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dimanche 30 décembre 2007

La mort de Josée Lapeyrère

Laisser voler ces "écritures à l'air" actionnées par le souffle du vent, jusqu'à ce qu'elles disparaissent, arrachées par le vent ou par les passants.

 

Rentrant d’une courte absence, j’apprends le décès de Josée Lapeyrère. La dernière fois que je l’avais vue, c’était au Marché de la poésie. Auparavant je lui avais rendu visite chez elle et nous avions évoqué l’idée d’un blog qu’elle voulait ouvrir et pour lequel elle avait sollicité un coup de main technique.
Au mois d’octobre, après avoir découvert l’extraordinaire Pont Canal à Briare, je lui avais suggéré de l’ajouter à sa liste de ponts pour les in-votos (voir ci-dessous et ici avec des photos)…. Elle avait accueilli cette suggestion avec intérêt. Poezibao publiera prochainement un extrait de son oeuvre dans le cadre de l'anthologie permanente.

lundi 24 décembre 2007

Patrick Beurard-Valdoye au Collège international de philosophie de 16 janvier 2008

Collège international de philosophie
Mercredi16 janvier 2008 (18h-20h), Amphi A,
Carré des Sciences, 1 rue Descartes, 75005 Paris

Patrick Beurard-Valdoye sera l'invité de Pierre Drogi dans le cadre de son séminaire au Collège international de philosophie intitulé "La portée non mesurée de la parole : échange des places et des figures".
La séance aura lieu dans les locaux du Ministère de la Recherche (ancienne Ecole Polytechnique), entrée par le 25, rue de la Montagne Sainte-Geneviève ; pour ce séminaire, il faut donner son nom et présenter une pièce d'identité à l'accueil, en haut des marches ; il est conseillé de se présenter à l'avance.
La séance portera principalement sur "La Fugue inachevée" et "Le Narré des îles Schwitters", ouvrages parus aux éditions Al Dante. Patrick Beurard-Valdoye lira et commentera également ses traductions de poèmes et de textes de Schwitters .
[Deux journées d'étude autour de la question "A qui, le poème ?" (mettant en présence des poètes, des critiques, des philosophes, des universitaires), rattachées à ce même séminaire, auront lieu au second semestre, en mars et juin 2008 (Vendredi 14 mars et vendredi 20 juin, locaux du ministère, amphi Stourdzé). Patrick Beurard-Valdoye interviendra dans le cadre de la seconde journée.]
On peut consulter les programmes du Collège et l'argumentaire du séminaire sur le site du Collège.

 

Je rappelle que Poezibao vient d'ouvrir un entretien infini avec Patrick Beurard-Valdoye autour précisément du Narré des îles Schwitters et aussi de La Fugue inachevée

Anthologie permanente : Lionel Ray

Ils s’en vont, tu les aimais.
Debout dans l’embrasure
d’une nuit sans voix,
désirant, tu cherches souffle.

 

Tu es au bord d’une immense
absence, là où se dissipent
toute chose et toute fable,
où le temps n’est plus le temps,

 

Ni poussière ni fantôme
ni même image, mais une pause
infinie, résolution

 

De l’infime, rien qu’une pluie
de mains impalpables qui ne saisissent
rien ni personne.

 

Lionel Ray, Syllabes de sable, 1996, Gallimard, p. 58

 

 

Tu traces des chemins :
        le monde est devant toi,
c’est l’aube

 

Tu cherches la transparence :
ta voix est un matin de pluie ?

 

Dans le froid
      l’oiseau irradie,
une voix dans ta voix
chante      face à la nuit

 

Lionel Ray, Comme un château défait, suivi de Syllabes de sable, préface d’Olivier Barbarant, Poésie/Gallimard n° 398, 2004; P. 85.

 

 

le pont

 

Il y a une heure où tout se fait abîme. Une
Heure seule entre sommeil et insomnie entre

 

Bruit et silence entre gémir et crier, une
Où le temps brûle au ralenti au fond des larmes

 

Et qui se perd comme l'eau des orages ou ces bribes
D'étoffe aux buissons çà et là, une heure seule

 

Entre les doigts désespérés de l'âge, entre un
Soleil de soie et les prés profonds de juillet,

 

Une heure entre brume et fatigue, entre la chair
Affamée et l'innocente aventure d'être.

