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vendredi 13 octobre 2006

Dossier Pierre Reverdy

Dossier PIERRE REVERDY
Ce dossier a été préparé par Tristan Hordé


                                                 à Reverdy,


pour lutter dans l’hiver avec lui
il ne faut pas faire de phrases
la maison et ses vitres lentement tourne
                                      elle est loin du soleil
elle rentre dans la nuit comme on s’étend
                                      dans les draps oublieusement
le silence reste pris entre les murs
                                      les vases les chaises
                                      ne rêvent ni vivent
                                      peut-être ils veillent
il faut attendre lundi
la clef la clenche ne bougent ni
les tentures passées les coussins brodés
que toute l’illusion revienne
sous les nuages en cendre

Jude Stéfan, Laures, Gallimard, 1984, p. 13.


De sa naissance à sa mort, et plus loin, jusqu’à nous, Reverdy n’a jamais bougé. Je veux dire qu’il n’a jamais reculé, n’a jamais cédé un pouce de terrain, n’a jamais transigé sur un mot. A rejeté les masques, les travestis, les rôles et l’attirail de la pitoyable comédie des Lettres. Aujourd’hui encore, ici, avec nous, il s’étonne, il s’insurge, je l’entends qui gronde. Il est seul. Il est le seul. Il reste le plus vivant, le plus offensif des morts. Ouvert, et le plus libre, le plus échancré dans l’ouvert. Il n’est pas lu, il est présent.
On ne fait pas un pas sans croiser sa route.........

relever sa trace, rencontrer son souffle, la violence de son souffle. Toute l’œuvre, et chaque pan, chaque vers imprègnent les fragments du monde où nous respirons. Ça coule et ça coupe, et ça vibre. Ça détruit grain par grain, trait pour trait, le masque qu’on nous applique, le crépi de la bêtise, les maillons de l’exégèse, et le mur de la prison.

Jacques Dupin, à la rencontre de Pierre Reverdy et ses amis, Fondation Maeght, 1970, n.p.


[...] un poète dont l’œuvre montre avec évidence que la poésie lui était quelque chose de l’ordre du pain quotidien ou de l’air qu’on respire (à tel point incorporée qu’un rayonnement salubre émanait de toute sa personne jusque dans ses moments les plus noirs), c’est ce qu’avait été Pierre Reverdy. S’il n’a pas eu autant d’audience qu’il le méritait, n’est-ce pas en raison de cette authenticité même, excluant de son œuvre tout brio et l’amenant, dans ses rapports avec le milieu des lettres, à se conduire volontiers comme un paysan du Danube, voire comme un Iroquois. Mais le côté journellement vécu de sa poésie où réalités du dehors et du dedans se répondent sans chatoiements de vocabulaire ou de syntaxe, l’allure qu’elle revêt d’angle de vue sous lequel le monde est une fois pour toutes appréhendé plutôt que celle de refonte qu’on choisit de lui imposer, de glose dont il est le prétexte ou de réflexion sur ce que sa marche nous fait subir a été une leçon pour maints poètes de la génération qui l’a suivi et porte encore les fruits chez certains, qui peut-être l’ignorent.

Michel Leiris, in Pierre Reverdy, 1889-1960, Hommage, sous la direction de Maurice Saillet, Mercure de France, 1962, p. 130.


L’univers de Reverdy a pour modèles la limpidité hivernale, les merveilles du givre, l’éblouissement des cascades, ou, par moindre bonheur, les voiles de la pluie, la fuite des nuées, les lueurs des vitres.
Son ambition n’a pas été de bâtir dans ses vers le vaste et noble édifice dont Claudel et Saint John Perse se sont faits les architectes successifs ; pas plus que d’apprivoiser le dehors grâce à un chant savamment assourdi, comme Supervielle. Le fond de l’expérience humaine de Reverdy semble avoir été sombre, et peut-être s’est-il agi pour lui avant tout de rendre sa vie plus respirable (« Et tout le poids de ce ciel gris est soulevé »). Le poème est un état de la réalité non pas plus ferme, durable (comme d’autres le pensent), mais au contraire plus précaire, plus hasardeux ; et plus intense : « ce que le feu est au bois ».
Ne nous étonnons donc pas de trouver dans les livres de Reverdy le reflet de cette merveilleuse et fragile limpidité entrevue comme le plus bonheur et, par-dessus le grondement d’un désastre qui s’aggrave avec le temps.

