéhérazade, insistant sur ce qu'elle apporte à la poésie française qui depuis Mallarmé s'est plutôt tournée vers des formes très décantées, tandis que des écrivains francophones comme Schéhadé ou elle, pratiquant souvent une forme de surréalisme naturel, avec un humour tragique qui a peu d'équivalent, constituent un grand apport pour la langue française. Notamment par la proximité du banal et du fantastique. (Et Vénus de dire aussi l'influence de GE Clancier sur elle et notamment de son livre Oscillante parole qui l'a incitée à "être plus moderne").
Amusante allusion aussi à sa façon de travailler ses romans, qu'elle dit se forcer un peu à écrire parce qu'elle a envie de conquérir un public plus large que celui qu'elle atteint par la poésie "dès que j'allume la machine, les personnages arrivent, dialoguent, nous discutons". Allusion aussi aux rencontres que suscite le roman "tout un peuple vient s'ajouter à vous".
Mais si la narration est une des clés de l'œuvre, le rythme est essentiel aussi : "le poème, il n'est pas question d'y réfléchir. Je ne suis pas un poète intellectuel, je suis un poète pulsionnel" ajoutant "c'est le rythme qui me donne le choix des mots plus que la pensée. Je ne pense pas quand j'écris, ce sont les mots qui choisissent d'autres mots pour dire" dans une sorte de grande liberté qui transparaît dans tous les textes "rien ne me freine quand j'écris"
©florence trocmé

Une bonne nouvelle pour terminer, Actes Sud aurait enfin réédité l'Anthologie personnelle de Vénus Khoury-Gata et elle devrait être bientôt à nouveau disponible. 

photos ©florence trocmé,  de haut en bas
1. Les mains de Vénus Khoury-Ghata
2. De gauche à droite, Marilyn Hacker, Vénus Khoury Ghata, Monique Acquaviva, Jean-Paul Giraux
3. Marilyn Hacker et Vénus Khoury-Ghata
4. Vénus Khoury-Ghata
5. Georges-Emmanuel Clancier

Commentaires

Merci pour toutes ses rencontres que tu nous fait partager. J'aurais tellement aimé y assister.
De Paris à l'Ardèche : un clic! Merci pour cette synthèse ...

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