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vendredi 16 février 2007

Anthologie permanente : Stéphane Bouquet

Henry David Thoreau (par exemple) : les manches retroussées de sa chemise, il fait le tour de l’étang merveilleux, qui est un lac en fait, il entre en sympathie avec tout, l’ondulation de l’eau, les oiseaux, le vent, le bruit feuillu des peupliers, la luminosité vive des ablettes (je dis le premier nom de poisson qui me vient), la très lente poussée des haricots ou juste de l’herbe. Bien sûr, donc, la promenade ne date ni de Baudelaire, ni de Whitman. Les romantiques et pré- ne se sont pas faits faute d’y recourir, et même on pourrait dire (on l’a dit) que ce fut leur lieu privilégié. Mais c’était très clair pour tous : leur promenade : toujours solitaire. On y marche à la rencontre de soi, ou de la pensée, de la nature, parfois de dieu, des dieux, parfois de leur absence, du deuil d’eux, de la continuité sans borne du silence, parfois de la simple économie du monde c’est-à-dire de sa marche tranquille, de ses règles de reproduction, du miracle artisanal des choses. On s’extrait des autres hommes pour vivre l’expérience d’une rencontre, d’une contemplation, d’une extase, d’une perte qui est absolument singulière, et d’une certaine façon, qualifie le poète comme poète, le désigne comme homme d’exception. On se métamorphose presque en une chose de la nature : le nuage par exemple, la feuille chassée par le vent, le vent lui-même, l’oiseau, le haricot qui pousse – quelque chose qui porte et devient le mouvement pur, le souffle de l’esprit, l’errance vers sans doute un ancien savoir. Tandis que W. & le dernier B., au contraire, inscrivent la promenade parmi les hommes : elle est chez eux une inclusion plutôt qu’un isolement. Elle est chez eux une lourdeur de corps plutôt qu’une légèreté d’âme. Bien sûr, Baudelaire croit encore un peu aux foutaises (les correspondances) mais pas assez pour ne pas devoir poser qu’il y a aussi et surtout autre chose : la ville, la foule, les choses simples. Pas assez pour ne pas devoir accomplir sa tâche : repeupler le silence, le monde vide, énumérer la population des trottoirs, qu’il apprend à regarder de près, à arpenter avec un léger dégoût encore mais une non moins ébahie fascination : des gens, il y a des gens. La chance de Whitman est d’avoir commencé par là. Pour lui la poésie s’éveille et c’est déjà l’aube du peuple et d’une certaine façon ton visage.

 
Stéphane Bouquet, Un peuple, Champ Vallon, 2007, p. 12

 

16_bouquet_un_peuple Pour marquer la sortie de ce livre de Stéphane Bouquet, qui vient de paraître aux éditions Champ Vallon
Voici ce qu’il en dit lui-même au dos de son recueil : « un homme marche dans les allées d’un cimetière : Walt Whitman, John Keats, Ovide, Virginia Woolf, entre autres tombes. Il se demande ce qu’est la poésie. il se sert dans les morts pour élaborer des réponses. D’une certaine manière, il essaie de se glisser dans leur brouhaha, il répète ce qu’il comprend : par ex. rendre la vie vivante, telle est la tâche que la poésie s’assigne parfois. Ou bien : trouver des égalités et des ressemblances dans le monde genre x roses = une certaine somme d’argent. Ou bien, parfois, la poésie attend comme une dingue un Tu et encore plus un Vous qui lui laisse ouvrir entièrement les draps du poème. »

 
bio-bibliographie de Stéphane Bouquet


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