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mercredi 20 décembre 2006

Un site pour la Maison de la Poésie de Saint Quentin en Yvelines

La Maison de la Poésie de Saint Quentin en Yvelines a désormais son propre espace internet sur le site de la Communauté d'Agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines.

On peut y découvrir le programme de la saison, la présentation des activités, les travaux faits avec les écoles, collèges et lycées, la revue Ici & Là et beaucoup d'autres choses encore....

Découvrir le site

Anthologie permanente : Edna Saint Vincent Millay

En ces temps où la peine de mort et plus précisément encore, son application révoltante aux États-Unis, fait une fois encore la Une des journaux, cette protestation de la poète Edna Saint Vincent Millay, publiée dans le New York Times, le jour même de l’exécution des anarchistes Sacco et Vanzetti, le 22 Août 1927

Déni de justice au Massachusetts

Allons, abandonnons notre jardin et rentrons
Nous asseoir au salon.
Le delphinium fleurira-t-il, le maïs poussera-t-il sous cette nuée ?
Hostile à la graine fertile
Est la terre froide sous cette nuée.
Elle produit le chiendent, l’herbe folle que nous avons foulés sans en venir à bout.
Nous avons tordu les lames de nos houes contre leurs tiges.

Rentrons chez nous nous asseoir au salon.
Ce n’est pas au cours de nos vies
Que la nuée s’éloignera, que le soleil se lèvera comme avant
Nous inondant de ses rayons
Jaillis de la baie étincelante,
Que les vents tièdes souffleront de la mer,
Agitant les épis de maïs
Avec un bruissement paisible.

Abandonnée, abandonnée
La botte de foin bleu près de la moisson vide.
Et les pétales gisent à terre,
Laissant l’arbre infécond.
Le soleil qui chauffait nos échines courbées et desséchait l’herbe arrachée,
Nous ne le sentirons plus.
Nous mourrons dans le noir et serons enterrés sous la pluie.

Ce que, des morts splendides,
Nous avons hérité
– Des sillons accueillant la graine et l’herbe folle éliminée –
Voici que maintenant la limace et le mildiou les pillent.
Le mal s’est emparé
Du delphinium et du maïs.
Nous les avons vus disparaître sous terre.

Restons ici assis sans bouger,
Ici, dans le salon, jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Au pas de la Mort sur l’allée, levons-nous et partons.
Nous laisserons aux enfants de nos enfants cette belle entrée
Et cet orme,
Et une terre dévastée à cultiver
Avec une houe ébréchée

Edna Saint Vincent Millay, in Europe, n° 914-915, juin / juillet 2005, p. 216, traduction de Claude Dandréa.
Cette traduction est publiée dans un bel ensemble dédié à Edna Saint Vincent Millay par la revue Europe.

 

Edna Saint Vincent Millay dans Poezibao :

Note bio-bibliographique, extrait 1,

index de Poezibao

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mardi 19 décembre 2006

La gazette fugitive du site de la Maison de la Poésie de Nantes en ligne

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Depuis quelques semaines, le site internet de la Maison de la Poésie de Nantes a ouvert une nouvelle porte pour accueillir Le Titan / la gazette fugitive qui assure la liaison entre la Maison de la Poésie de Nantes et le public, les lecteurs, les abonnés, les absents et les passants…

Après trois éditions papier du Titan, celui-ci s’ouvre dans l’espace et aux réactions de ceux et celles qui voudront compléter les informations, poèmes, humeurs, notes de lectures, entretiens, rumeurs,… collectés par le gazetier Dubost (Jean-Pascal de son prénom), mais aussi les poètes d’ici et d’ailleurs, acteurs du livre, éditeurs, lecteurs, initiés comme non initiés à la Poésie.

Un chroniqueur par département des Pays-de-la-Loire est associé au Titan pour apporter régulièrement sa contribution à sa manière : Louis Dubost, éditeur de l’Idée Bleue (Vendée) ; Olivier Bourdelier, poète et conservateur de la bibliothèque de Laval (Mayenne) ; Roger Lahu, poète et membre du Chant des Mots (Maine-et-Loire) ; Bernard Bretonnière, poète, membre de la Maison de la Poésie et bibliothécaire (fonds théâtre) à la médiathèque Hermeland (St Herblain/ Loire Atlantique)

Plusieurs autres et vous-mêmes sont attendus…
www.maisondelapoesie-nantes.com

 

La tombe d'Aloysius Bertrand en péril

Le Gibet

Ah ! ce que j’entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit ou le pendu qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire ?

Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et  le lierre stérile dont par pitié se chausse le bois

Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles sourdes à la fanfare des hallali ?

Serait-ce quelque escarbot qui ceuille en son vol inégal un cheveu sanglant à son crâne chauve ?

Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline pour cravate à ce col étranglé ?

C’est la cloche qui tinte aux murs d’une ville sous l’horizon, et la carcasse d’un pendu que rougit le soleil couchant

Aloysus Bertrand, Gaspard de la Nuit


Poezibao
a reçu cette information de l’Association pour la mémoire d'Aloysius Bertrand.

« La tombe du poète Louis, dit Aloysius, Bertrand, auteur de Gaspard de la Nuit, a été reprise administrativement par la ville de Paris en raison de sa vétusté et elle est retombée dans le domaine public. Elle sera détruite et les restes mis en ossuaire si des travaux de restauration n'ont pas lieu. Nous collectons donc des fonds dans ce but, et sommes en contact régulier avec la Conservatrice du cimetière Montparnasse, ce qui laisse un sursis.
Les nouvelles concernant l'Association pour la mémoire d'Aloysius Bertrand sont en ligne sur ce site. »

Marion Pécher, présidente de  l'"Association pour la mémoire d'Aloysius Bertrand" de loi 1901.
Marion Pécher est professeur de piano et elle diffuse cette information notamment dans les milieux musicaux (rappelons le Gaspard de la Nuit de Maurice Ravel, inspiré par le texte d’Aloysus Bertrand).

Anthologie permanente : Pierre Maubé

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« Que l'agencement des mots parle, certes. Mais aussi qu'il laisse parler, qu'il laisse monter la rumeur, biologique, géologique, sève et lave et bruit de fond. L'accord ne doit pas seulement être juste, il doit résonner, livrer le passage à un son très lointain, qu'il nous rend soudain proche. Et il y a de la violence dans cette soudaineté, cette éruption, cette irruption. »
Je reprends cette note d’un échange récent avec Pierre Maubé parce que ces mots me semblent s’appliquer parfaitement au recueil qu’il vient de faire paraître, Nulle Part (Prix Troubadours 2006) et dont je propose ici deux extraits.

 

les morts oublient les vivants

Aride vérité que celle du silence,
inaccompli sommeil que celui de l’oubli.

Notre marche est muette,
notre langage est immobile
notre effort,
notre lent, notre lourd, notre indistinct effort
est inutile

****

Nos bouches sont des puits,
nos bouches sont des failles.
Y coule une rivière
de silence épaissi.


Nous apprenons à taire une voix souterraine,
à sceller de nos mains la blessure têtue,

l’aube de notre nuit se recouvre d’écailles
et la mue de nos yeux a des reflets de boue,

nous apprenons à voir la splendeur de l’abîme
et du corridor nu aux échos oubliés.



Une sueur épaisse a recouvert nos rêves,
lisière grêle où fermente le temps.


un paysage nouveau se dessine,
à perte de vue

Pierre Maubé, Nulle Part, Cahiers de poésie verte, supplément au numéro 94 de la revue Friches, automne 2006, p. 31 et 20

Sur Pierre Maubé, voir la fiche bio-bibliographique mais je rappelle qu’il anime le site de poésie contemporaine Poesiemaintenant

Pierre Maubé dans Poezibao :
Note bio-bibliographique
extrait 1, extrait 2
comment publier ses poèmes,

toutes les illustrations de Poezibao peuvent être agrandies par simple clic sur l’image

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lundi 18 décembre 2006

Anthologie permanente : Valérie Rouzeau

Conque hélix lobe étrier marteau fenêtre ovale
ou ronde
Trompe d’Eustache valvule d’Eustachi grande
et petite circulation
Feuilles pour recueillir quelques notes lambeaux
ravis aux partitions aux fantaisies du sens du son

                                         pour les Phones[i] bien entendu

 

Ceux qui s’appelaient les bœufs attelés[ii] pour
quel voisin vieux vieux garçon ils étaient quatre
et dans le vent de Liverpool chez nos parents
Était-ce à cause des sillons des quarante-
cinq tours ?
Une ancienne histoire de labour ?
Ou ciel bleu et sous-marin jaune se rencontraient
dans le temps vert ?

