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samedi 03 février 2007

Anthologie permanente : Djuna Barnes

Avec mes remerciements à Tristan Hordé pour cette proposition

[Portrait de James Joyce]

Un soir, en sortant de cette église [Saint-Germain-des-Prés], je fis halte un moment au café des Deux Magots pour boire un verre de vin tandis que Joyce, James Joyce, l’auteur de l’Ulysse censuré, me parlait des Grecs.

Un homme tranquille, ce Joyce, avec l’occiput d’une idole africaine, long et plat. L’occiput d’un homme dispensé de la vulgaire nécessité de laisser quelque place au cerveau.

[…]

Joyce vit dans une espèce de détachement accidentel. Il est content quand ses amis lui rendent visite et il se montre disposé à aller n’importe où, à ce qu’on dit, et à boire n’importe quoi. Il désapprouve toute conversation sur l’art, et choisit ses amis parmi les gens ordinaires.

Son sujet favori est la mythologie grecque et il ne se lasse jamais de raconter l’origine du nom d’Orion. Son explication ne laisserait pas de choquer l’esprit le plus scholastique car elle se plaît à faire des Grecs de « vilains sujets » qui, par-dessus le temps et l'océan, ne font qu’un avec Rabelais.

Il glisse d’un thème à un autre, sans solution de continuité. Bientôt, l’on s’aperçoit qu’il est passé de l’origine des noms grecs à une certaine baronne surnommée par les Français « La Sirène ».

On dit que sa mémoire est parfaite (je n’ai eu que peu ou prou l’occasion de la vérifier) et qu’elle a la qualité d’une brume flottant à l’intérieur des terres.

- C’était une vieille femme, dit-il au sujet de cette baronne, soixante-dix ans bien sonnés et paralysée. Une Russe, une femme cossue, fort charmante dans sa jeunesse mais je ne l’ai connue que dans son grand âge, branlant de la tête au-dessus d’une malle remplie d’estampes pornographiques. « Celles-ci, je veux que vous les preniez, me dit-elle, l’un de mes amants, un Grec, en a fait collection au cours d’une vie d’errances et d’insatisfactions. »

Au mot « Grec » je compris pourquoi Joyce s’était souvenu de la baronne.

Elle me dit, continua Joyce, que – pour une belle femme – le plus difficile est de revenir sur le passé sans essayer d’en faire une légende. Mais je n’ai pas écrit son histoire, reprit-il brusquement, sa barbe noire et rouge luisant sous la lumière. Elle était trop extraordinaire et un écrivain ne devrait jamais traiter de l’extraordinaire mais laisser cela aux journalistes. […]

Djuna Barnes, Divagations malicieuses, traduit par Michèle Causse, Ryôan-ji, 1984, p. 18 et 19-21.


Bio-bibliographie de Djuna Barnes

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