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dimanche 29 janvier 2006

Anthologie permanente : Geneviève Pastre

                                   290106_pastre

Le je sujet, le je superbe
qui se détache avec son ombre
sur le mur des villes, sur le ciel
debout sur terre
face aux autres
et côte à côte avec sa clarté propre
Et qui peut dire j'ai trouvé
puisqu'il s'est trouvé et qu'il
a trouvé l'autre son semblable et que de là où je suis
je peux regarder sans vertige
solidement campée dans mon corps
le corps le cœur l'esprit conjoints sans fracture
ni déchirement interne

Il y a deux bonheurs
un bonheur n'est pas tout le bonheur
car ils ne s'additionnent pas ils ne s'annulent pas
c'est celui d'être et de pouvoir se dire
le secret quand il est imposé
fait de nous des êtres rampants
le secret imposé ne peut être l'enveloppe de l'intimité
sans la pourrir privée du soleil et du rire
qui s'entend de loin

Geneviève Pastre, Vis-à-vis, p. 38


Je ne cherchais pas le tiers lieu universel, mais je le trouvai un jeudi de janvier, inédit et clair. Les arbres et leur ombre ensoleillée brassent un accord qui permet d'inventer d'autres passions primitives que celles qui regardent les abris du savoir. Changer de figures, bien des fois, pour émerger de la longue vibration blanche.
Les rouges, les carmins et les jaunes éclatants racontent des fragments qui vivent dans leur doute. Aucun chemin balisé, mais une silhouette fragile passe, sans préciser le sens des mots malgré la proximité d'une promesse de bonheur.

Geneviève Pastre, Invia, p. 60


Il y a une complaisance morbide à prendre l'attitude de déconstruction pure, et c'est même le signe d'un ego considérable. Sachons vivre en phase avec nous-mêmes sans nous contraindre à nous amputer tristement, cyniquement ou allègrement de ces surgeons. Allions Rabelais et Montaigne, et que notre lucidité ne nous jette pas à un quasi-suicide intellectuel, mental et artistique. Que la dénomination soit un art, une inspiration, une expiration, et pas seulement la manie orgueilleuse du classement, de l'ordonnancement qui sont le fait des sociétés sclérosées ou totalitaires, ou du moins celui des institutions créées par ceux qui ne veulent pas voir leur métamorphose en cours, et la nécessité d'une renaissance.

Geneviève Pastre, L'État poétique, p. 112.

Ces trois textes sont extraits de trois recueils publiés dans un même livre, Vis-à-Vis et Invia, suivi de l'État Poétique, Éditions Geneviève Pastre, 2005.

Geneviève Pastre dans Poezibao :
Fiche bio-bibliographique,
extrait 1, extrait 2,
fiche de lecture de Vis-à-vis, Invia et l'État poétique

samedi 28 janvier 2006

Anthologie permanente : Jules Supervielle

                                    280106_supervielle

Je me souviens – lorsque je parle ainsi
Ah saura-t-on jamais qui se souvient
Dans tout ce chaud murmurant carrefour
Qui fait le cœur et lui donne son nom –
Je me souviens, c'était dans un pays
Qu'on aperçoit fort au sud sur les cartes,
Le ciel mouillait à tort et à travers
Le grand matin noir et plein d'innocence.
Je me souviens – cette fois j'en suis sûr
Que c'est bien moi qui hume ce temps-là –
Je vous trouvai durant une accalmie
Vous qui deviez devenir mon amie
Pendant vingt ans, et c'est encore vrai.

Jules Supervielle, Les Amis inconnus, Gallimard, 1934, p. 51

Jules Supervielle dans Poezibao :
Fiche bio-bibliographique
extrait 1, extrait 2, extrait 3

Sur simple demande à f.trocme@poezibao.com, recevez chaque jour l'anthologie permanente dans votre boîte aux lettres électronique

vendredi 27 janvier 2006

La disparition de Michèle Desbordes

Michèle Desbordes est morte ce mardi 24 janvier, à l'âge de 65 ans, à  Baule, dans le Loiret, après un long combat contre la maladie.