Philippe Jaccottet, Une claire goutte de temps, in L’entretien des Muses, Gallimard, 1968, p. 58.



Le gant de crin, Le Livre de mon bord, En vrac, Bloc-notes « 39-40 », livres que j’aime retrouver. À chaque note, une partie se joue, plus ou moins longue. Variété des angles d’attaque, des sujets, et en même temps se dégagent nettement à la longue ses idées-forces.
Même si la formulation est le plus souvent générale, j’y sens d’abord une réflexion du poète sur son propre travail. Notes vivantes, au fond plus proches du journal que de la théorie ou de la critique. Une sorte de journal non intime, un journal de travail. J’aime leur lucidité tranquille et leur style le plus souvent rigide, presque cassant. Il ne cherche pas à persuader : il affirme. Or, rien n’est plus sain que d’être amené, d’une main ferme mais sans violence, à vérifier objectifs et moyens.

Antoine Émaz, Un phare, in Pour Reverdy, Le Temps qu’il fait, 1990, p. 121.


bio-bibliographie


Pierre Reverdy, 1889, Narbonne – 1960, Solesmes. Se fixe à Paris en 1910 et, dès 1911, fréquente Max Jacob, Juan Gris, Picasso, Braque ; l’année suivante, connaît Apollinaire, Matisse, Léger, Modigliani. Correcteur d’imprimerie, il s’engage en 1914 et est réformé en 1916. Son premier livre, Poèmes en prose (1915), est illustré par Juan Gris et Henri Laurens ; La lucarne ovale, recueil de poèmes, paraît en 1916. En 1924, il réunit ses recueils déjà publiés dans Les Épaves du ciel. En 1926, touché par la foi, il se retire à Solesmes. Son dernier livre, Liberté des mers, poèmes en prose, paraît en mai 1960 un mois avant sa mort, avec des lithographies de Braque.

Ses œuvres complètes ont fait l’objet d’une publication en 12 volumes, de 1967 à 1989, édités chez Flammarion sous la direction de Maurice Saillet, Stanislas Fumet et Étienne-Alain Hubert :
Plupart du temps, poèmes (1915-1922).
Main d’œuvre, poèmes (1913-1949).
Flaques de verre.
Au soleil du plafond et autres poèmes.
La liberté des mers, Sable mouvant et autres poèmes.
Le Voleur de Talan, roman.
La Peau de l’homme, roman populaire.
Risques et Périls, contes, 1915-1928.
Le gant de crin, notes.
Le Livre de mon bord, notes.
En vrac, notes.
Nord-Sud, Self-Defence et autres écrits sur l’art.
Cette émotion appelée poésie, écrits sur la poésie 1932-1960.
Note éternelle du présent, écrits sur l’art, 1923-1960.

Sont également publiés :
dans la collection Poésie/Gallimard :
Plupart du temps.
Sources du vent, précédé de La Balle au bond.
Ferraille, Plein Verre, le Chant des morts, Bois vert suivi de Pierres blanches.
dans la collection Orphée, éditions La Différence :
Anthologie, préparée par C.-M. Cluny et présentée par Gil Jouanard, 1989.

Principales études critiques :
Jean Rousselot et Michel Manoll, Pierre Reverdy, collection Poètes d’Aujourd’hui, Pierre Seghers, 1951.
Hommage à Pierre Reverdy, Entretiens sur les lettres et les arts, sous la direction de Luc Decaunes, Rodez, Subervie, 1961.
Pierre Reverdy, 1889-1960, Hommage, sous la direction de Maurice Saillet, Mercure de France, 1962.
À la rencontre de Pierre Reverdy et ses amis, Fondation Maeght, 1970.
Gérard Bocholier,   Pierre Reverdy, le Phare obscur, Champ Vallon, 1984.
Pour Reverdy, textes présentés et réunis par F. Chapon et Y. Peyré, Le Temps qu’il fait, 1990.
Lire Reverdy, études présentées par Yvan Leclerc, Presses Universitaires de Lyon, 1990.
Reverdy aujourd’hui, textes recueillis et présentés par Michel Collot et Jean-Claude Mathieu, Presse de l’École Normale Supérieure, 1991.



