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dimanche 12 mars 2006

Hélène Dorion au Cercle Aliénor, ce 11 mars 2006

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A tous ceux qui croient que les mots ont donné tout leur suc et qu'il n'y a plus rien à en extraire, à tous ceux qui croient que la langue ne peut être que de bois, à tous ceux qui croient que sens se conjugue avec sans issue, je dis : lisez Hélène Dorion.
J'ai eu le bonheur de rencontrer trois fois en six jours la poète canadienne qui vient de se voir couronner par le prix Mallarmé, passant du plan large de la soirée Printemps des poètes au Grand Parquet, au plan moyen de la remise du prix Mallarmé au Centre culturel canadien et enfin au gros plan d'une rencontre plus intime au cercle Aliénor hier, samedi 11 mars.

11hdorion_clancier_lestieux_1 Hélène Dorion avait en effet été invitée à dialoguer à la brasserie Lipp dans le cadre des rencontres du cercle de poésie Aliénor. Entourée de Sylvestre Clancier et de Maurice Lestieux, elle a répondu de façon très profonde, vraie et simple aux questions difficiles posées par les deux poètes. Cercle Aliénor dont il faut rappeler que dès 1999 il avait su distinguer l'œuvre d'Hélène Dorion en lui attribuant son prix annuel.
C'est Maurice Lestieux qui parle le premier de l'œuvre d'Hélène Dorion, de sa "pensée de haut parage" et de son écriture de "grande exigence", situant ainsi d'emblée la rencontre à son juste niveau, débattre tant de la pensée d'Hélène Dorion que de son écriture. Il trouve les mots justes pour parler de sa "langue limpide, sensible, signes de l'évidence des choses, marques de notre présence au monde". Propos illustré par la lecture par la poète de quatre textes de son recueil anthologique D'argile et de souffle, paru aux Éditions Typo (Canada), quatre poèmes sur le thème de la grotte exprimant la "joie douloureuse du temps".

Accéder à une compréhension du monde
Poésie qui est d'abord une quête, un élan, un désir de connaître, d'accéder à une compréhension du monde : "le sens c'est la lumière" . Pour Hélène Dorion, la poésie est en effet travail du sens, par la traversée de l'ombre, de l'obscurité. Elle dit "Écrire devant moi, non pas ce que je sais mais ce que je ne sais pas ou pas encore, de moi-même, de la rencontre avec l'autre, avec le monde. Pour éclairer ce qui est encore obscur". Maurice Lestieux souligne à ce propos la proximité de la poète avec les philosophes antiques mais dans une grande modestie et la juste mesure de nos failles et faiblesses. Hélène Dorion évoque son livre Sans bord, sans bout du monde paru aux Éditions de la Différence en 2003 où chaque partie commence par une apparente négation qui est une affirmation, une avancée vers l'illimité : "la nuit se renverse sous nos yeux". Il s'agit de traduire une vision du monde, de faire voir différemment ce que tout le monde voit, de "donner sens aux mots comme le peintre donne du relief aux couleurs". Elle aborde ensuite un de ses grands thèmes, le vent, "instrument de transformation", évoquant sa vie au Canada, dans les Laurentides, au bord d'un lac, en contact avec les éléments "l'eau, le bleu du ciel, le vent symbole de transformation". Car selon elle l'écriture nous donne cette capacité de transformation, le poème transforme le regard d'un être sur lui-même, sur la vie. Le poème tente de "déplacer" (comme le vent), le regard, d'émouvoir dans le sens étymologique de faire bouger, mettre en mouvement. Alors "vient le jour où la vie ressemble enfin à la vie" et où on "cesse soudain de chercher des abris" car "pour la première fois notre âme écoute son silence intérieur"
Maurice Lestieux pose alors à Hélène Dorion la difficile question de sa conception de l'amour, suscitant cette magnifique réponse que l'écriture est une réconciliation, de l'éphémère et de l'éternité, du corps et de l'âme, que l'amour est ce lieu où tout est réconcilié, le troisième terme qui contiendrait les deux autres, union avec le monde, union dans la relation amoureuse, sensation d'union avec tout ce à quoi nous sommes liés, guérison d'une faille originelle, mise en relation de cette "grande figure géométrique qu'est l'univers et de cette petite figure géométrique qu'est notre vie".

11_hdorion_1_2 "Chemin de réflexions"
Maurice Lestieux aborde le récent essai d'Hélène Dorion, Sous l'arche du temps, "ouvrage essentiel, réflexion sur la poésie, mais qui n'impose rien, pas de dogme, pas de représentation modélisante, appel à notre liberté, essai sur l'écriture, sur l'être, sur la vie, «chemin de réflexions» selon l'expression employée par la poète". Il rappelle qu'elle a été directrice des Éditions du Noroît et qu'elle a soutenu de nombreux jeunes poètes, jouant un rôle détecteur, révélateur des nouvelles voix, avant de prendre du champ, au bord d'un lac (mais pas si loin que ça de Montréal) où son écriture a acquis "une résonance, une force encore plus généreuse". Hélène Dorion lui répond en parlant des livres comme de "chemins, chemins de poèmes, chaque nouveau livre écrit à partir des failles du précédent", de ses très nombreux voyages notamment en France ce qui permet à Sylvestre Clancier d'intervenir et d'évoquer tous les échanges que la poète vit avec des poètes du monde entier. Pour elle "le poème est un instant de pure présence, une façon d'arrêter le déroulement du fil du temps, gardien de l'instant aussi, de la présence dans un monde qui vit dans la distraction, le divertissement, qui cherche à nous faire oublier que nous sommes là". Elle évoque alors son roman Jours de sable dans lequel elle a cherché à retrouver "le plus petit, les évènements de l'enfance, pour reconstruire la mosaïque d'une vie et voir comment les choses se placent dans cette figure, comment elles vont faire sens, pour en faire surgir l'universel, ce tissu commun".