Vous pouvez lire dans Poezibao la fiche que j'avais consacré à son très beau recueil inspiré de Hölderlin Dans le temps qu'il marchait.
Elle était aussi l'auteur de plusieurs livres de prose, notamment la Demande (Verdier, 1999), qui évoquait la relation entre un maître italien de la Renaissance et sa servante, sur les bords de la Loire, ou bien encore La Robe Bleue (Verdier 2004, une autre évocation, celle des dernières années de la vie de Camille Claudel.

En mémoire d'elle, ces vers de son livre Dans le temps qu'il marchait, Laurence Teper, 2004.

                                            Où donc commençaient
les frontières où finissaient-elles ?
Tout ce qu'il y avait de frontières depuis
longtemps et de si loin
celles derrière lesquelles se tenaient les étrangers et les
frontières d'autour Celles du dedans

fiche de lecture de Dans le temps qu’il marchait (Hölderlin), extrait 1,

Anthologie permanente : Gabrielle Althen

Hommage

D'un baiser trop léger, la lumière ne
cessait de bénir celui qui, faute d'amour, ne
cessait de perdre tout son temps. Il pliait et
repliait les draps de la matière et, faute
d'amour, s'agglutinait aux objets sur son
passage. La lumière demeurait une, bien
qu'elle fût de visible façon attenante, comme
un pétale l'est à sa fleur, et sûrement comme
je le suis à toi, à autre chose qu'on ne
discernait pas. L'ensemble avait lieu, faute
d'amour, sur une route dure où manquait une
enfance, bien que l'homme, faute d'amour, fût
resté un enfant et, de toutes les façons, c'est
lui qui avait raison, bien qu'on ne sût au juste
de qui manquait l'amour en général.

Gabrielle Althen, Sans preuves, dune, 2000, p. 51

Gabrielle Althen dans Poezibao
Althen Gabrielle 
extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, extrait 5, extrait 6,
une rencontre avec Gabrielle Althen
une lecture rencontre autour de Béatrice Douvre,
carte blanche à Gabrielle Althen (voir l'index)

jeudi 26 janvier 2006

Portrait d'une dame, d'Alain Frontier

260106_frontier_portrait_damePortrait d'une dame n'est pas : un livre, un poème, un roman, une photo, un récit, une histoire, une lettre, un essai (compléter)
Portrait d'une dame est : un livre, une love story, un inventaire, un répertoire de lieux communs, un document anthropologique, une expérience, un prélèvement in vivo, un dictionnaire, un enregistrement, un moule vide. D'autres (Christian Prigent par exemple), disent : c'est un viol, un rapt, un ready-made, un cut-up. (Etc.)

Reprenons les choses par le commencement. Il y a un dispositif : un homme, l'auteur que l'on peut appeler aussi le noteur, prélève jour après jour, plusieurs fois par jour, pendant trois ans, toutes les phrases prononcées alors par sa compagne, dite le modèle. Muni d'un carnet, il note, inlassablement, allant de deux répliques/jour jusqu'à des records de l'ordre de deux cent trente-huit répliques/jour pour le seul 28 octobre 1982. Le noteur est écrivain, le modèle est photographe, ils vivent manifestement ensemble et participent à plusieurs aventures éditoriales, de revues en particulier : "Tu notes ce que je dis, mais moi je te photographie, on est quittes" (p. 10) Ils ont pour amis les Prigent (Christian), les Demarcq (Jacques), Hubert Lucot, Yak Rivais, et quelques autres plus anonymes. Ils habitent Pontault-Combault, non loin de la forêt de Fontainebleau.