Valérie Rouzeau, Kékszakállú (ovale ou ronde), Les Faunes, 2004, p. 7 et 19.

Valérie Rouzeau a lu des extraits de ce livre et notamment le second donné ici lors de sa lecture aux Parvis Poétiques de Marc Delouze, hier dimanche 17 décembre 2006. Elle a alors donné les précisions concernant les Faunes / Phones et les Beatles que je me suis permis de reproduire ici.

Pour davantage de détails sur ce livre, voir la note de lecture de Poezibao


note bio-bibliographique
fiche de lecture Récipients d’air,
fiche lecture de Kekzakkalu,
extrait 1, extrait 2, extrait 3,
fiche de lecture de Valérie Rouzeau, Sylvia Plath, un galop infatigable


[i] allusion à l’éditeur du recueil Les Faunes
[ii] En fait il s’agit du nom des Beatles, lus beatlés par un voisin de la famille

dimanche 17 décembre 2006

Anthologie permanente : Philippe Di Meo

La preuve par 9
                               

                                                       Pour Jude Stéfan
Neuf dont on suit le lien continu
dès le titre.
Aimants : taquins garnements. Tout nus.
Quels pitres.
Particules élémentaires d'un protocole
aux motifs semble-t-il chamarrés.
Caracolent, çà et là en chemin perdus,
en chemin retrouvés.
Tout est dit de la méthode employée.
Sous l'effet de ces esquisses,
ne guère se souvenir du
mais ne pas oublier le
et tout bien paisiblement plier et déplier.
"Ho, hisse !"
Phrases et phrases enfin déphasées
et puis de nouveau ensemble ajointées.
La manœuvre est à l'évidence
connue, praticable. Drôle de danse !
Mais un œil est bien écarquillé
et l'autre à dessein fermé.
Copeaux copains étonnés ?
Oui, nouveau-nés acoquinés.
"Toutes saisons confondues,
le temps n'existe plus."
Aliments naturellement roboratifs,
avec un bel entrain transitifs.
Ils ouvrent et recadrent.
Bref : sédiments, surrections
et plissements à foison.

Note de synthèse
: il était une fois,
non, bêtise que dis-je ?
ERRATA CORRIGE :
il était deux fois [2 x foi] :
Une scène déserte baignée de violence lumineuse
pour nous éloigner un peu + du,
un peu, un plus,
un peu du plus...
Oui. Encore une fois, ça remue
Ca éternue !


"Innocents les mains pleines
les artistes sont bien sympathiques"

Philippe Di Meo, poème inédit.

note bio-bibliographique de Philippe Di Meo

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Philippe Di Meo

Traducteur et poète, Philippe Di Meo est titulaire d’une maîtrise de Lettres modernes, d’une licence de philosophie et d’un D.E.A. d’esthétique.
Fondateur de la revue Vocativo, il est l'auteur d'un essai sur Gadda, de nombreux articles publiés en revue et dans la presse, ainsi que de poèmes. Il a traduit un grand nombre d'auteurs italiens dont Giorgio Caproni, Gabriella Drudi, Alberto Episcopi, Carmo Emilio Gadda, Giorgio Manganelli, Pier Paolo Pasolini, Andrea Zanzotto.
Il enseigne à l'Institut Supérieur de Traduction et d'Interprétariat de Bruxelles et anime des éminaires  sur Carlo Emilio Gadda à l’Université de Bologneou à la Scuola Normale de Pise. Il est membre de la Fondazione Schlesinger gérant un important legs manuscrit d’Eugenio Montale. Il collabore régulièrement aux revues Le Magazine littéraire, La Quinzaine littéraire, Art press, NRF, Europe, Po&sie, Action poétique, Critique, L'infini, Recueil, FMR, Théâtre public, Paragone, Nuovi argomenti, Il Verri, Prétexte, Présages, METAΦPAΣI, etc.