Résonances et résistance
Poésie, "acte de rapprochement" l'interroge Sylvestre Clancier ? ce qui amène Hélène Dorion à évoquer ses rencontres avec les poètes, les lecteurs et de nouveau le partage de l'émotion et du déplacement "on est déplacés par un même mouvement, un même souffle", le plus important étant la "possibilité de partager, c'est de l'ordre de la résonance, car on peut se rencontrer à travers la poésie au cœur de quelque chose d'essentiel très rapidement comme si tout l'artifice avait tout à coup disparu".
Mais tout cela n'exclut pas la juste mesure de ce qu'est ce monde où nous vivons et Hélène Dorion fait un geste explicite de la main, vers la fenêtre, la rue :"le poète est devant cette fenêtre qu'il doit ouvrir pour se laisser bousculer par le monde". Il y a une responsabilité, un engagement, un acte de résistance représenté par le fait d'écrire, aujourd'hui : "poser ce geste, cet acte qu'est l'écriture. Rendre compte des lieux d'ombre, de zones grises, de violence". Mais pas par une lutte ouverte, plutôt dans "une forme d'abandon au monde, pour le comprendre, en saisir les mouvements et avoir l'espérance de le transformer par nos quelques mots" ; et de donner à la rencontre autour d'elle son sens, aussi "le fait que nous soyons réunis ici, ça compte" (quel encouragement pour une entreprise comme celle de Poezibao qui tente de réunir certaines et certains, le plus grand nombre possible, autour de l'œuvre des poètes !)
Il y a aussi chez elle le sentiment de la finitude "nous vivons comme si nous étions éternels. Sentiment faux à secouer. Un instant c'est précieux et il faut faire quelque chose de ce temps qui nous est donné"

11_hdorion2_1 Racines
Elle évoque ses racines littéraires canadiennes en rendant un très bel hommage à Saint-Denys Garneau qui a exploré les tensions entre le fini et l'infini, le corps et l'âme dans un contexte beaucoup plus marqué qu'aujourd'hui par la pression religieuse. Sylvestre Clancier la ramène d'ailleurs à cette occasion sur ceux que l'on croise, dans son œuvre, Rûmî, Rilke, Virginia Woolf et à sa question de savoir sur lequel elle voudrait insister, elle répond qu'elle a surtout envie de "recueillir les liens" entre eux, de créer une cohérence entre toutes ces figures singulières. Ajoutant que l'on se construit "en filiation, en opposition, en relation" et que ces figures-là sont présentes lorsqu'elle écrit, qu'elle écrit avec elles et l'on se souvient de ce qu'elle dit souvent et qui est tellement frappant, à savoir que quand elle écrit, elle a l'impression d'écouter.
Elle lira encore quelques textes (je ne dirai jamais assez le bonheur et l'importance aussi d'entendre les poètes vivants lire leurs œuvres et cet entremêlement ultérieur dans le for intérieur du lecteur de leur voix réelle et de leur prosodie)
La poète confiera enfin qu'elle travaille actuellement sur deux nouveaux recueils et un roman : :"Écrire, c'est un mode de communion fondé sur la réflexion mais aussi sur l'imagination créatrice, sur l'expérience du langage, s'abandonner au langage pour tout à coup entrer dans nos failles".

Je me saisirai de ce mot de faille pour conclure d'une façon personnelle, m'appuyant sur une première lecture, encore très superficielle, de l'œuvre d'Hélène Dorion. Car je ne voudrais pas que l'on croie après tout ce que j'ai pu dire à propos de ces rencontres qu'il y aurait là une œuvre mièvre, facile, baignant dans un optimisme facile. Non, c'est une œuvre d'aujourd'hui, pour les lecteurs de ce monde que nous vivons, une œuvre où ombre et lumière sont les deux fils d'un même tissu, où le doute et le désespoir sont tissés, là encore, avec la célébration, la contemplation, une œuvre qui unit de façon totalement intime et totalement humaine le blanc et le noir, la vie et la mort. Une œuvre "chemin de réflexion", à dimension ontologique et métaphysique, et aussi une œuvre d'une écriture superbe, d'une totale économie de moyens (ni jargon, ni trucs typographiques ou syntaxiques, l'utilisation la plus "normale" qui soit de la grammaire, du vocabulaire) mais où chaque poème est à la fois limpide et complètement mystérieux, de telle sorte qu'on peut les relire, tous, d'innombrables fois, assuré d'y trouver à chaque lecture quelque chose d'autre, de nouveau.
©florence trocmé


Photos ©florence trocmé.

Elles sont toutes agrandissables par simple clic sur la vignette.
Photo de groupe, à gauche Sylvestre Clancier, à droite Maurice Lestieux, entourant Hélène Dorion.

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