Nous disions donc : une love story. Oui, cela va de soi, car il y faut une sacrée constance, fidélité, un amour réel en somme pour s'astreindre à pareille attention à l'autre. Et le lecteur est parti prenante dans l'affaire, ils les voient, les devinent (très important ce terme, on va y revenir) ces deux-là, dans leurs balades à pied et en voiture, leurs repas au restaurant, leur quotidien, leurs travaux, leurs jours, leurs maux. Et on a bien les deux protagonistes ici, lui dont on sait qu'il note, elle qui est notée de phrases en phrases.
Un inventaire prodigieux aussi et en ce sens un vrai document pour anthropologues actuels et peut-être plus encore futurs. C'est un vrai Pompéi ce livre ! Objet principal et cela n'étonnera pas d'Alain Frontier, la langue, le langage. Et là impossible de rendre compte de tout ce qui serait possible à partir d'un tel livre qui fera, fait déjà, croit-on savoir, le régal des lexicologues, des grammairiens, des férus de rhétorique. Les tours et détours d'une langue qui mêle le registre soutenu et le familier, les lieux communs et de fins aphorismes, les commentaires critiques aux observations cliniques de la réalité (le modèle est photographe, elle a une appréhension très particulière, visuelle, cadrante, de la réalité). On pourrait compter les occurrences des mots (artichauts et tête de veau seraient en bonne place, mais photos et carnet plus encore, mention particulière à fils électriques et à Prigent, très bien noté !). Il y aurait aussi un travail de décryptage fabuleux à faire sur les raccourcis, car il y a là un extraordinaire corpus de ces raccourcis qui se font dans le langage entre intimes supposés comprendre et savoir ; donc par opposition démonstration de l'énorme matériel d'explicitation que l'on doit émettre quand on est avec des étrangers. Et parfois un formidable humour : "si j'étais vache, j'aimerais donner mon nom à un fromage"
Une expérience qui dérange, qui provoque, qui titille l'esprit. Lisant un tel livre, on se surprend à écouter ses tout proches, à s'écouter aussi soi-même dans son petit charabia intérieur, à explorer les sauts incessants de la conscience, les sautes d'humeur en quelque sorte ! Car tout le matériel prélevé est non seulement daté mais horodaté, à la minute près* et l'un des sujets d'étonnement est de voir que deux remarques, énoncées dans un laps de temps très bref, peuvent être totalement étrangères l'une à l'autre. C'est passablement dérangeant et nos idées de cohérence sont mises à mal !
Portrait d'une dame est aussi une très forte réflexion sur ce qu'est une phrase hors de son tissu, son contexte. Que penser par exemple de "Savoir ce qu'est devenu l'os, j'ai pris un os comme repère" ?

Ce qui me permet d'en venir à ce qui est pour moi le plus fort peut-être dans ce livre : ce qui manque ! l'envers du décor, le dessin en creux de l'interlocuteur oscillant entre absent et répliquant, quelquefois juste un écho "tu dis que tu notes mes couillonnades" (35) ; dans le même temps, elle, elle range, avec force commentaires, des centaines de photos qu'on ne voit pas, d'où un second corpus in absentia en quelque sorte. Il y a une énorme part de non-vu, non-dit, non-entendu et non-su, générée directement, et ça c'est vraiment très fort, par ce qui est dit, non trafiqué, simplement prélevé. Part qui est extraordinairement active dans la prose… car l'esprit du lecteur, le tiers donc, travaille sans cesse, il tente de restituer quelque chose de ce qui se passe. Il émet des hypothèses, il tente de combler les vides ! Est-ce pour cela que l'on pourrait dire que ce texte est une fiction, parce qu'il ne donne qu'une part du matériel et laisse le lecteur-enquêteur reconstituer le fil des évènements, raccommoder les morceaux épars, interpréter les indices, voire inventer sa propre histoire.
Si on persévère dans la lecture (je reconnais que ce n'est pas facile, ce livre a quelque chose d'exaspérant !), on en vient à découvrir des fils, certaines manières d'être du modèle, des types de répliques, des thèmes aussi (il y en a finalement relativement peu) : comme des lignes de forces dans le chaos. Y aurait-il un schéma fractal sous-jacent ?