Bibliographie
- Poésie
Hypnagogiques, Editions Rencontres, 1998
- Essai
Carlo Emilio Gadda ou l'espalier généalogique, Java, 1994

A partir de la Une de Poezibao, pour lire la suite de la bibliographie (et en particulier la liste des traductions de Philippe Di Meo),  cliquer sur le lien ci-dessous

Lire la suite "Philippe Di Meo" »

Une présentation de Mireille Fargier-Caruso

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Je publie ici le texte de la présentation que j’ai faite du travail de la poète Mireille Fargier-Caruso, dans le cadre de l’Association Arts et Jalons, le samedi 16 décembre 2006, à Saint Mandé.
Ma présentation avait été précédée d’une intervention du peintre Christos Makridadis avec qui Mireille Fargier-Caruso a réalisé des livres de bibliophilie. Il avait apporté de nombreux livres et collages et a donné un aperçu très intéressant sur la façon dont il abordait le texte poétique, avec cette difficulté que connaît bien
Poezibao, ne pas illustrer ce texte mais trouver des échos, des résonances.

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Mireille Fargier-Caruso ou la courbure des voix

Nous qui préférons la courbure des voix
à la force des choses

Contre ciel, 1991

 

Mireille Fargier-Caruso, j’ai entendu ce nom pour la première fois, il y a plusieurs années, au domicile de son éditrice, Paupières de Terre. Celle-ci avait entre les mains le recueil publié au Dé Bleu, Même la nuit, persiennes ouvertes. Elle me connaissait à peine mais elle aimait ce livre, elle avait envie de le faire connaître, elle me l’a prêté. Ajoutant qu’elle aimerait éditer Mireille Fargier Caruso, que cela faisait partie de ses projets. Qui se sont réalisés puisque elle a en effet publié Silence à vif en 2004 et Ces gestes en écho en 2006. 

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Plutôt que d’inviter à un parcours chronologique, j’ai choisi une promenade au fil de quelques thèmes qui me paraissent importants. Et pour donner d’emblée toute la place aux textes, j’ai illustré ma courte analyse de nombreuses citations extraites des livres de Mireille et de quelques brèves lectures de poèmes.

L’enfance me semble extrêmement présente dans l’ensemble des livres publiés. Sous plusieurs aspects, réminiscences en forme de plongée à vif dans l’enfance personnelle, mais aussi enfance en soi et plus tard, l’enfance de ses enfants. Et dès l’approche de ce premier thème, je relève le va et vient entre le bonheur et la souffrance, la force de l’ambivalence qui me semble une des tensions fondatrices de tout le travail de Mireille Fargier-Caruso. De l’enfance elle note des épiphanies « tout ce proche qui nous bordait /comme une coquille d’œuf » (Quelques gouttes de soleil et après), mais aussi la peur, la connaissance déjà de l’ombre.

 

Revivre cet abrupt du corps
les heures au bord du ruisseau
à ramasser des pierres jamais pareilles
pour le plaisir de leurs surfaces dures
fraîcheur de l’eau sur les chevilles
les après-midi de chaleur
et cette joie violente quand on attrapait
d’un mouvement brusque des têtards
qu’on rapportait le soir
dans une boîte en fer à la maison
le long du sentier aux buis
où nos rires défroissaient
la peur de l’ombre

dans nos épaules
ces refuges nous escortent

 

(Rendez-vous Septembre)


Dans ce poème, l’enfance convoquée au moyen de quelques moments, quelques images emblématiques qui disent déjà aussi l’importance des sensations et de la nature. La chaleur, l’eau des ruisseaux, les sentiments latents de peur. L’importance de ce bagage dans la vie et l’écriture d’aujourd’hui. Mais aussi la tension, au sein même de l’évocation, du bonheur et du deuil. A peine dit, mais sous-jacent, ce sentiment de perte qui est comme la musique de fond de cet univers.

Fondamentale dans l’expérience enfantine, fondamentale dans la vie, fondamentale dans l’œuvre, la nature, ou plus exactement le corps à corps avec la nature. Pas tant une nature contemplée, observée de l’extérieur donc, mais une nature dans lequel est immergé le corps, un monde de sensations.

une presqu’île un Sud
où la peau prendrait source
traversée d’une soif inépuisable

lent voyage
où le corps épouse la terre
ses élans ses mouches ses promesses

tous les contes des hommes pour frontières
sans date ni épave
une accalmie une chanson d’enfance

au-delà des pourquoi des troubles
on resterait de ce côté
de l’évidence

 

(même la nuit persiennes ouvertes)

 


