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mardi 06 février 2007

Un chantier de poème par Ariane Dreyfus

Poezilabo est l’espace-revue de Poezibao. Il est consacré à des contributions originales.
Voici une proposition d’Ariane Dreyfus, qui donne à voir son travail sur la création d’un poème.

 

 un chantier de poeme (Ariane Dreyfus)

Un dimanche de janvier 2007, enthousiasmée par le film Hors-jeu de Panahi, je me sens une admiration et connivence pleines d’énergie qui sont un état propice au poème. Mais curieusement, alors que j’ai été surtout touchée par la jeune fille en casquette, très vite je réalise que le mot « casquette » ne donnera rien ou que des fausses pistes. Je le remplace par « tchador », qui correspond d’ailleurs a un effet visuel saisissant, celui où l’une des jeunes filles remet son tchador pour être reconnue par un homme de sa connaissance. Paradoxalement, elle en devenait très belle. Elle l’a gardé tout le reste du film, sans rien perdre de son ouverture momentanée au monde (toutes ces jeunes filles s’étaient déguisées pour assister clandestinement à un match de foot).
J’ai voulu communiquer à mon poème cet espoir fou, mais vital, ce dynamisme aussi des personnages et de la mise en scène, qui associe extraordinairement art de la comédie toujours surprenante et sens de la fable.

 

1° partie 1° brouillon :

à Jafar Panahi
cinéaste lumineux

     La petite au front barré par la casquette
     Vigoureuse, la petite au front barré par le tchador passe de la maison à la rue sort
     Elle respire en marchant vite en marchant et vite
     Le noir est puissant et tranchant, mais qui peut croire qu’elle ne vit pas ?
     Ce qui est difficile
     Tend le cœur en balle dure
     Qui rebondit sur les parois

Commentaire : 

J’étais satisfaite de cette sensation de combat sans répit et acharné donné par la vision du front (impression d’une enfant butée malgré l’obéissance) contre le noir transformé en arme pourtant. L’image du cœur transformé en balle est elle aussi ambiguë et batailleuse : la balle semble se cogner car enfermée, mais le rebondissement répété lui ouvre une victoire d’une certaine façon. De plus, ce poème devant s’insérer dans un recueil ayant le cirque pour unité thématique, la balle me convenait très bien. Toutefois, j’ai ensuite hésité entre le verbe « tend » et le verbe « forme », pour finalement résoudre mon hésitation en « tord », qui ajoute de l’amertume. On verra aussi dans la dernière version que le verbe « sortir », le verbe qui m’obsède et m’a souvent fait réécrire Le petit Poucet, dont ce poème est encore une version, sera finalement remplacé par son antonyme : « rentre », qui m’a semblé plus vraisemblable vu le geste que j’attribue à mon personnage ensuite. Disparaîtra tout à fait le passage « mais qui peut croire qu’elle ne vit pas ? / Ce qui est difficile » pour contrer ma tendance moralisatrice. D’ailleurs il ne s’agissait pas de préconiser explicitement l’énergie de la résistance, mais de la faire sentir, de la communiquer au cœur du lecteur. J’ai transformé les deux premiers vers, courts, en un seul vers qui s’étire, pour casser un moule trop carré, trop « petit poème bien léché », le casser par le prosaïsme, en hémorragie vers le réel. Et on sent par cet étirement la persévérance qu’il lui faut pour continuer, y compris les gestes les plus élémentaires. Je voulais même intituler ce poème « Mon héroïne », mais l’homophonie avec le nom d’une drogue y colle trop.

1° partie dernier brouillon :

à Jafar Panahi
cinéaste lumineux

 

     Le front barré par le tchador elle rentre en respirant, en marchant même vite.
     Le noir est puissant et tranchant
     Mais le cœur peut se tordre
     En balle dure
     Qui rebondit contre les parois
     Qui rebondit.