Impossible en définitive de faire un bilan mais on doit constater :
1. que ce qu'on peut dire de ce livre semble difficile à épuiser ;
2. que le premier réflexe du type "fastoche, j'aurais pu le faire" est une idiotie (tiens cela me fait penser à "l'oreille" de Frontier, il faut une sacrée "oreille", celle d'un musicien, pour entendre et transcrire tout ça, je pense à Messiaen notant les chants d'oiseau !) ;
3. que Portait d'une dame porte un coup de boutoir sévère à un certain nombre d'évidences et de certitudes, sur les genres littéraires, sur notre inscription dans le monde, sur le couple (et ainsi de suite, puisqu'on a dit qu'il y avait quelque chose d'inépuisable dans ce livre). Car oui, c'est un livre, ou un avatar du livre.
Ça se termine sur "Ah voilà les eaux saumâtres du port". Autodérision frontiérenne ? C'est vrai qu'après 400 pages on leur dit bye-bye avec un certain plaisir à ces deux-là (on a un petit lot de consolation, des photos du noteur notant dans les situations les plus inattendues), mais ce n'est pas pour autant qu'on en a fini avec le Portrait d'une dame. Quel plus beau compliment faire à un livre que de dire qu'on ne l'oubliera pas de si tôt, dernière page avalée ?
©florence trocmé

*pour se faire une idée, voir l'anthologie permanente de Poezibao, à la date du 20 janvier 2006 et lire aussi la fiche de Alain Frontier

Alain Frontier
Portrait d'une dame
Al Dante, 2005, ISNB 2-84761-081-2,
25 €

Anthologie permanente : Yves Bonnefoy

Dans le prolongement de l'article de Marie-Claire Bancquart, se réjouissant malgré les difficultés rencontrées par maints professeurs, de la présence d'Yves Bonnefoy à l'épreuve de lettres de la Terminale L, je propose ce nouvel extrait de Les Planches Courbes.
J'en profite pour signaler qu'un des très grands bénéfices de cette présence d'Yves Bonnefoy dans un programme scolaire est la mise à disposition de tous de plusieurs petits ouvrages pédagogiques fort bien faits qui peuvent constituer d'excellentes introductions à la lecture de poésie de Bonnefoy et à la lecture de poésie contemporaine en général. J'ai pour ma part lu hier soir avec profit et plaisir un ouvrage de ce type intitulé Estelle Piollet-Ferrux commente Les planches courbes d'Yves Bonnefoy, paru dans la série l'œuvre en perspective, Gallimard Éducation (attention ces petits ouvrages pédagogiques n'incluent pas le texte original).

Ô poésie,
Je ne puis m'empêcher de te nommer
Par ton nom que l'on n'aime plus parmi ceux qui errent
aujourd'hui dans les ruines de la parole.
Je prends le risque de m'adresser à toi, directement,
Comme dans l'éloquence des époques
Où l'on plaçait, la veille des jours de fête,
Au plus haut des colonnes des grandes salles,
des guirlandes de feuilles et de fruits.

Je le fais, confiant que la mémoire,
enseignant ses mots simples à ceux qui cherchent
à faire être le sens malgré l'énigme,
Leur fera déchiffrer, sur ses grandes pages,
Ton nom un et multiple, où brûleront
en silence, un feu clair,
Les sarments de leurs doutes et de leurs peurs.

Yves Bonnefoy, Les Planches Courbes, Poésie/Gallimard n° 384, 2003, p. 78 ou Les planches courbes, Mercure de France, 2001, p. 78.

Yves Bonnefoy dans Poezibao :
Fiche bio-bibliographique,
extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4 (les Planches courbes)
Les planches courbes, note de lecture

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Deux lectures-rencontres avec Jacques Ancet à Toulouse

Deux lectures-rencontres avec le poète Jacques Ancet sont organisées à Toulouse par Yves Charnet

Mardi 31 janvier, à  SUPAERO (10 avenue Édouard Belin), Toulouse, Salle des Thèses, 20 h 30

Mercredi 1er février, librairie "Ombres Blanches", 50, rue Gambetta, Toulouse, 18 h

le mardi 31 janvier, Jacques Ancet fera un parcours lecture à travers ses derniers livres de poèmes (La dernière phrase, Diptyque avec une ombre, Sur le fil, Un morceau de lumière) puis aura une conversation avec les élèves ingénieurs de l’École d’aéronautique (Supaero) où le reçoit Yves Charnet. Il y sera question de poésie, bien sûr, mais aussi de traduction, de chansons et même de tango puisque Jacques Ancet aura une guitare pour clore la soirée...

