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mercredi 29 novembre 2006

Jean Daive, Anne-Marie Albiach l'exact réel, une recension d'Olivier Goujat

29_daiveAvec mes remerciements à Olivier Goujat pour cette recension


LÀ : DIALOGUE, LÈVRES JOINTES

Jean Daive, Anne-Marie Albiach l’exact réel, éditions Éric Pesty, 2006, 14 euros. 

L’abord de ce nouveau livre de Jean Daive formule une étrangeté, effet singulier d’une signature. Il réunit, après un essai de l’auteur, cinq entretiens avec Anne-Marie Albiach. Le nom de celle-ci ne se tient pas à côté de celui de Jean Daive sur la ligne d’auteur, mais, en lettres capitales, comme sujet du livre, sur la ligne de titre. Jean Daive est bien le maître de cérémonie d’un livre qui compte dans le temps, et nous conte le temps d’une rencontre. Il s’agit du premier opus de l’œuvre d’interviewer d’un homme de radio[1], qui donna cinq fois à entendre, de juin 1978 à janvier 2003, la voix d’Anne-Marie Albiach. Cette voix manque à la parole restituée du livre. Les rires d’Anne-Marie Albiach, si présents dans l’entretien sur Bataille, sont inscrits entre des parenthèses dont la ponctuation établit une équivalence dans la perte. Mais Jean Daive, par son introduction, restitue au livre une évocation de la voix : « (…) une blessure ou un frisson. C’est une voix fatale. Craintive. Apeurée. Chuchotée. Haute. (…) Cette voix est derrière la tête. »[2]

Dans son introduction au titre d’énigme (« Le poème pourquoi en sait-il plus que les mortels ? »), Jean Daive relate une rencontre, la venue d’Anne-Marie Albiach et de Claude Royet-Journoud chez lui, au milieu des années soixante, après la parution de Décimale blanche, dont la lecture est la « boîte noire » d’État : « Ils sont là. »[3] Le soin à établir la présence du poète, la prégnance des habits, de la chevelure ou du teint, donnent aux anecdotes rapportées une nécessité qui les élève au statut de scènes primordiales : ainsi, un repas partagé devient-il, baigné de fous rires, une étrange scène d’écriture à quatre mains, dont l’enjeu se situe entre la quadrature du cercle et la circulation des cadres. Un dialogue commence à partir du livre, incessant, « à bouche fermée ». Dans le métier d’interviewer, il faut ouvrir l’entretien, tracer des directions, lancer et relancer le questionnement. Il faut aussi se taire, forcer le silence pour offrir l’écoute. Si en premier lieu Jean Daive nous donne à entendre Anne-Marie Albiach parler de son travail (État, « H II » linéaires, « Le voyage d’hiver » et plus tard Mezza Voce, Anawratha, « Figures vocatives », Travail vertical et blanc, L’EXCÈS : cette mesure), d’autres entretiens prennent pour objet l’œuvre d’écrivains (Samuel Beckett, Georges Bataille) qui deviennent le centre d’un dialogue où les voix s’équilibrent, où les lectures s’épaulent, s’aiguisent, brouillent entre l’un et l’autre la ligne de partage. C’est que le lieu ouvert par la rencontre crée le réel, en est l’exactitude : « Anne-Marie Albiach est là. »[4] 

Les entretiens ponctuent de leurs dates une longue trajectoire : 1978, 1990, 1997, 2003. Ils répondent le plus souvent à une commande de l’interviewer : relire Beckett, Bataille ; relire Mezza voce. Cette « commande » est, à la lettre, une sollicitude. Jean Daive accompagne pas à pas, mot à mot la démarche d’Anne-Marie Albiach, il la devance même parfois, l’entraînant sur son propre terrain de lecture, d’écoute. Chaque œuvre nouvelle relance l’opération de lire, la complète ou la bouge : État est une « partition », une « abstraction théâtrale » ; Mezza voce a un sens musical, ouvre « une scène », « une fiction » ; L’EXCÈS : cette mesure impose sa verticalité, convoque le vertige et la chute. L’étude de la ponctuation d’État qu’a menée Jean Daive dans Un transitif[5] le rend particulièrement sensible à la presque disparition de ces signes dans l’EXCÈS : cette mesure :

JEAN DAIVE. – Pourquoi ? C’est la verticalité qui fait fonction de ponctuation, incite à la chute ?

ANNE-MARIE ALBIACH. – Tout à fait. (Rire.) Tout à fait. C’est la verticalité qui fait fonction de virgule, de point ou de point-virgule. (Rire.)[6]

« S’il est un lieu fermé, il suffit de l’ouvrir avec une tenture drapée d’azur et d’or. S’il est un lieu vide, il suffit de le couvrir d’un luxueux dallage »[7] explique Jean Daive en commentant – et ce commentaire se situe à l’endroit exact du plus rigoureux silence de l’auteur – Décimale blanche, le trait d’union qui expose les deux poètes à se lire et à se lire en écrivant ; mais ce commentaire est un préalable à celui des livres de son invitée. Les lieux d’entretien ont certes leur importance, que le livre ne laisse pas au hasard – Paris, Maison de la radio ; Neuilly-sur-Seine, rue Borghèse, rue de l’Hôtel de Ville. Mais le lieu que met en place Jean Daive est agencé avec un souci de la géométrie et de l’apparat tel qu’il en vient à susciter une parole outre l’enfermement. Et Anne-Marie Albiach ne parle pas de ses livres et de ses lectures du bout des lèvres. Elle expose son travail de lecture et d’écriture comme un travail sur soi, sur le corps, dans le temps. Il n’y a pas de « thème » (dire est athématique) mais « (…) on pourrait tout ramener à la préoccupation du langage en soi, dit à travers le désir. »[8] La suppression du thème supprime le réel afin de le dépasser, c’est-à-dire de toucher du doigt le point exact de jointure qui nous y expose. Une telle expérience ne peut avoir lieu que dans la distance (le jeu, le « ne me touche pas ») procurée par l’écriture, dans l’anonymat des pronoms (il, elle, ils, elles) et des vocables qui occupent la scène. Le corps « avec des blessures, des parures, le souffle »[9], la mémoire, la voix, le chant, la chevelure sont investis dans le livre-théâtre où ils sont l’objet de la terreur, d’une violence, d’une cruauté amplement soulignées par l’auteur. Car une menace pèse, qui n’est pas toujours mise à distance. Les entretiens portent autant sur les livres que sur l’intervalle qui les sépare ; et l’absence d’écrire est aussi le métier d’Anne-Marie Albiach. L’angoisse vécue aliène le plaisir. Si le lyrisme est « l’ouverture » (le « plaisir », la « jouissance ») qui permet à l’écriture de se précipiter, celui-ci ne peut-être que « froid », freiné, « mis au carré » :