 

lire la suite en cliquant sur le lien ci-dessous

1° partie dernier brouillon :

à Jafar Panahi
cinéaste lumineux

     Le front barré par le tchador elle rentre en respirant, en marchant même vite.
     Le noir est puissant et tranchant
     Mais le cœur peut se tordre
     En balle dure
     Qui rebondit contre les parois
     Qui rebondit.

Commentaire :


Une fois le poème fini, ( cf plus bas), je ne me suis pas sentie satisfaite de cette image de la balle. Image facile, très artificielle, (tant pis pour le cirque !), et faisant de l’ensemble un bric-à-brac qui détruisait toute émotion. Ce n’était pas une image organique au poème, ni un véritable détail concret. Je viens en effet de lire dans une critique de film ceci : « ce sont les détails concrets qui font toute la différence ». C’est particulièrement vrai des poèmes. J’abandonnai donc tout à fait cette image, au profit d’une mise en espace du personnage. Et grâce à la « petite cour », espace délimité, je ne perdais pas ce qui fait l’unité de cette partie du livre où devait s’insérer ce texte, partie intitulée « Tableaux dans le cadre ». De plus ce mot, « cour », peut autant suggérer un lieu du dedans qu’un lieu du dehors, ambivalence sur laquelle repose toute la tension du poème.

 

1° partie version finale :

     Le front barré par le tchador elle rentre en respirant, en marchant même vite.
     Le noir est puissant et tranchant
     Mais le cœur peut se tordre assez
     Pour commander aux jambes, aux bras,
     A tout le corps qui s’assoie brusquement
     Dans la petite cour.

Commentaire 2° partie :
Comme on le voit dans la dédicace, j’étais touchée par cette capacité du cinéaste, dans ce film bien plus que dans le terrifiant Le cercle qui traite de la prostitution féminine, à mettre malgré tout ces femmes au soleil, à le leur donner. Même si « lumineux » dans cette dédicace est aussi à comprendre au sens figuré, ce cinéaste ayant une intelligence exemplaire du scénario et de la mise en scène, car il y mêle subtilement sens de la fable et attention au vivant. J’ai donc introduit le personnage du soleil, double du cinéaste à plusieurs niveaux. On verra toutefois que si le soleil est de plus en plus personnifié, il l’est de façon de plus en plus indécidable : un discours trop explicite risquant de le vider de toute réelle présence. J’ai même fini par enlever « Complice sans mains et sans visage », vers bien lourd, manquant totalement de naturel. A vrai dire, à partir du moment où j’avais eu l’idée de cette attaque : « Pour le souvenir », (vers à l’opposé de celui dont je viens de parler car cette expression a l’évidence des expressions courantes et est en même temps énigmatique mais pas hermétique, parfaite donc), c’était gagné pour le soleil : il est bien là avec mon personnage.

Autre image associée à celle du soleil, celle de la jeune fille envisagée en « statue échappée ». J’ai tenté beaucoup de choses avec cette image, car elle est visuellement très juste, mais elle faisait trop joli, tirant même le poème jusqu’au « charme et mystère des femmes orientales », ce que je trouvais moralement inacceptable. J’y ai donc renoncé. J’ai par contre continué à travailler à partir de la présence physique du soleil, essayant même de lui associer un paysage d’eau et d’arbre. Mais là encore, je tombais dans le chromo exotique, la sensualité facile. Ce que je voulais, c’est faire sentir que cette fille étant vivante et qu’alors rien ne pourrait empêcher des contacts sensoriels avec l’extérieur, même de façon infime ou détournée. Mais je ne savais par quel biais suggérer cela. Et puis un jour, je ne sais plus à partir de quoi, une expression est venue à mon esprit : « eau langoureuse ». Me plaisait l’idée d’utiliser un adjectif encore jamais employé par moi. Casse-cou certes, pour quelqu’un qui fuit le « poétique », mais il y avait une telle incongruité à l’employer que je la ressentais comme une détermination, qui était justement ce que je voulais faire ressentir. Le poème m’a paru définitivement sauvé ensuite quand j’ai eu l’idée de parler de « l’humidité sur le tissu », qui cadrait bien les choses dans un univers absolument pas idéalisé. La dernière phrase m’est elle aussi venue comme par chance, sans que je la cherche, dans l’élan. Elle m’a conduite à sacrifier un passage que j’aimais beaucoup car il résumait sous forme sensible mon argument, mais que j’avais oublié à ce moment-là, celui de la joue qui se cogne : je ne pouvais pas déjà dire un mot, « monde », qui devait faire une apparition finale. L’expression qui clôt le texte, « les yeux des filles », me donne le frisson, par un gros plan soudain, d’une armée en marche , et j’aime l’écho retourné qu’il fait au « front barré ».