Ici « la peau prend source » et « le corps épouse la terre ». Il semblerait que l’adulte ait conservé le rapport d’immersion dans la nature qui est celui de l’enfant, qu’elle n’ait pas pris, pas accepté de distance. C’est une des grandes beautés de sa poésie, faire resurgir pour chacun ces sensations si particulières de l’enfance, avant que la conscience de soi n’impose la séparation d’avec le monde. Il s’agit selon ses mots de « croire encore à l’immensité »

De la nature à la lumière, la transition est naturelle. Dire dans cette œuvre l’importance de la lumière, qui est surtout la lumière du midi, l’éclat du soleil, le goût de la chaleur, les jeux de l’ombre, l’importance des persiennes qui habitent les titres mêmes et ouvertes ou tirées, maints poèmes.

Persiennes closes pour la sieste
une échancrure où se dénouent nos soifs

passage à gué entre songe et éveil
on suit le fil d’un cerf-volant
dans un pays qui nous échappe


on met à nu nos visages
à l’écoute des commencements
accord solaire dans la ferveur des mains

sans crier gare
la trame de nos gestes a signé l’invisible

 

(rendez vous septembre)

La lumière, le feu, la cendre, l’ombre, il y a toute une pulsation entre les pôles du lumineux et de l’obscur, dans le domaine physique comme dans le domaine mental. Aveuglement et éblouissement de la splendeur et certitude du transitoire et de de la fin. Sans cesse la parole poétique passe de l’un à l’autre, et la persienne déjà évoquée devient comme l’emblème de ce « strié » de l’expérience du monde. Fait de la splendeur méridionale de la lumière, mais aussi de la cendre de ce qui est perdu. Dans le livre Heures d’été ou l’envers de l’ombre, ces deux vers, terribles : « Tant de lumière / et le verglas / des âmes » (71)

Car il y a bien, parcourant chaque livre, constante, comme une musique de fond, un sentiment de nostalgie et de perte très fort. Allié à conscience permanente de l’écoulement du temps et de la mort. On pourrait multiplier les citations :  «  Qu’avons-nous fait / du petit tas d’heures / innombrables / du cerf-volant de nos vies »  : qu’ils sont révélateurs des oppositions qui structurent la pensée poétique de Mireille Fargier-Caruso ces quatre vers : la pesanteur et la grâce, l’immensité du temps et sa brièveté, l’élan et le doute. Elle dit aussi « Rien n’allège l’inaccompli » et on peut se demander si ce n’est pas la raison d’être de son écriture et sa visée profonde, sinon accomplir, mais au moins alléger le sentiment de l’inaccompli, lui dresser une petite stèle de mots. Pour qu’il y ait au moins trace de cet inaccompli en lieu et place de la nuit noire de l’oubli. Que le poème soit « une entaille dans la trame du temps ».

J’ai dit déjà l’importance des sensations et je voudrais insister maintenant sur deux points, les odeurs et les couleurs. Celles des villes et de celles des champs. Il y a des pages terribles sur la ville, ses friches, ses banlieues, par exemple dans un tout petit livre de 1991, Contre-ciel.

on a muré les fenêtres

des chiens sifflants
surveillent l’herbe tondue

la vie en flaque
dans les trous des parkings
des mémoires
l’air poisseux des trottoirs
le vent sec des klaxons

plus aucun signe de transparence

à cisailler les liens
les semaines s’écaillent
parmi les passagers
à la voix de silex

(contre-ciel)

Car si elle sait dire la « gaieté rouge des coquelicots », le « jaune des citronniers », le « bleu des faïences », l’ « odeur de sureau après la pluie », elle dit aussi la rouille, le métal, le gris, le monde sans fenêtres. Avec, en véritable leitmotiv dans toute l’œuvre, le mot cendres.


