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mardi 19 décembre 2006

La tombe d'Aloysius Bertrand en péril

Le Gibet

Ah ! ce que j’entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit ou le pendu qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire ?

Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et  le lierre stérile dont par pitié se chausse le bois

Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles sourdes à la fanfare des hallali ?

Serait-ce quelque escarbot qui ceuille en son vol inégal un cheveu sanglant à son crâne chauve ?

Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline pour cravate à ce col étranglé ?

C’est la cloche qui tinte aux murs d’une ville sous l’horizon, et la carcasse d’un pendu que rougit le soleil couchant

Aloysus Bertrand, Gaspard de la Nuit


Poezibao
a reçu cette information de l’Association pour la mémoire d'Aloysius Bertrand.

« La tombe du poète Louis, dit Aloysius, Bertrand, auteur de Gaspard de la Nuit, a été reprise administrativement par la ville de Paris en raison de sa vétusté et elle est retombée dans le domaine public. Elle sera détruite et les restes mis en ossuaire si des travaux de restauration n'ont pas lieu. Nous collectons donc des fonds dans ce but, et sommes en contact régulier avec la Conservatrice du cimetière Montparnasse, ce qui laisse un sursis.
Les nouvelles concernant l'Association pour la mémoire d'Aloysius Bertrand sont en ligne sur ce site. »

Marion Pécher, présidente de  l'"Association pour la mémoire d'Aloysius Bertrand" de loi 1901.
Marion Pécher est professeur de piano et elle diffuse cette information notamment dans les milieux musicaux (rappelons le Gaspard de la Nuit de Maurice Ravel, inspiré par le texte d’Aloysus Bertrand).

Commentaires

Un très grand merci à Poezibao pour la mémoire d'A. Bertrand et pour le sauvetage de sa tombe. Ma mère Béatrice Appia (1899-1998), chevalier des Arts et des Lettres, a tiré des dessins d'après son livre "Gaspard de la nuit".
En écho à cette dramatique nouvelle, qui ne peut laisser indifférent les lecteurs de cette oeuvre majeure, "Gaspard de la Nuit", je vous propose une évocation des derniers instants d'un certain Louis Bertrand : Louis Bertrand meurt. Il a trente-quatre ans depuis quelques jours. Il est dans un des lits de la salle commune de l’hôpital Necker. La tuberculose a eu raison de lui, il crache du sang, il s’étouffe, il meurt. 29 avril 1841. Un jour quelconque. Certains vivent, d’autres meurent. On ne sait pas soigner la tuberculose à cette époque, on ne sait pas soigner grand-chose, on donne de l’opium aux malades, certains guérissent, d’autres pas. Louis Bertrand a tout raté. Il se le répète depuis longtemps, c’est peut-être pour ça qu’il ne lutte plus contre son mal, à quoi bon, pour qui, pour quoi ? Son manuscrit a été refusé par tous les éditeurs de Paris, par toutes les revues de France. Hugo, Nodier, Sainte-Beuve lui ont écrit quelques lettres gentilles, lui ont dit quelques mots distraits. Il ne sait pas que son livre sera publié l’année prochaine. Il ne sait pas qu’il a donné naissance à un genre. Il ne sait pas que Baudelaire, Mallarmé, Reverdy, Max Jacob, Breton le salueront comme leur maître, leur inspirateur. Il ne sait pas que ce pseudonyme vaguement médiéval, griffonné au dos de l’un de ses poèmes, symbolise à jamais un état de la langue française, un moment éphémère, éternel, une forme, un équilibre que l’on disait jusqu’alors impossible entre le poème et la prose. Aloysius Bertrand meurt vaincu, triomphant, ignorant tout de lui, de sa vie, de sa mort. Pareil en cela à n’importe lequel d’entre nous.

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