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lundi 24 avril 2006

Carte Blanche à Alain Hélissen : présentation-recension de la revue Diérèse et entretien avec Daniel Martinez, directeur de la revue

24_diereseDaniel Martinez préside seul aux destinées de Diérèse, une revue entrée dans sa neuvième année avec 32 numéros à son actif. Des numéros qui s’épaississent un peu plus chaque trimestre pour atteindre, s’agissant de cette dernière livraison, 268 pages. Revue non thématique, Diérèse accorde l’essentiel de son espace à la poésie, celle en provenance de l’étranger (Russie, Etats-Unis, Argentine) venant compléter un vaste panorama de la production française où se côtoient des poètes « reconnus », « connus » ou « inconnus .» Parmi les premiers on relève ici les noms de Michel Butor – octogénaire épanoui –, Pierre Dhainaut et Richard Rognet. Diérèse s’intéresse aussi aux nouvelles ou textes narratifs courts. Une partie « libres propos » aborde des sujets divers, comme, sous la plume d’Etienne Ruhaud, celui de « l’édition aujourd’hui. » D’abondantes notes de lecture viennent boucler un sommaire des plus nourris. À défaut de pouvoir le détailler, j’ai voulu donner la parole à Daniel Martinez qui a accepté de répondre en toute franchise à quelques questions plus ou moins indiscrètes. Merci à lui.
Alain Helissen

Entretien d’Alain Helissen avec Daniel Martinez,
directeur de la revue Diérèse
(réalisé en avril 2006)

Ce qui surprend, quand on ouvre Diérèse, c’est l’absence de comité de rédaction. On comprend vite que tu opères seul. Si cela peut se concevoir de la part de petites revues, c’est plus difficile à comprendre pour Diérèse, qui dépasse allégrement les 250 pages. Peux-tu t’en expliquer ?

M’en expliquer ? Sans problème. Un comité de rédaction entraînerait des lourdeurs, des blocages, de l’administratif en somme : toutes choses qui me disconviennent forcément. Comment imaginer en effet discuter de l’opportunité de publier tel ou tel (en fonction, comme cela se dit communément, de la cote d’amour, des relations, des options idéologiques et d’un amas de critères extra-littéraires où le grand perdant est finalement l’auteur) le temps de se réunir, que chacun lise déjà le texte qui lui est soumis, les obligations familiales des uns, les vacances scolaires des autres et j’en passe…Les maisons d’édition embauchent des lecteurs rémunérés qui se doivent de brasser du texte et de faire vendre. Chez Gallimard, vous avez Guy Goffette et André Velter (et Jean Grosjean, qui malheureusement vient de nous quitter) qui décident du rayon poésie ; j’imagine les discussions et le temps passé (ou perdu). Vu le nombre de pages que compte Diérèse, si j’adoptais un exécutif à 3 têtes, ce n’est pas un trimestre qu’il me faudrait pour faire paraître la revue, mais pas loin d’une année. Bien entendu, ce disant, je ne cherche à convaincre personne, pas plus d’ailleurs qu’à me justifier et respecte l’existence de comités de rédaction. Concernant Diérèse, trois points à retenir : le facteur temps, qui est primordial, l’efficacité ensuite, la cohérence, bien entendu, ce que d’aucuns nomment « la ligne éditoriale », terme que je n’aime pas beaucoup. Mais le lecteur attentif aura remarqué un certain nombre d’invariants, dans le choix des auteurs tout d’abord et celui des illustrateurs, constitutifs d’une politique éditoriale qui est mienne et que j’assume. Faire reconnaître cette politique éditoriale n’a pas été sans mal, puisque la responsable du rayon critique d’Aujourd’hui Poème (qui par ailleurs a été publiée dans Diérèse) n’a jamais jugé bon de parler de la revue que j’anime depuis 1998, ce qui contrariait fort de son vivant Jean Rousselot, l’un des piliers de la revue. Par parenthèse, aujourd’hui encore, les services de presse que je demande à de « grosses revues » comme Action Poétique, Europe, Le Nouveau Recueil…me sont comme à bien d’autres refusés. En second lieu je me suis inspiré de l’exemple de Michel-François Lavaur (avec sa revue Traces qui compte effectivement moins de pages que Diérèse) et qui a été un des premiers à me soutenir dans ma démarche et à en reconnaître le bien-fondé. Enfin, les auteurs, par ouïe dire, ont très vite compris comment fonctionnait la revue et ne s’adressent qu’exceptionnellement au comité de rédaction de Diérèse. Ils m’écrivent, le plus simplement, en me confiant au passage les pratiques de tel ou tel de mes confrères (thème imposé, tour à prendre qui peut durer plus d’une année, textes trop longs, C.V. à valeur sélective, etc…).

