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vendredi 15 décembre 2006

Exceptionnelle soirée d'hommage à Claude Esteban, hier, 14 décembre 2006, à la Maison des Ecrivains à Paris

Partage d’une absence

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Se tient actuellement à l’Université Paris X un colloque en hommage au poète Claude Esteban disparu dans la nuit du 9 avril 2006. Dans le cadre de ce colloque, la Maison des Écrivains rassemblait hier soir, jeudi 14 décembre 2006 quelques-uns de ses amis, autour du thème Le partage des mots.



15_lance_maulpoixAutant le dire tout de suite, cette soirée fut exceptionnelle. Pour l’émotion, par la qualité des interventions et peut-être surtout par ses intervenants. Ce que Jean-Michel Maulpoix a souligné d’emblée : qui pourrait se targuer aujourd’hui de rassembler, un même soir, à Paris rien moins que Yves Bonnefoy, Michel Deguy, Jacques Dupin, Florence Delay, Jacqueline Risset, Lionel Ray ? Preuve de l’importance de l’œuvre, preuve de la présence de Claude Esteban.
15_lanceLa soirée vit donc alterner les interventions des uns et des autres, souvenirs et lectures, entrecoupées de musique. En effet, entre 2003 et 2005, par jeu (on verra plus loin à quel point Claude Esteban aimait les jeux et l’humour), Alain Lance avait adressé au poète des missives dont l’adresse, sur l’enveloppe, était un quatrain en alexandrins rimés
[1]. Une sélection parmi ces quarante quatrains a été mise en musique, jouée et chantée en trois ponctuations de la soirée, interventions enjouées et souvent merveilleusement drôles.



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Yves Bonnefoy
de sa magnifique voix ouvre ce "partage d’une absence" par une évocation de son amitié avec Claude Esteban. Où, comme tout en cette soirée, l’émotion et la drôlerie rivalisent. Le poète explique que contrairement à ce qui se passe d’habitude, il a un souvenir très clair de sa première rencontre avec Claude Esteban qui était venu lui rendre visite chez lui et qui l’a ensuite accompagné, au travers d’un inextricable encombrement, à un vernissage où il devait se rendre. Première rencontre qui d’emblée a établi leur amitié et sa teneur. Il dresse ensuite par le biais de quelques anecdotes un portrait précis et profond de son ami, évoquant sa mélancolie, d’où jaillissaient inventions et drôlerie. Il évoque ses doutes quant à son œuvre, « Claude craignait de trop devoir à la tradition littéraire », le terrible départ entre les deux langues, la française et l’espagnole et la « crainte térébrante » qui l’habitait et créait chez lui un besoin de démystification, par une parodie de la poésie qui ne signifiait en rien une haine, comme chez tant d’autres, mais un constant retour vers elle. Yves Bonnefoy raconte comment Claude Esteban, en voiture, conduisant à toute allure, se retournait sans cesse vers ses passagers en chantant sur des airs de Mozart des paroles qu’il improvisait ! Il évoque aussi cette mystification d’un jury qui lui attribua un prix pour des récits rédigés par un prétendu navigateur et tous les quiproquos qui s’ensuivirent (Claude Esteban se rendant à la remise du prix, alors qu’il connaissait bien sûr tous les membres du jury, déguisé en écrivain anglophone avec une fausse barbe !).
Puis vient l’évocation de Denise, la femme de Claude Esteban, son amour des maisons : elle en achetait souvent, les retapait, Yves Bonnefoy évoque celles de Berck Plage, de l’Ile d'Yeu, de Lacoste dans le Lubéron. Denise, qui disparaît après des mois d’agonie à la suite d’un accident de bicyclette à l’Ile-d'Yeu. Perte dont Claude Esteban ne s’est jamais remis (Michel Deguy, un peu plus tard, évoquera une rencontre des trois veufs, Jacques [Roubaud], lui-même et Claude Esteban)
[2]. « La vague noire passant sur lui qui ne retomba jamais tout à fait » dira Yves Bonnefoy. Claude Esteban se détourna des maisons, il ne décrochait plus le téléphone, il se survivait.


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Jacqueline Risset
a connu aussi Claude Esteban tout jeune et elle va entraîner l’assistance dans une merveilleuse évocation des années qui ont suivi leur admission respective à l’École Normale Supérieure, Ulm pour Claude et Sèvres pour elle puisqu’à l’époque filles et garçons étaient séparés. Le choc, après les années d’effervescence intellectuelle des prépas, de la rentrée dans un univers gris, celui de leurs Écoles, moment de grande déception qui leur a imposé très vite la nécessité de fuir cette tristesse, cet avenir tout préparé. Première fuite, le théâtre, « Claude tenait le théâtre entre ses mains » , il rassemble un groupe et monte La Cantatrice Chauve d’Ionesco. Elle loue son inventivité mais en même temps sa rigueur et son sérieux dans le travail de mise en scène. Souvenirs désopilants aussi de cette revue que devaient traditionnellement monter les élèves, une parodie de leurs professeurs. Rédaction par Claude Esteban d’un texte, et elle Jacqueline Risset, installée dans une poubelle et jouant le rôle de Jean Hippolyte, grand hégélien et ci-devant directeur d’Ulm ! Une des répliques : « facteur vous êtes la lettre et je suis l’esprit ». Seconde fuite, le cinéma, cinéphilie déchaînée, jusqu’à trois films par jour à la toute proche cinémathèque (Visconti en sicilien avec des sous-titres tchécoslovaques !), les cinémas Cardinet, La Pagode, les Agriculteurs, etc. Troisième fuite enfin, les voyages de vacances et notamment l’Italie où les jeunes normaliens élisent domicile à Montepulciano, « lieu de perfection géométrique du paysage et de l’architecture », où ils aiment se faire prendre pour les enfants du sacristain. Mais tout cela ne constituait pas à leurs yeux une fuite suffisamment importante par rapport à l’École et à leur avenir pré-formaté de professeurs. Claude qui se vouait à l’histoire bifurque vers l’espagnol et elle, Jacqueline, qui se consacrait aux Lettres Classiques se tourne vers l’italien qu’elle connaît à peine [et on sait la suite puisqu’elle est unanimement célébrée pour ses magnifiques traductions de Dante, parmi beaucoup d’autres travaux). Ils travailleront alors lui sur Lorca et Guillèn, elle sur Pétrarque et Leopardi.
Mais elle aussi, ce sera une constante de la soirée, au point qu’elle dressera en fin de compte une véritable image bifrons de Claude Esteban, elle souligne cette « ombre mélancolique ». Elle terminera sur l’histoire de Diaro immóvil
[3], ce texte écrit par Claude Esteban après la mort de Denise, en espagnol et qu’il lui demande de traduire… en italien, disant qu’il ne veut ni ne peut le traduire en français (ce qui sera fait plus tard par Emmanuel Hocquard) : traduire en italien pour éloigner ce texte, le baigner dans une autre langue, « le priver de la force de rupture de l’espagnol. »