 

Une heure où l'on se regarde au reflet du Temps
Disparu comme au geste d'effacer au coin

 

Des yeux les rides, une heure comme un lieu d'ombre
Entre les mots et la mémoire : je passe je demeure.

 

Lionel Ray, in Alain Bosquet, Anthologie de la poésie française contemporaine, Le Cherche-Midi Éditeur, 1994, p. 229.

 

fiche bio-bibliographique de Lionel Ray

 

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Lionel Ray

Né en 1935 à Mantes-la Ville (Yvelines) Robert Lorho est agrégé de lettres modernes, professeur honoraire de chaire supérieure. Il enseigna la littérature française à Paris en classes de « khâgne ».
Il a d’abord publié sous ce nom trois recueils de poèmes, dont Légendaire au éditions Seghers qui lui valut le prix Guillaume Apollinaire en 1965.
Robert Lorho prend le pseudonyme de Lionel Ray en 1970 à l’occasion de la publication de nouveaux poèmes présentés par Aragon dans Les Lettres françaises. Dix-neuf livres seront ensuite publiés (poésie, essais critiques, critique d’art):

 

Bibliographie
Les Métamorphoses du biographe, Gallimard, 1971
Lettre ouverte à Aragon sur le bon usage de la réalité, Éditeurs Français Réunis, collection « Petite sirène »,1971
L’Interdit est mon opéra, Gallimard, 1973
Arthur Rimbaud, Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 1976, ré-édition mise à jour en 2001)
Partout ici même, Gallimard, 1978
Le Corps obscur, Gallimard, 1981, prix Mallarmé
Nuages, nuit, Gallimard, 1983, prix Méridien (Montpellier)
Approches du lieu, Ipomée, collection « Tadorne », 1986
Le Nom perdu, Gallimard, 1987
Une Sorte de ciel, Gallimard, 1990, prix Antonin Artaud
Comme un château défait, Gallimard, 1993, prix Supervielle(1994)
Syllabes de sable, Gallimard, 1996
Le Dessin est une mémoire (autour de l’œuvre graphique d’Alain Le Yaouanc, livre-objet, éditions de La Licorne, Poitiers, 1996
Pages d’ombre, Gallimard, 2000, prix Guillevic (ville de Saint-Malo), prix Kowalski (ville de Lyon)
Joaquin Ferrer ou L’Imaginaire absolu, monographie, éditions Palantines, Quimper, 2001
Aragon, Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 2002
Matière de nuit suivi de Éloge de l’éphémère, Gallimard, 2004
Non à la guerre, anthologie (poésies du monde, photograhies, histoire), éditions Turquoise, 2006
Tout est chemin, anthologie de poésie bengalie contemporaine, Le Temps des Cerises, en collaboration avec la traductrice Sumana Sinha, 2007
L’Invention des bibliothèques, Gallimard, 2007

 

Pour l’ensemble de son œuvre poétique, Lionel Ray est lauréat du prix Goncourt de Poésie en 1995 et du Grand prix de poésie de la Société des Gens de Lettres en 2001.

 

A paraître :
Le Procès de la vieille dame, éloge de la poésie (essais) aux éditions de La Différence (mars 2008)

 

Comme un château défait suivi de Syllabes de sable ont été ré-édités dans la collection de poche Poésie/Gallimard en 2004.

 

Lionel Ray est président de l’académie Mallarmé et membre de l’académie européenne de poésie, des comités de la revue Europe et du journal mensuel Aujourd’hui poème.
Plusieurs numéros spéciaux de revues lui ont été consacrés, le dernier en date est le numéro 15 (décembre 2001) de la revue Autre Sud (éditions Autres Temps, Marseille)

 

Un dossier Lionel Ray par Jean-Paul Giraux sur le site de la revue Poésie/Première
Une note de lecture de Jean-Marie Perret sur le site Bleu de Paille
Une grande interview sur le site fabula.org
un beau choix de poèmes publiés par la revue Semen
Un article tout récent de Jacques Ancet (décembre 2007) sur l’invention des bibliothèques

dimanche 23 décembre 2007

Poezibao a reçu (dimanche 23 décembre 2007)

Rappel : cette rubrique présente les livres reçus récemment par Poezibao. Elle n’est pas constituée de notes critiques, mais de textes de présentation des ouvrages et fait souvent appel au matériel proposé par les éditeurs.