ANNE-MARIE ALBIACH. – (…) je veux garder un lyrisme froid, c’est-à-dire un lyrisme…

JEAN DAIVE. – …contrôlé ?

ANNE-MARIE ALBIACH. …contrôlé, entre guillemets, en italique, avec des blancs.[10]

Et plus loin : « Si je n’avais pas une base géométrique, mathématique, le lyrisme prendrait tout le dessus, et je ne veux pas. Je m’en méfie terriblement. »[11] Passage auquel fait écho le commentaire suivant de Jean Daive : « Donc ce que je lis (…) relève d’un alphabet des restes, désinvestis du désir. »[12]

« Le vers est amoureux »[13], dit-il un peu plus loin, et ces mots établissent la loi qui dicte au vers son état sur la page-partition, la page-théâtre, ou encore la page-verticale : le lyrisme de l’écriture entraîne physiquement dans sa chute : il tombe, brûlé d’émotion ; il est « tension », « menace » pour le corps qui prend alors une dimension sacrificielle et se trouve démembré jusqu’à « l’éclatement »[14]. À cet excès « (…) qui brûle (…), qui est l’envers d’un texte construit »[15] s’oppose une mesure faite d’une rigoureuse élaboration autour de laquelle Anne-Marie Albiach convoque les nombres, la géométrie, la ponctuation et tout un vocabulaire musical. Le démembrement du corps dans la chute est constamment contrecarré par tout ce qui contient, prévient, établit, équarrit et qui reste indissociable du mouvement effrayant et jouissif de l’écriture : « (…) il n’y a pas de construction sans feu. »[16]

Après Le théâtre du poème[17], de Jean-Marie Gleize, ce nouvel ouvrage offre une approche inédite et nécessaire, parce que dialoguée au plus près, de l’œuvre d’Anne-Marie Albiach. Livre rare qui réunit deux poètes et deux lecteurs dans un lieu déréalisé puis rétabli à l’aide d’un sol en damier et d’une tenture, ANNE-MARIE ALBIACH L’EXACT RÉEL, ou L’Atelier[18] de Jean Daive, nous donne à lire la nudité d’une voix dont le rire éclate comme une parure. 

©Olivier Goujat



[1] Inventeur d’inimitables revues Fragment, Fig. et Fin, Jean Daive accueille ou suscite les textes et la présence – même photographique – d’Anne-Marie Albiach de 1970 jusqu’à aujourd’hui ; il y accorde également une place importante aux entretiens, souvent préalablement radiodiffusés, qu’il a menés avec des écrivains (Robert Creeley, Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud, Francis Ponge) ou des artistes (François Barbâtre, Mario Merz, Rémy Zaugg, Balthus, Raymond Hains), ainsi qu’avec le philosophe Toni Negri et Paul Zukovsky, violoniste, chef d’orchestre et compositeur, fils du poète Louis Zukofsky. Par ailleurs, dans La Condition d’infini, la figure du dialogue est récurrente – elle instruit et construit des sections entières du roman – qui met en fiction des rencontres réelles avec Paul Celan, Raul Rauschenberg ou encore Marcel Czermak.

[2] Jean Daive, Anne-Marie Albiach l’exact réel, p. 8.

[3] Op. cit., p. 7.

[4] Op. cit., p. 18.

[5] Jean Daive, Un transitif, Spectres familiers, 1984. On trouve à ce propos dans l’introduction au dernier livre de l’auteur de nouvelles indications, par exemple p. 13.

[6] Jean Daive, Anne-Marie Albiach l’exact réel, p. 104.

[7] Op. cit., p. 9.

[8] Op. cit., p.23.

[9] Op. cit., p.57.

[10] Op. cit., p. 51.

[11] Op. cit., p. 65.

[12] Op. cit., p. 11. On trouve à ce sujet dans Fig. 3 (1990) une lettre d’Anne-Marie Albiach à Jean Daive, datée d’octobre 1968, qui tente « d’expliciter – l e déchirement dans l’acte d’écriture (…) entre la pulsion et la pulsion qui se veut systématisée afin de sécurité d’écriture. » (cf. op. cit. pp. 19-22).

[13] Op. cit., p. 14.

[14] Op. cit., p. 25.

[15] Op. cit., p. 107.

[16] Op. cit., p. 108.

[17] Jean-Marie Gleize, Le Théâtre du poème vers Anne-Marie Albiach, éd. Belin, coll. « L’extrême contemporain », Paris, 1995.

[18] Allusion à L’Atelier de Vermeer, revu par Jean Daive, cf. Anne-Marie Albiach l’exact réel, pp. 18-20.

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