Le mercredi 1er février, il fera un parcours lecture à travers ses livres de prose (La tendresse, Le dénouement, Image et récit de l’arbre et des saisons) toujours en compagnie d’Yves Charnet, le maître d’œuvre passionné et attentionné de ces rencontres

mercredi 25 janvier 2006

Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche

"Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche"

Cette nuit, 156eme anniversaire du suicide de Gérard Labrunie, autrement dit Gérard de Nerval, qui s'est pendu à une grille près du Châtelet dans la nuit du 25 au 26 janvier 1855.

Carte blanche à Marie-Claire Bancquart : Yves Bonnefoy au bac

Marie-Claire Bancquart a bien voulu confier à Poezibao, ce dont je la remercie très chaleureusement, cette réflexion sur la présence, parfois contestée, de Les planches courbes, un recueil poétique d'Yves Bonnefoy, au programme de lettres de Terminale.

"Le recueil d'Yves Bonnefoy Les Planches courbes a été inscrit au programme des classes de Terminales littéraires, et sera donc un des sujets possibles au baccalauréat. De là une désorientation de certains professeurs et élèves : la poésie, et la poésie d'un auteur vivant ! Amenée à travailler avec quelques-uns, je pourrais évidemment, comme poète, m'étonner ou me désoler de ce qu'un texte contemporain de poésie paraisse difficile à aborder (le recueil de Bonnefoy n'est nullement du genre ésotérique). Mais si j'avais à en écrire un billet d'humeur, celle-ci serait plutôt positive : c'est l'histoire du verre à demi vide ou à demi plein…. j'opte, vous verrez, pour ce dernier!

Professeur émérite à la Sorbonne, et attachée à ce qu'apporte l'enseignement, je ne pourrais, il est vrai, que déplorer la quasi absence de la poésie française contemporaine dans les programmes obligatoires de l'enseignement, de l'entrée au collège jusqu'aux études supérieures. Dans les études secondaires, la poésie française s'arrêtait "de mon temps" vers Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud… éventuellement Apollinaire -plutôt celui d'Alcools que celui de Calligrammes. Il est aisé, quand on a la responsabilité de séminaires, de mémoires, ou quand on parle à des bacheliers tout récents, même brillants comme des lauréats du Concours général, de se rendre compte que souvent (je mets à part certains professeurs dont la passion va justement vers la poésie contemporaine) la situation a à peine évolué. Quelques textes de surréalistes, quelques zestes d'Eluard, de Guillevic, de Michaux, parfois ; mais pas grand-chose de plus ; pas ce qui retracerait le comment et le pourquoi d'une évolution. Et comment s'en étonner ? Par le jeu des modules d'enseignement, l'étudiant en lettres peut obtenir sa licence sans avoir effleuré le sujet ; et souvent c'est ce choix-là qu'il fait, parce qu'il a peur de la poésie, peu présente dans l'enseignement secondaire : c'est le cercle vicieux. Ensuite, dans la lancée, il choisit un mémoire étranger à la poésie ; puis les concours l'orientent plutôt vers des textes de prose ; s'il en est de poésie, c'est très souvent de poésie de siècles passés. Oui, on peut être agrégé des Lettres sans avoir étudié du tout la poésie de notre temps. "–Mais, dira-t-on, il est possible de le faire tout seul" Certainement, quand on ressent le goût ou le besoin de le faire. Autrement, eh bien les études sont lourdes, et une fois celles-ci terminées, entre les obligations du métier et les obligations personnelles, on a très peu de temps. "–Mais, dira-t-on encore, les élèves(les étudiants) n'ont qu'à s'orienter par eux-mêmes." Ma réponse sera semblable.