 

15_dupinLes autres interventions furent moins évocation du poète que lectures. Par Jacques Dupin de poèmes du livre Fayoum, par Florence Delay de traductions faites par Claude Esteban du « In memoriam » du  poète Cesar Vallejo, parues dans Action Poétique (il faut dire ici comme Jacques Dupin et Florence Delay sont de magnifiques lecteurs et comme le choix des textes qu’ils ont fait était 15_deguymagnifiquement approprié au contexte de cette « veillée d’amis[4] » ). Lionel Ray donne lecture aussi d’un article et d’un texte en cours, sur Claude Esteban et enfin Michel Deguy revient sur une vie d’amitié, marquée par le souci des mêmes choses (poésie, littérature, Université) et en même temps leur extrême différence, montre comment ils se sont passés le relais, notamment à la Maison des Écrivains dont ils furent tous deux directeurs ou à la Commission Poésie du CNL. Il évoque l’admirable traducteur, en particulier de l’œuvre de Paz.



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Revenir pour finir sur les interventions musicales. Une chanteuse Liselotte Hamm et un pianiste-chanteur, improvisateur, Jean-Marie Hummel, musique et diction enlacées pour rendre toute la verve des quatrains d’Alain Lance et souligner leur ambiance (désopilante séquence arabisante sur « dans cette rue Daguerre on trouve un bon couscous », alternances de styles, jazz, Berio, Debussy…).

Je me suis surprise à penser que sans doute Claude Esteban aurait aimé cette soirée et qu’en tout état de cause, elle était un reflet fidèle de sa personnalité partagée entre cette mélancolie évoquée par tous, si présente dans l’œuvre et l’humour, la drôlerie de l’homme, en tous cas dans la partie de sa vie qui a précédé la disparition de son épouse.
©florence trocmé

photos :©florence trocmé,  toutes agrandissables par clic sur l'image : de haut en bas :
tous les intervenants à l'exception de Jacqueline Risset qui était tout à fait à gauche avec de gauche à droite Florence Delay, Yves Bonnefoy, Lionel Ray, Jacques Dupin, Michel Deguy
Jean-Michel Maulpoix au premier plan et Alain Lance
Alain Lance
Yves Bonnefoy
Jacqueline Risset
Jacques Dupin
Michel Deguy
Jean-Marie Hummet et Liselotte Hamm.


Claude Esteban dans
Poezibao :
Note bio-bibliographique, extrait 1, extrait 2, la disparition de Claude Esteban, extrait 4, Le Matricule des Anges n° 73, hommage de Hassan Sadfari, extrait 5, extrait 6, extrait 7, annonce colloque décembre 2006,

Yves Bonnefoy dans Poezibao :
Note bio-bibliographique, extrait 1, extrait 2, extrait 3, Les planches courbes, extrait 4 (les Planches courbes), extrait 5 (Les planches courbes), le petit feuilleton pédagogique à l'usage des lycéens de Terres de Femmes

Jacques Dupin dans Poezibao :
Note bio-bibliographique extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, extrait 5, extrait 6,

Michel Deguy dans Poezibao :
Note bio-bibliographique, extrait 1, extrait 2 (présentation de Donnant, Donnant et de Le Sens de la visite), intervention au colloque Butor à la BNF (automne 06)


[1] exemple de quatrain : Plutôt dans l’Ouest parisien habite CLAUDE EST
EBAN, onze rue Daguerre, quatorzième. D’un pas leste
Ô facteur, portez-lui ce pli et mes hommages
Vous êtes plus sûr postier que les Rois mages
.
[2] on peut rappeler que les trois poètes ont écrit sur leur deuil et en particulier Jacques Roubaud, Quelque chose noir et Michel Deguy, A ce qui n’en finit pas et que de très nombreuses pages de Claude Esteban font mémoire de la disparition de Denise Esteban
[3] Les textes espagnols sont insérés dans Élégie de la Mort violente, publiée dans le dernier livre paru de Claude Esteban, Le jour à peine écrit (1967-1992), Gallimard, 2006
[4] L’expression est de Michel Deguy

Commentaires

merci Florence pour votre compte rendu et bravo pour ce que vous faites on a rendu un bel hommage le 20 12 à maurice regnaut à Strasbourg meilleurs voeux et vive la poésie Liselott et JMarie

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