 

2° partie brouillons :

     Toute couverte elle bouge
     Souple statue échappée
     Que seul le soleil
     Dessine

…………………………………………………………………………………………

     Souple statue échappée,
     Encore recouverte elle bouge, elle va au soleil
     Qui la dessine avant de la toucher
       Qui la dessine plus qu’il la touche

       Ses yeux à elle
     S’ouvrent en même temps qu’ils sont loin
     Sont forts aussi, comme des mains ce sont ses mains
     Quand elle est dehors.


     Même en se cognant la joue,
     On attrape toujours un peu du monde.
     Trébuchez, sachez imaginer

     Que pour les pierres aussi c’est difficile
     Souvenez-vous que vous avez des jambes
     Faites autant pour la route que pour l’amour.

…………………………………………………………………………………………...

     Sur les murs il y a aussi le soleil qui s’appuie
     Et pas à pas dessine
     Compagnon sans mains et sans visage
     De la souple statue échappée
     Vide et toujours chaud
     Où passe la souple statue échappée

……………………………………………………………………………………….

     Sur les murs le soleil s’appuie plutôt
     Vide et toujours chaud
     Où est la peau de la femme
     Près de l’eau ou de l’arbre ?
     La souple statue échappée n’a même pas de mains

………………………………………………………………………………………

     Sur les murs le soleil s’appuie
     Elle non
     Sans se montrer, elle plonge le bras dans l’eau langoureuse

…………………………………………………………………………………….

    
     Complice sans mains et sans visage
     Voilà le soleil qui s’appuie sur un mur.
     S’arrêtant Dénouée elle aussi, elle plonge le bras dans l’eau langoureuse
     Pas une seconde sans une rencontre
     Chaque jour il y a au moins une rencontre
     Il y a davantage de lumière
     Et pas un jour sans une rencontre
     Gardée comme l’humidité sur le tissu

     Le monde se verra, il recule aussi peu que les yeux des filles.

…………………………………………………………………………………………...


     Pour le souvenir
     Le soleil s’appuie sur un mur
     Complice sans mains et sans visage.

     Dénouée, elle plonge le bras dans l’eau langoureuse. Elle mélange l’ombre avec la lumière et chantonnant, elle mélange l’air et la voix.
     Que croyez-vous ? Cela, aussi
     Pas un jour sans une rencontre
     Gardée comme l’humidité sur le tissu

     Le monde on verra, il recule aussi peu que les yeux des filles.

…………………………………………………………………………………………………..

 

version finale :

 

 à Jafar Panahi
cinéaste lumineux

 

     Le front barré par le tchador elle rentre en respirant, en marchant même vite.
     Le noir est puissant et tranchant
     Mais le cœur peut se tordre assez
     Pour commander aux jambes, aux bras,
     A tout le corps qui s’assoie brusquement
     Dans la petite cour.


     Pour le souvenir,
     Le soleil s’appuie sur un mur.


     Dénouée, elle plonge le bras dans l’eau langoureuse.
     Que croyez-vous ? Cela, aussi.
     Pas un jour sans une rencontre,
     Gardée comme l’humidité sur le tissu.


     Le monde on verra, il recule aussi peu que les yeux des filles.

 

 

du 17 au 31-01-07


©Ariane Dreyfus

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