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vendredi 01 décembre 2006

Enquête de Poezibao sur les femmes poètes : une contribution de Virginie Lalucq

Réponses à l’enquête de Poezibao sur la place des femmes en poésie : je continue à publier, sur un rythme un peu distendu, je m’en excuse, les réponses les plus significatives.

Aujourd’hui, je verse au dossier un texte qui ne m’ a pas été adressé dans le cadre de l’enquête car je ne connaissais pas alors son auteur. Mais Virginie Lalucq m’a envoyé récemment le programme d’une journée organisée par l’ENS à Lyon sur le thème « Neutralisation et inscription de la différence ». Et ce texte qui ouvre davantage encore le débat et qu’il me semble donc important de donner à lire à tous ceux, et ils sont nombreux, qui suivent ce débat.

 

 

« La séparation des sexes aboutit presque inévitablement

à un raccourcissement généralisé de l’intellect. »

Marquise vos beaux yeux, L. Giraudon, M. Grangaud, J. Lapeyrère, A. Portugal, éditions Le Bleu du ciel

 

La question du genre de l'écriture, la constitution de cette notion même sont sans doute l'un des symptômes ou l'une des implications de votre interrogation (cf. le texte de présentation de la journée "Neutralisation et inscription de la différence dan les modernités poétiques" à l'ENS). Les deux sont liées en tout cas : lorsqu'on se pose la question du genre ou de "la différence", on ne se pose généralement que celle du féminin (confusion genre/sexe), ce qui ne va pas de soi et aurait le mérite d'être interrogé peut-être avant d'être posé comme un implicite. Or comme me le disait Patrick Beurard-Valdoye "le sexe n'est pas le genre". Le sexe de l'auteur(e) /scripteur (e) ne coïncident pas forcément avec le genre de leur écriture. Le fait qu'on relie la question du genre au féminin est un symptôme social et peut-être lié à une conception romantique de l'écriture (confusion auteur/narrateur) : l'écriture générale est d'abord masculine historiquement (faite par des hommes qui parlent au masculin) parce que comme pour d'autres activités les femmes ont accédé tardivement en masse à l'écriture, en conséquence le féminin peut être perçu comme une marge, un écart qui fait "différence" mais seulement si l'on confond ici deux choses : le fait qu'une femme écrive et ce qu'elle écrit. Or nous savons bien que la poésie qui peut être un genre égotiste, lyrique peut être aussi formaliste, objectiviste, fictive, philosophique (et là je parle sans considération de goût)... Écrire au féminin ne devrait pas être plus déterminé/déterminant que d'écrire au masculin (au général), de fait. D'où ces interrogations : Écrire au féminin (dans les deux sens : être une femme qui écrit ou écrire cette fois au genre grammatical féminin) est-il marqué ? Et à ce moment-là en quel sens ? Et là je me pose non seulement les questions de l'écriture féminine et de l'écriture-femme (concepts qui me semblent pour le moins problématiques et pour ne pas dire fantômes) mais aussi ce que peuvent impliquer des expressions comme "la poésie est féminine", "nous les poètes, tout du moins, les meilleurs d'entre nous, sommes des femmes" (Fourcade), la poésie consiste à faire "passer du féminin" (Cixous), d'interroger ces essentialismes-là dans un milieu historiquement masculin. Par ailleurs, dans cette optique, écrire au neutre au féminin serait-il possible ? (en tant que femme qui écrit et/ou en tant qu'on écrive au genre grammatical féminin) puisque l'écriture dite blanche est en fait bien souvent une écriture générale donc masculine. L'écriture dite neutre (générale) n'est-elle pas un fantasme, du coup ?N'y aurait-il pas comme une légère confusion ? Rigoureusement, une écriture neutre devrait être une écriture désactualisée, sans aucun marquage subjectif y compris du général (du masculin) ? Peut-on écrire au féminin et être reçu universellement est toute la question, à mon sens ? (Cf. Pireyre). Mais cette question est avant tout un problème de réception et je dirais, peut-être un problème de réception masculine (d'une réception masculine misogyne qui se retrouve peu dans les œuvres produites par des femmes et ne peut pas les citer comme exemples) d'une part et d'une prise de position féministe (d'un certain féminisme), d'autre part. Mais femme ou pas, il y avant tout des individus et chaque pratique d'écriture est singulière (y compris dans "le désir de neutre"). En gros, il me semble qu'on surdétermine ici le sexe de l'auteur compte tenu de ces implicites sociaux et idéologiques. En même temps, je comprends bien que la création de ce concept de poésie féminine dans les années 70 ait été nécessaire (sur le plan féministe) mais j'ai du mal à concevoir qu'une femme écrive "à l'encre blanche" (avec le le lait maternel) et du mal à lier écriture et fait de pouvoir être ou d'être mère, comme l'établit Cixous.  Est-ce que l'on se demande si le fait d'être ou de pouvoir être père distingue l'écriture des hommes de celle des femmes ?! Il ne me semble pas non plus qu'il y ait une poésie féminine et que celle-ci soit une contre-culture, comme j'ai pu le lire dans une présentation de lecture consacrée à une poète...

Je vois plutôt des femmes qui écrivent (et très différemment), des femmes qui sont publiées, participent aux débats mais sont moins représentées dans les rares lieux de pouvoir de ce milieu et surtout moins citées si ce n'est post-mortem : le problème est là, il me semble. D'ailleurs, parmi les rares noms de poètes qui parviennent au grand public, on trouve très peu de femmes et surtout toujours les mêmes. Marie Etienne donne ainsi quelques éléments de réponse dans son petit opuscule provocateur intitulé "Sommes-nous moins bonnes ?" que je vous recommande. Et les exemples récents de reconnaissance post-mortem de certaines vont dans ce sens : Collobert, Bessette...Comme si l'identité féminine de ces auteurs avaient été un obstacle à la réception de leurs œuvres pourtant déjà majeures de leur vivant.

