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mardi 05 juin 2007

Les Iles britanniques d'Eric Sautou, une note de lecture d'Ariane Dreyfus

Sautou_iles_britanniques De ce livre écrit « en regardant des tableaux de Paul Klee », on aurait pu prévoir des poèmes contemplatifs. Rien de tel. Ce sont en fait des poèmes qui ne restent pas en place. Cela d’ailleurs n’étonnera pas si on se souvient du poème intitulé « Klee » dans Rémi, paru en 2003. On y lisait qu’il peint « le rose en bleu », il y était comparé à un « chat sur ses pattes » et pour finir, il « s’en va avec ses mains ». Ici, c’est au tour d’Eric Sautou de perpétuellement s’en aller, avec les mots.
Eric Sautou est un poète que les mots étonnent, c’est sa façon de voyager. Les mots sont étonnants parce qu’ils font apparaître ce qui n’est pas, ce qui ne peut pas être, avec une superbe confiance : « et soudain un koala / pesa sur mon épaule ». Ils font des sensations là où il n’y a pas de corps : « entends la comptine il fait si froid / les mains ont froid elles sont gelées ». Les mots sont très forts.
Les mots sont même plus troublants que le monde, car il y a toujours le souvenir d’un mot dans un autre mot : « moins il y a le corbeau / plus il y a la pie », écrire c’est jouer à cache-cache. On se demande toujours quel est le mot qui aura l’idée de venir ensuite, c’est-à-dire, d’une certaine façon, derrière, en-dessous du précédent : « soulève », cet impératif est présent plusieurs fois dans ce livre, où une avidité pleine de curiosité, de précipitation, se fait jour. Au point que les mots peuvent aussi être plus nombreux que les choses, car en courant de l’un à l’autre c’est souvent une troisième chose qui arrive, à cause de l’élan qui mène plus loin : « je suis tombé de mon brouillard / navire comme un chapeau ».
Elan un peu fou donc, avec une maladresse qui parfois se montre, le poète en est conscient : « oh je bascule je suis habitué je nettoie / plus qu’il ne faut de taches sur la nappe ». Il y a ainsi des mots qui trébuchent, des mots qui chancellent l’un contre l’autre, se confondant un peu : « m’aimes-tu un mai du mois de juin » ; des mots qui arrivent trop vite : « il pleut sur de la boue » ; des mots qui tournent sans prévenir, tel le dernier « comme » de ce passage : « hanté / comme envoûté / comme aile du château / comme vieille édentée / comme Erwann » ; des mots qui reviennent sur leurs pas au cas où on n’aurait pas entendu : «  veux-tu que nous partions / (que nous nous en allions) ». Cette absence de retenue, elle est très nouvelle chez Eric Sautou. Elle me fait penser à une voix qui n’a pas l’habitude de crier pour appeler, et parfois cela fait un drôle de son, on ne sait plus trop ce que c’est et où on est : « rendez-vous au square d’ange / petite ville sous les pins / venez vêtu / de rouge bleu / nous nous serons / de même ». Mais, comme on le voit dans ce poème, ce qui sonne plus fort que tout et est tout neuf dans cette poésie, c’est cette gaîté d’oser entraîner l’autre, cette décision de ne plus conjuguer l’existence à la première personne solitaire – « nous nous serons ».
Poésie qui pour une fois réclame, refuse de laisser l’autre tranquille : que d’impératifs ici, de sollicitations de toutes sortes, avec cet air infatigable de prendre un ton si naturel, si délié parce qu’on ne s’arrête pas, qu’on ne renonce pas à repartir: «  oh tu me décourages tu sais / tu me décourages / vois comme on est là / comme on oublie / des enfants s’égarent ».
Où vont tous ces mots, où allons-nous avec eux ? Eh bien, vu le grand désordre, tout le monde s’embarque dans le même bateau, en d’autres termes, on peut imaginer pour ce dernier livre d’Eric Sautou un autre titre, toujours aquatique bien sûr, c’est la règle avec lui : L’arche de Noé. Non seulement toute la gamme des animaux s’y montre : «  vint un léopard / qui fut soudain plus qu’une image », « là où l’escargot / nous eût rejoints », mais il est assez grand pour contenir toute la courbe du choses, des plus lointaines et improbables aux plus prosaïques et sûres : «  et chaque jour dans l’indigo / c’est beaucoup d’eau / dans la bassine ». De toute façon on appareillera, il y a toujours, dans l’allure allègre des vers ( « quel est en poésie / en fin d’après-midi suivez la ligne ») un grand bateau qui se profile entre deux naufrages, comme un visage qui se redresse entre deux creux, une voix qui recommence entre deux blancs : « coulez à l’encre / allez / c’est maritime / sur le cargo / c’est harnaché / comme un beau prince / alors / à l’horizon / qu’est-ce que tu sais / dis-nous maintenant / je vois le trois-mâts est échoué / sévère / comme un bruit de tambour je vous invite ». Oui, tant de confiance dans l’inquiétude, cela ne peut être dit que depuis cet arche d’un recommencement dans le désastre.
©Ariane Dreyfus

 

Eric Sautou
les Iles britanniques
Tarabuste, 2007
isbn : 2-84587-132-5, 11 €

 

Eric Sautou dans Poezibao :

Note bio-bibliographique extrait 1, extrait 2, note de lecture de La Tamarissière,

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