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jeudi 27 septembre 2007

Ce qui alarma Paul Celan d'Yves Bonnefoy

La poésie, cet accès à soi qui se fait accès aux autres

 

Bonnefoy_celan Ce qui alarma Paul Celan, titre magnifique et si profondément emblématique pour ce court essai d’Yves Bonnefoy dont la portée me semble fondamentale. Le rapprochement des mots « alarmer » et « Paul Celan » suffit à lui seul à susciter dans le for intérieur et la question et l’inquiétude liée à la question.

 

En fait, Yves Bonnefoy revient sur la terrible affaire qui mina la fin de la vie de Paul Celan et qui peut-être contribua à son suicide : l’accusation par Claire Goll, la femme du poète Yvan Goll, de plagiat. Celan aurait plagié des poèmes écrits par son mari. Yves Bonnefoy démonte (en l’inversant quasiment !) l’accusation mais se livre à une démonstration où il se fait presque par moments l’avocat du diable, démontrant en effet l’inanité de ces accusations mais s’étonnant qu’elles aient pu blesser aussi profondément Paul Celan, qu’il a connu il faut le rappeler. Comment quelque chose d’aussi lamentable, d’aussi peu fondé, d’aussi dérisoire a-t-il pu atteindre tellement en profondeur le poète ? Ceux qui douteraient de cette vérité-là peuvent se rapporter à l’admirable correspondance de Celan avec Gisèle Celan-Lestrange, son épouse et ils liront comment, comme un leit-motiv, comme une obsession, le thème de cette calomnie revient, et revient et revient sous la plume de Paul Celan.
Mais Yves Bonnefoy va infiniment plus loin que le simple constat, suivi de la dénonciation de la calomnie. Il creuse, il s’interroge, partant de cet excès de la souffrance de son ami, cherchant à en percer la profondeur. Et il en vient à écrire, par ce biais, non seulement une défense de Paul Celan mais une méditation alarmée sur la poésie et son statut aujourd'hui. Car ce qu’il démontre en quelques pages saisissantes c’est que « il n’y a pas de plagiat possible en poésie ». Parce que la poésie naît de « notations qui montent des profondeurs de la personne : ce qui est vivre l’écriture comme une poussée du dedans aussi continuelle qu’irrésistible, et assure au tour qu’elle prend dans le poème quelque chose d’irréductiblement singulier, encore qu’à être telle elle n’en sera que plus riche d’universel ». De cet « irréductiblement singulier » découle que « en poésie la question du plagiat ne se pose pas, [que] cette notion n’y garde même aucun sens ».

Ce qui alarma Paul Celan fut donc la claire perception que cette accusation de plagiat impliquait en fait en premier lieu que ni ceux qui l’attaquaient mais pas plus ceux qui le défendaient ne comprenaient vraiment ce qu’était la poésie ; et que par conséquent ni les uns ni les autres ne le considéraient comme poète. Il était en proie à la négation de son identité de poète qui était le fondement même de sa vie : « l’accusation de plagiat n’allait pas simplement déconsidérer Paul Celan, elle avait pour effet, voulu ou non, conscient ou pas, de le dépouiller devant ses lecteurs d’un rapport à soi qui était pourtant sa vie même »

Et Yves Bonnefoy de se fonder sur cette crainte de Paul Celan pour montrer qu’il y a tout lieu de l’éprouver aujourd’hui. Crainte « aussi et surtout que la poésie, la poésie comme telle, la poésie comme elle a existé à travers les siècles, ne fût plus perçue ou vécue que par très peu de personnes dans la société d’à présent ». Tous, même les défenseurs les plus évidents et les plus informés de Celan sont passés à côté de cette vérité. Les dernières pages de ce mince mais si profond essai sont une méditation sur le sens et le rapport du sens à la mort, à la finitude. Notre société, dit en substance Bonnefoy, nie la mort et ne tient pas les autres « pour un absolu ». Bonnefoy s’interroge sur les idéologies, sur les concepts pour bien faire comprendre que là est l’enjeu de la poésie, elle « est de par sa naissance même dans la parole le débordement des systèmes conceptuels, et plus encore de l’absolutisation que l’on peut en faire »

 

Je voudrais terminer sur cette citation bouleversante qui dit bien la mesure de ce livre et son importance, pour Paul Celan, pour la poésie, pour le sens, pour notre monde : « Paul voulait redoubler d’une relation ouverte et pleine à tout être, et donc à soi, sa dénonciation de ces idéologies antisémites ou autres qui ne sont, aussi bien, sous leurs dehors théoriques, qu’une détestation de la vie confiante. Il le voulait et pouvait rêver le pouvoir, puisqu’il y avait la poésie, cet accès à soi qui se fait accès aux autres »

©florence trocmé

 

Yves Bonnefoy
Ce qui alarma Paul Celan
Galilée, 2006, isbn : 978-27186-0743-6, 11 euros

Commentaires

Je viens de terminer la lecture de CE QUI ALARMA PAUL CELAN, et comme toujours je ne peux qu'être en vive émotion face à la démarche d'Yves Bonnefoy, à son souci de poète, et pour reprendre le commentaire d'Alain Suied, il est incontestablement certain que la vraie parole manque, et que ce qui la remplace n'est pas un fruit pour l'espoir, mais un sombre gâchis, et ceux qui en souffrent sont ceux qui ne cessent de se nourrir, malgrè tout ce qui empêche à la poésie moins d'indifférence à son égard, davantage de sensibilité et de sensibilisation... quand la poésie de nos jours peut encore être ni pour ni contre le cynisme à la mode, mais au-delà de ces pauvres barrières qui engendrent toujours plus d'ignorance et de violence.
le mot qu'il faut au poète/ le nid qui se délie sous ses doigts/ le songe qui lui ment...
Il faut être reconnaissant à Yves Bonnefoy d'évoquer les profondeurs de la poésie de CELAN. 37 ans après la disparition du co-directeur de L'éphémère dont l'essai classique (Le Méridien) ouvrit le premier numéro de la revue,ne doit-on pas s'interroger sur les conditions de ce suicide:la culpabilité inconsciente et paradoxale de la perte de ses parents dans la Shoah n'a-t-elle pas reçu un coup fatal lors des épreuves rappelées par Bonnefoy et qui eurent trait à la stupide accusation de "plagiat" (de poèmes d'Yvan Goll, que le poète veillait à l'hôpital!) "En Egypte"... la fausse parole,le déni,le mensonge continuent à détruire les poètes authentiques - et...le signe juif? ALAIN SUIED CF Paul Celan et le corps juif WILLIAM BLAKE AND CO Bordeaux

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