Choix de textes :



Le Gant de crin, Plon, 1927.

Je ne connais pas d’exemple d’une œuvre qui ait inspiré moins de confiance à son auteur que la mienne.
Aussi me gardé-je bien de la défendre.
J’accepte ici qu’elle peut n’être qu’un témoin d’impuissance.
(p. 26-27)

Le propre de l’image forte est d’être issue du rapprochement spontané de deux réalités très distantes dont l’esprit seul a saisi les rapports.
(p. 34)

Le poète est poussé à créer par le besoin constant et obsédant de sonder le mystère de son être intérieur, de connaître son pouvoir et sa force.
Il n’est que les gens de métier qui se satisfassent de quelque certitude sur leurs facultés.
Mais en poésie les gens de métier sont les médiocres.
(p. 44)

Si les glaces de verre sont flatteuses pour toi, supprime-les. Ne te regarde pas en dehors mais en dedans, il y a là un sombre miroir sans complaisance.
(p. 105)


Le Livre de mon bord, 1930-1936, Mercure de France, 1948.

Le style, ce ne doit pas être tellement l’homme qu’on l’a dit – car l’on se complaît bien plus à sa personnalité qu’en ce qu’on écrit. On se désespère d’écrire mal, et rien ne concorde entre ce que l’on sent et ce que l’on écrit. On se relit, on retouche ce style répugnant, rien ne vient mieux. Je crois que ce qui est vraiment l’homme c’est le plaisir ou le dégoût qu’il prend à l’effort pour écrire mieux. C’est-à-dire qu’il n’y ait pas plus de vulgarité dans le style que dans la pensée.
(p. 47-48)

L’homme ne se réalise que dans la connaissance. Les frontières de sa connaissance sont les frontières de son être. Plus il connaît, plus il est vaste et étendu, moins il connaît, plus il est étroit et restreint. Mais il y a aussi le parti qu’il tire et l’usage qu’il fait de ces connaissances et qui le font grand ou petit.
(p. 162)

Le style, bon ou mauvais, je parle de ce qui caractérise un écrivain, ce n’est pas le premier jet, mais l’état où il laisse la chose écrite, celui auquel il n’éprouve plus le besoin de rien changer. Et ce n’est pas la moindre révélation du caractère que de ne jamais tenir pour définitive l’expression formelle de sa pensée.
(p. 210)


Les Épaves du ciel, Gallimard, 1924.

                                        La repasseuse
         Autrefois ses mains faisaient des taches roses sur le linge éclatant qu’elle repassait. Mais dans la boutique où le poêle est trop rouge son sang s’est peu à peu évaporé. Elle devient de plus en plus blanche et dans la vapeur qui monte on la distingue à peine au milieu des vagues luisantes des dentelles.
         Ses cheveux blonds forment dans l’air des boucles de rayons et le fer continue sa route en soulevant du linge des nuages – et autour de la table son âme qui résiste encore, son âme de repasseuse court et plie le linge en fredonnant une chanson – sans que personne y prenne garde.
(p. 22 ; Poèmes en prose, 1915)


                                      Cœur à cœur

Enfin me voilà debout
Je suis passé par là
Quelqu’un passe aussi par là maintenant
Comme moi
Sans savoir où il va

Je tremblais
Au fond de la chambre le mur était noir
Et il tremblait aussi
Comment avais-je pu franchir le seuil de cette porte

On pourrait crier
                  Personne n’entend
On pourrait pleurer
                  Personne ne comprend

J’ai trouvé ton ombre dans l’obscurité
Elle était plus douce que toi-même
Autrefois
Elle était triste dans un coin
La mort t’a apporté cette tranquillité
Mais tu parles tu parles encore
Je voudrais te laisser