Tu sembles avoir opté pour de volumineuses livraisons. Est-ce un choix ou une fatalité ? Comment fais-tu pour éditer chaque trimestre –et cette périodicité est parfaitement respectée – une telle somme de textes ? Travailles-tu jour et nuit ?

J’ai effectivement opté pour de volumineuses livraisons. C’est aussi bien un choix : rester au plus près de la « matière » que j’ai entre les mains de plusieurs centaines de pages à chaque livraison, qu’une fatalité, donc. Pour éditer ces 250 et quelques pages, j’écris aux auteurs, leur demande de m’envoyer des inédits (de préférence saisis sur disquette ou par courriel) et dans mes moments de liberté je les mets en forme, m’occupe des épreuves (une moyenne de 10 lettres par jour.) Je peux bénéficier d’une aide éventuelle dans la saisie de certains textes qui m’auraient été envoyés à l’état de manuscrits (cette aide couvrant au maximum un cinquième du contenu de la revue.) Je dors assez peu et fais passer mes loisirs après le travail de la revue. Généralement, je consacre 15 jours entiers au maquettage d’un numéro et ne m’accorde de vacances qu’occasionnelles et de courte durée. La poésie est pour moi une passion, rien de plus ou de moins.

Diérèse s’articule en différentes parties. La première, poésies du monde, s’ouvre aux poètes étrangers. Pour ce N°32, on y découvre des inédits de Léon Tolstoï, des traductions du poète américain David Stone, de la poète argentine Liliana Heer. Comment trouves-tu toutes ces pistes ?

Je dose d’abord la part laissée à chacun dans le rayon international, sur la base d’une quarantaine de pages, en tête de chaque livraison. Les langues choisies sont généralement l’espagnol, l’anglais/américain, l’allemand (mais sans exclure d’autres possibilités, comme le tchèque, le lituanien, l’italien, le chinois, le persan ou le russe). Je travaille avec des auteurs qui peuvent être aussi des traducteurs et en contact parfois direct avec des créateurs étrangers. Pour Léon Tolstoï, c’est Vladimir Claude Fisera (d’origine tchèque) qui s’est chargé du travail de translation ; pour David Stone, c’est Bruno Sourdin qui m’a mis en rapport avec le poète et moi qui ai soumis ses poèmes au traducteur ; pour Liliana Heer, c’est une connaissance de Victoria Lovell, elle-même poète argentine qui réside comme Alejandro Pidello à Rosario, (traduit par Pacôme Yerma in Diérèse.) Pour tous ces numéros, ce sont les contacts que j’ai pu avoir (courriers et/ou rencontres, comme celle de Pidello, chercheur en biologie moderne) qui déterminent le contenu de cette rubrique « Poésies du monde. »

Trois « cahiers » ensuite donnent à lire des poèmes. Pourquoi cette séparation ? Est-elle due au degré de notoriété des poètes ?

S’il est indéniable que pour le numéro 32, le premier cahier débute par des poètes de renommée (Michel Butor, Pierre Dhainaut, Richard Rognet) les deux autres cahiers accueillent des poètes connus ou inconnus, découverts en lisant d’autres revues, ou qui m’envoient directement leurs textes par la poste ou par courrier électronique. Beaucoup d’auteurs (encore) sans nom m’écrivent. Il m’arrive de les conseiller. Certains (retenus) ont d’ailleurs des réticences à ce qu’une notice bio-bibliographique soit rédigée à leur propos. C’est par affinité que sont regroupés les auteurs et non d’après leur notoriété. Tous les participants ont leurs qualités propres et je n’aime pas classifier, noter, hiérarchiser en somme, mais reconnaître chacun dans sa différence, son talent, la manière qu’il a de faire partager au lecteur, par son écriture, son approche de la matière poétique. Plutôt que de « poésie », je préfère parler de « poésies. »

Une place importante est accordée dans ce numéro à Michel Butor, figure majeure de la littérature contemporaine. Le rôle d’une revue est-il de convoquer les illustres aînés ?