Pour finir avec les thèmes, je voudrais attirer l’attention sur l’étonnant bestiaire que j’ai découvert au fil des pages. Celui des insectes, dont la présence fait songer aux caractères d’imprimerie. Ils pullulent, fourmis, araignées, abeilles, criquets, guêpes et le scarabée qui ouvre ce poème : 

Tu suis du doigt le scarabée
cueilles le rire arrêté sur l’églantine
peu de bruit peu de place
tu vis dans un espace las
où resplendit l’humble force de croire
entre distance et fécondité tu oscilles

où irons après nous
tous nos trésors d’argile ?
sur quels cadastres
à jamais inscrits ?
Demeureront le livre
et ses métamorphoses

(silence à vif)

 


En conclusion de cette courte présentation, je voudrais attirer l’attention sur le couplage, dans toute l’œuvre, de l’abstrait et du concret. Il s’agit d’ « être à vif », i.e. réceptive totalement à l’expérience, au monde, à sa douceur et sa violence, mais aussi se décaler légèrement de cet à vif pour le penser, et le dire. Dans les premiers livres, cela donne lieu à un mélange de ce qu’on pourrait appeler des tableaux, donnés à voir, presque concrètement et mis en regard avec de courts aphorismes. Dans les derniers livres, l’abstrait et le concret sont tressés en permanence l’un avec l’autre, le vocabulaire nomme et pense dans le même mouvement. Et au sein même de ce travail de réflexion qui œuvre dans cette poésie, on retrouve la polarité entre le sentiment de perte, d’inéluctable, de fuite du temps, de présence de la mort dont nous avons parlé, mais aussi cette autre donnée, ce qui peut être son antidote :  la révolte, le refus. En parfaite cohérence avec le parcours de Mireille Fargier-Caruso qui a finalement opté pour « la courbure des voix » (ce qui peut passer pour une belle définition du travail artisanal de la poésie), plutôt que pour la la force des choses.
Dans la petit plaquette De l’horizon éditée par Paupières de Terre, Mireille Fargier-Caruso a placé en exergue cette remarque de Gilles Deleuze « croire au monde, c’est ce qui nous manque le plus ». Elle lui répond par « Il faut bien survivre aux cendres des rêves ». Et ailleurs aussi, ce sera mon dernier mot, qu’il faut « préserver le regard sans lisière /de l’attirance de l’enclos ».
© Florence Trocmé, Paris, décembre 2006

Photos :
Photo 1, quelques livres de Mireille Fargier-Caruso et oeuvres de Christos Makridakis
Photo 2, le peintre Christos Makridakis
Photo 3, de gauche à droite, Florence Trocmé, Mireille Fargier-Caruso

samedi 16 décembre 2006

Anthologie permanente : Sylvia Plath

Avec mes remerciements à Tristan Hordé pour cette proposition

 Mort-nés

Ces poèmes ne vivent pas : c’est un triste diagnostic.
Ils ont pourtant bien poussé leurs doigts et leurs orteils,
Leur petit front bombé par la concentration. S’il ne leur a pas été donné d’aller et venir comme des humains
Ce ne fut pas du tout faute d’amour maternel.

Ô je ne peux comprendre ce qui leur est arrivé !
Rien ne leur manque, ils sont correctement constitués.
Ils se tiennent si sagement dans le liquide formique !
Ils sourient, sourient, sourient, sourient de moi.
Et pourtant les poumons ne veulent pas se remplir ni le cœur s’animer.

Ils ne sont pas des porcs, ils ne sont pas même des poissons,
Bien qu’ils aient un air de porc et de poisson —
Ce serait mieux s’ils étaient vivants, et ils l’étaient.
Mais ils sont morts, et leur mère presque morte d’affolement,
Et ils écarquillent bêtement les yeux , et ne parlent pas d’elle.

Stillborn

These poems do not live : it’s a sad diagnosis.
They grew their toes and fingers well enough,
Their little foreheads bulged with concentration.
If they missed out on walking about like people
It wasn’t for any lack of mother-love.

O I cannot understand what happened to them !
They are proper in shape and number and every part.
They sit so nicely in the pickling fluid !
They smile and smile and smile and smile at me.
And still the lungs won’t fill and the heat won’t start.

They are not pigs, they are not even fish,
Though they have a piggy and a fishy air —
It would be better if they were alive, and that’s what they were.
But they are dead, and their mother near dead with distraction.
And their stupidly stare, and do not speak of her.

Sylvia Plath, Arbres d’hiver, précédé de La Traversée, édition bilingue, présentation de Sylvie Doizelet, Traductions de Françoise Morvan et Valérie Rouzeau, Poésie/Gallimard, 1999, p. 88( texte anglais) et 89.

Sylvia Plath dans Poezibao :
Note bio-bibliographique,
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fiche de lecture de Valérie Rouzeau, Sylvia Plath, un galop infatigable,


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