S’il venait seulement un peu d’air
Si le dehors nous permettait encore d’y voir clair
On étouffe
Le plafond pèse sur ma tête et me repousse
Où vais-je me mettre où partir
Je n’ai pas assez de place pour mourir
Où vont les pas qui s’éloignent de moi et que j’entends
Là-bas très loin
Nous sommes seuls mon ombre et moi
La nuit descend
(p. 86-87 ; La Lucarne ovale, 1916)


                                       Temps couvert

Je suis au milieu d’un nuage
                                       de neige
                              ou de fumée
L’éclat du jour fait son tapage
                                               la fenêtre en battant
                                                   ouvre le mur du coin
la paupière assoupie
                                et l’œil déjà baissé
           Plus loin
sur le détour où aurait dû tomber
                          le grand vent qui passait
                                  en roulant l’atmosphère
                                       la neige et la fumée
Quelques grains de soleil
                                   et le poids de la terre
             à peine soulevée

(p. 211 ; Cravates de chanvre, 1922)



Main d’œuvre, poèmes, 1913-1949, Mercure de France, 1949.

                                              Lumière rousse


On accroche le ciel d’automne aux quatre coins
               Un tambour résonne
Des pas dans le vent
                             Le regard qu’on donne
                            À chaque passant
Les flammes effilées à travers les barrières
                            Les maisons retournées
                            Tous les dos en prières
Et les jours perdus dans les aventures
                                     le long des années
Il n’y a pas de temps
Mais de la poussière
ou l’eau du printemps
dans chaque clairière au regard ardent
Sous les flocons plus lourds
Sous le poids des nuages
Il reste encore un tour à faire sur la page
Un nom qui se traîne
Un cœur qui s’en va
Ce n’est pas la peine
De s’arrêter là
                                     Personne dans la marge
Plus rien sur le trottoir
                                     Le ciel est plein d’orages
                                                Ma tête sans espoir

(p. 113-114 ; Sources du vent, 1929)


                                       Sans respirer

La jambe à droite
                       L’ombre du mort
Le marbre
           La table qui s’est inclinée
La nuit recouvre tout de son tapis troué
Le silence a de la peine à vaincre le bruit
Les mots faiblissent de partout
Et les lèvres frémissent
On ne sait pas pourquoi
Contre le mur des paroles qui glissent
Entre les doigts
                       Le vent
                       Le souffle
                       Et les soupirs
Partout entre les arbres tout ce qu’on voit courir

(p. 291 ; Pierres blanches, 1930)


                                       Tête à tenir

Une large bouffée de flammes
Sur la frise en bas des forêts
Le brouillard échappé des larmes
Sous une écharpe de rosée
L’odeur rugueuse des cigares
Le feu caché des feuilles mortes
Rayons cassés qui tissent ton sourire
Le visage effacé sous son voile de peur
Il va il vient il se retire
Un rayon de miel dans la cire
Une larme amère à ton cœur
Amour reviens dans le silence
Le poids de la main sur ton front
Et toujours la mort entêtée
La mort vorace

(p. 412 ; Le Chant des morts, 1944-1948)

Commentaires

j'aimerai localiser un poème de tudal cité par lacan (et ainsi reproduit sur des nombreux articles, tjs sans références biblio ) : Entre l'homme et l'amour il y la femme Entre l'homme et la femme il y a un monde Entre l'homme et le monde il y a l'amour Sauriez vous me dire dans quel recueil/ ouvrage il a été originalement publié? date? sous quel titre? Grand merci
Merci de ce commentaire qui me permet de rendre hommage à Tristan Hordé et de le remercier. L'idée des dossiers et cette première réalisation lui sont dus. Il s'agissait pour moi de trouver un moyen, dans le flot de tout ce que je publie au quotidien, de distinguer certaines oeuvres comme particulièrement fortes et importantes. Que Poezibao continue à rester ouvert à tous les courants de poésie actuelle et à aux nombreux poètes publiés aujourd'hui mais qu'il puisse attirer l'attention sur les oeuvres-phares. Ce sera en principe le rôle des dossiers. Qui seront en principe évolutifs, c'est-à-dire qu'ils pourront s'enrichir de nouveaux textes au fil du temps.
Félicitations pour cette nouvelle rubrique ! Et ce choix, hasard ou réfléchi, de l'ouvrir avec Reverdy !

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