Il n’est pas à exclure que des auteurs illustres, par connaissances interposées, viennent à de petites revues, simplement par choix personnel, après lecture d’un numéro de la revue. Deux points donc. Reprenons depuis le début, pour Diérèse. Jean Rousselot (par l’intermédiaire de Jean l’Anselme qui me l’a fait connaître) a été l’un des premiers à la notoriété reconnue à participer régulièrement à Diérèse. Par son choix cet auteur en a attiré d’autres (qui d’ailleurs n’étaient pas forcément connus.) Quelques uns ont fait une brève incursion dans mes colonnes (Alain Jouffroy), Pierre Dhainaut s’y est plu et je m’en félicite, comme Richard Rognet…et voici, avec ce N°32, Michel Butor. Je me vois mal faire la fine bouche devant son talent, qui n’est plus à démontrer. Surtout que vingt autres poètes ont droit de cité dans ce même numéro. Second point : c’est le caractère humain des relations entre poètes qui prime, les échanges que nous pouvons avoir ensemble qui sont déterminants (aucune participation n’étant rémunérée.) Par parenthèse, je ne comprends pas pourquoi les auteurs de renommée ne publieraient que dans les grosses revues (c’est-à-dire subventionnées ou en lien avec un éditeur) s’ils s’intéressent aussi à ces ateliers de la création que sont les revues de poésie en général, par où certains sont passés, ont fait leurs premières armes. Les relations que je peux entretenir avec les auteurs de Diérèse sont très interactives. Je leur écris fréquemment (ou quelquefois les rencontre), cela aide à développer un tissu propice aux associations heureuses. On ne peut trouver qu’en cherchant : je crois pouvoir dire que la réalité ne m’a pas donné tort.

La poésie publiée dans Diérèse paraît assez « conventionnelle ». On n’y trouve pas, en tout cas, de textes « expérimentaux », « formalistes », « concrets »…Quelle est, en quelques mots, la ligne éditoriale de Diérèse ?

« Conventionnelle » n’est à mon sens pas du tout le mot qui convient. Pour s’en convaincre, il faudrait relire par exemple la revue de Jacques Charpentreau ou encore « Les Nouveaux Cahiers de l’Adour », « Florilège »…tant et tant de petites revues de poésie entre amis, de « bulletins de la société X » qui fleurissent comme les jonquilles au printemps aux quatre coins de l’Hexagone. Il est exact que, depuis deux ans, on ne lit pas dans Diérèse de textes dits « expérimentaux », « formalistes » ou « concrets ». J’ai autrefois publié Christophe Manon, Julien Blaine à trois reprises, mais en fait peu d’auteurs « expérimentaux » m’ont envoyé leurs textes – et, pour être honnête, j’en ai peu contacté –. Il faut dire aussi que bien des poètes « concrets » finissent par se répéter – jugement personnel bien entendu –. Les « avants-gardistes » se succèdent, certains de valeur – je pense à un Emmanuel Hocquart ou à un Christian Prigent – deviendront les classiques de demain. Permets-moi de trouver mon bonheur dans les propos de Pascal Quignard, interviewé par Jean-Pierre Salgas : L’art (la poésie s’y rattache) pour moi est grave. C’est ma vie…sans souci de « post » ou de « pré », on est sans cesse naissant, sans cesse renaissant. La destruction est profondément académique. L’histoire de la littérature ne m’intéresse pas une seconde. Jean Rousselot, avec qui j’ai entretenu des relations d’amitié, disait, lui, et d’une manière plus cassante encore : On n’est pas là pour rigoler (Minimes, dernier de ses livres paru aux Editions Les Deux-Siciles, maison que j’anime aussi.) La ligne éditoriale de Diérèse : brièvement, l’attention au sens, même si la langue (employée) ne le laisse paraître tout de suite et c’est même là tout l’intérêt induit. Mais pas seulement : le plaisir à lire/recomposer le texte, un plaisir intellectuel certes, de même que le rythme, le souffle, le son/l’image qui permettent à tout à chacun de prendre contact avec la pensée, le vécu, les sentiments/émotions, et, pourquoi pas, la condition du poète dans le quotidien…Loin de moi en effet l’idée d’idéaliser celle-ci, la revue étant le lieu on ne peut plus concret où l’expression est rendue à celles et ceux qui font la poésie, avec ou sans nom. Ouverture aux poésies d’ailleurs comme je l’ai dit, traduites à chaque livraison. Il y a également dans Diérèse, ne l’oublions pas, des articles de réflexion (souvent par les poètes eux-mêmes) sur la poésie et les arts, les deux étant à mon sens indissolublement liés ; ainsi que des contes. Il s’agit de trouver le juste équilibre entre ces différents genres. Je m’y attache.

Diérèse, N°32 ; Daniel Martinez 8 Avenue Hoche 77330 Ozoir-la-Ferrière. Le N° : 8€ (+ 2,76 € de frais d’envoi) Abonnement 4 N°s  : 35 €.

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