Pourtant , depuis quelques années, la situation va s'améliorant. Les professeurs de collège et de lycée s'intéressent de plus en plus à la poésie contemporaine, en écrivent parfois. Il en va de même des professeurs d'Université. Du coup, ils ont envie de la présenter à leurs ouailles, et ils invitent aussi des poètes à en parler . Les sites internet de poésie, la Maison des écrivains, le Printemps des poètes, certaines revues, aident de leur côté à cette connaissance. La poésie n'est pas plus difficile que les autres genres littéraires. Elle est différente : c'est une langue dans la langue ; on ne l'atteint pas par la rhétorique classique ou le raisonnement, si chers à un pays qui se dit cartésien, sans savoir qui était au juste Descartes ! A quoi sert-elle ? A mieux vivre : à réfléchir sur la langue, à aimer ce qui en vaut la peine, à résister à l'érosion et à la violence générales. Du coup, elle sert à déranger. Ce n'est pas rien ! A quatorze, à dix-huit, à vingt-deux ans, on est justement au bon âge pour comprendre ces textes-là, les poétiques. Et qu'on ne me parle pas de la spontanéité tuée par l'enseignement, de l'élan coupé par ce qu'on dit en classe. Il y a manière de les préserver, tout en donnant les informations sur les évolutions et les tendances, et en encourageant aussi à la découverte personnelle. Pour les neuf dixièmes des gens, c'est la seule façon dont ils auront été introduits à la poésie. Sinon, ils risquent bien de l'ignorer toute leur vie, si l'on considère le mépris où la télévision et les journaux la tiennent en France. Et les poètes mêmes qui dénigrent l'enseignement se plaindront de ne pas avoir de lecteurs et d'auditeurs. Pardi !

Mais enfin il reste beaucoup de chemin à parcourir, tant nous étions loin d'autres pays : pour ne parler que de la francophonie, de la Belgique, du Luxembourg, du Québec. C'est alors que je me réjouis, en considérant qu'un poète vivant est inscrit au programme de Terminale. Il paraîtra peut-être difficile à des professeurs même, dans une première approche ; mais je suis persuadée que grâce au beau texte des Planches courbes, la raison d'être de la poésie, fille de la mémoire, sœur des autres arts, observatrice du présent, travail du poète sur soi et sur le rythme et les mots, apparaîtra à ceux qui sans cette inscription (cette obligation) auraient méconnu ou ignoré la poésie d'aujourd'hui. Décidément, mon verre est à demi plein ! Pourvu qu'il continue à se remplir grâce à des initiatives semblables !"

©Marie-Claire Bancquart, janvier 2006

Programme semestriel des Lectures au Musée Zadkine

Programme semestriel des Lectures au Musée Zadkine
23 février – 29 juin 2006

En écho à sa programmation qui associe l’œuvre du sculpteur à la création la plus contemporaine, le Musée Zadkine poursuit son cycle de lectures.
Selon la formule désormais consacrée, les poètes et écrivains conviés liront leurs travaux en cours, ainsi que des fragments d’œuvre d’auteurs de leur choix, en majeure partie du vingtième siècle.
En raison de travaux au Musée Zadkine, une lecture exceptionnelle en février sera accueillie par le Centre d’études slaves, unité de recherche rattachée au CNRS et à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV).
Cette programmation de lectures hors les murs dans ce lieu de documentation et de diffusion est aussi l’occasion de rendre hommage aux origines d’Ossip Zadkine. En effet, l’auteur invité lira un écrivain issu du monde slave.

Jeudi 23 février 2006 à 19h
Michel Vinaver

Jeudi 30 mars 2006 à 19h
Pierre Alferi

Jeudi 27 avril 2006 à 19h
Liliane Giraudon

Jeudi 18 mai 2006 à 19h
Mona Thomas

Jeudi 29 juin 2006 à 19h
Chloé Delaume


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