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Du coup, il est notoire que les poètes "reconnues" le soient parce qu'elles ont réussi à faire oublier leur sexe comme le montre ce que dit Laure Limongi d'Anne-Marie Albiach sur son blog "Rougelarsenrose" : "Anne-Marie Albiach est un poète contemporain majeur. Je l’énonce au masculin « générique », sciemment (elle-même emploie tour à tour masculin et féminin, indifféremment.) La poésie est un monde d’hommes. Il suffit de jeter un coup d’œil aux rayons des librairies, des bibliothèques, de feuilleter les anthologies pour le constater. Anne-Marie Albiach y impose une voix souveraine, hors toute distinction sexuelle. Ou plutôt sa féminité s’exprime au-delà de cette différenciation binaire – pour ne pas dire manichéenne. Aujourd’hui on dirait queer, transgenre mais ce serait un peu anachronique ; ou plutôt, ça ne sonnerait pas tout à fait juste." Bien que j'adhère à sa vision transgenre de l'écriture, je reste assez dubitative quant à la remarque fataliste sur le registre "la poésie est un monde d'hommes"...Ce n'est d'une part plus vrai aujourd'hui. Et d'autre part, cette remarque implique qu'il faudrait développer une stratégie d'écriture et de conduite afin d'intégrer la langue dite dominante ? Du genre, ne pas se lancer dans les polémiques surtout ou au contraire être plus misogyne que le roi ?

Néanmoins, on peut aussi relier ce constat à ce que dit Virginie Despentes dans son dernier livre "King Kong Théorie" : "Non, on ne décrit pas un auteur homme comme on le fait pour une femme. Personne n’a éprouvé le besoin d’écrire que Houellebecq était beau. S’il avait été une femme et qu’autant d’hommes aient aimé ses livres, ils auraient écrit qu’il était beau. Ou pas. Mais on aurait connu leurs sentiments sur la question. Et on aurait cherché, dans neuf articles sur dix, à lui régler son compte et à expliquer dans le détail ce qui faisait que cet homme était aussi malheureux, sexuellement. On lui aurait fait savoir que c’était sa faute, qu’il ne s’y prenait pas correctement, qu’il ne pouvait pas de plaindre de quoi que ce soit. On se serait foutu de lui au passage : non mais t’as vu ta gueule ? ".

Nous avions déjà évoqué plusieurs de ces questions avec Isabelle Zribi dans un numéro d'Action restreinte, notamment certaines en rapport avec votre problématique qui n'est pas celle du genre de l'écriture mais de la représentation, de la visibilité des femmes dans le milieu poétique comme dans d'autres milieux. Pour ma part, votre question m'amène d'emblée à une autre (question). Elle pose d'abord celle de l'envergure : qu'est-ce qu'être un poète d'envergure ? Si je me pose la question sans m'attacher au sexe de l'auteur, il me semble peu évident de le définir. Est-ce qu'un poète est de fait de grande stature ? N'est-ce pas au terme d'une œuvre accomplie, qu'on peut l'affirmer ? Par ailleurs, qu'est-ce qui le détermine : la qualité de l'œuvre ? Mais alors c'est tout subjectif (sans compter si l'on se réclame de telle ou telle école). La citation de l'œuvre ? Il me semble qu'on pourrait trouver quelques éléments de réponse par ce biais. Maintenant, si j'envisage votre question en la re-sexualisant comme elle l'était d'emblée et là je préfère le terme d'envergure à celui de grande stature (cf. le clin d'œil malicieux de la réponse de Véronique Vassiliou), il ne va pas de soi qu'il n'y en ait pas, de femmes poètes d'envergure. Pourtant il s'agit du présupposé de votre question. Vous semblez affirmer qu'il n'y aurait pas d'auteures dont l'oeuvre serait suffisamment importante pour avoir été remarquée. Remarquée par qui ? Toute la question est là. Si vous entendez les institutions, par exemple, le CipM : il est tout de même étonnant de constater que le Cahier critique de poésie n'ait consacré sur ses 12 numéros qu'un dossier à une seule poète d'envergure : Anne-Marie Albiach, les 11 autres étant des hommes. Or nombreuses sont celles qui pouvaient y prétendre...N'est-ce pas curieux ? Quant aux anthologies de poètes femmes, leur existence est comme un symptôme...disons d'un léger problème non ? Et nous pourrions décliner longtemps sur ce registre, faire des petits comptes mesquins où l'on s'apercevrait que ceci explique aussi cela.

Donc je dirais plutôt : pourquoi si peu de poètes femmes citées et reconnues, malgré l'importance de leur œuvre ? Et je répondrais polémiquement : peut-être du fait d'une certaine misogynie qui s'ignore souvent (soyons indulgente) ou clairement revendiquée ...

Mais l'histoire des femmes en littérature et particulièrement en poésie est neuve car il s'agit aussi d'une question générationnelle : ce que vous mesurez aujourd'hui correspond à une réception d'hier. Pour les générations actuelles, il n'est pas dit que cela se passera de la même façon ne serait-ce parce que les femmes sont numériquement plus présentes et actives, dirigent des collections, des revues, des institutions et que cela influe/influera à la fois sur le paysage poétique et sur la réception des œuvres.

©Virginie Lalucq

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