 

Florence Pazzottu, Sator…, Cadastre8zéro éditeur
Claude Vigée, Chants de l’absence, Menard/Temporel
Jacques Küpfer et Catherine Delafontaine-Küpfer, L’anthologie de la poésie romande d’hier à aujourd’hui, Favre
Jean-Pierre Bobillot, eff&, mes rides, Atelier de l’Agneau
Revue Action Restreinte, n°9 (entre parenthèses)
Christine Lavant, La Mal-née, Lignes

 

 

 

Pazzottu_sator Florence Pazzottu
Sator
Cadastre8zéro éditeur, 2007
12 €
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Sator… a été écrit par Florence Pazzottu pendant l’été 1986 à Marseille et est donc resté vingt et un ans inédit. Ce texte a toutefois fait l’objet en automne 1988 d’une réalisation radiophonique par France Culture (diffusion de 15 janvier 1989).
Ce livre inaugure une nouvelle collection, baptisée "Donc"
Un petit mot pour lever ce qui est sans doute pour beaucoup une énigme, le titre : sator arepo tenet opera rotas, ce qui signifie, par exemple, le laboureur à sa charrue dirige les travaux. C’est en fait un palindrome et aussi un carré magique (chaque mot est alors disposé sur une ligne). Et le livre s’ouvre par ces mots : Construire patiemment / sa scène, son théâtre. / Les démolir, les reconstruire. / Chaque jour. / Chaque nuit. / S’agit-il vraiment / d’appartenir ?
Sator… est composé d’un prologue et de neufs parties ou périodes. La première partie a pour titre : Minuit ou Première heure. La dernière partie a pour titre : Neuvième heure. Chaque partie de Sator… est elle-même composée de trois sous parties : Prétexte (ou histoire de Lara), Corps, Divagation. Cependant Corps et Divagation s’entremêlent, ne sont pas présentés distinctement (note de l’auteur). 

 

 

 

Vige_chants_de_labsence Claude Vigée
Chants de l’absence / Songs of absence
Edition bilingue, introduction Anne Mounic, traduction en anglais et postface de Anthony Rudolf
Menard/Temporel, 2007
9 €
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Mais demain je devrai lutter sans défaillir
contre les mites voraces, aux fines ailes soyeuses
qui mangent nuit et jour, tout au fond de l’armoire
la douce laine de la mémoire.

 

Après le décès de son épouse Evelyne, qui était aussi sa cousine germaine, après soixante années de mariage, le 17 janvier 2007, Claude Vigée a rédigé plusieurs poèmes en vers ou en prose.
J’avais eu le privilège de l’entendre dire certains de ces textes, lors d’une rencontre à Paris, en un moment profondément émouvant. Ces textes sont aujourd’hui rassemblés et publiés dans ce livre. Ils sont donnés en version bilingue et co-édités par la Mainard Presse et la revue Temporel, revue en ligne animée par Anne Mounic.

 

 

 

Poesie_romande Jacques Küpfer et Catherine Delafontaine-Küpfer
L’anthologie de la poésie romande d’hier à aujourd’hui
Favre, 2007
23 €
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C’est une vraie somme, épaisse de 640 pages que publient ici les éditions Favre. Et l’occasion certainement de nombreuses découvertes pour les lecteurs curieux même si plusieurs noms sont déjà bien connus en France, tels ceux de Aggripa d’Aubigné, Voltaire, Rousseau, Amiel, Ramuz, Cingria, Cendrars, Roud, Chappaz, Haldas, Perrier, Jaccottet, Chappuis, Voisard, Godel, Chessex, Giauque, Tâche, Rothschild, Roman, Tappy, etc. (plusieurs de ces poètes présents dans Poezibao...)

 

 

Bobillot Jean-Pierre Bobillot
eff&, mes rides, fragments d’un retable païen
Atelier de l’Agneau, 2007
1é € (CD inclus offert)
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Jean-Pierre Bobillot fera prochainement son entrée dans Poezibao, à la fois par le biais d’une fiche bio-bibliographique et d’extraits de son œuvre mais aussi en présentant plusieurs auteurs importants encore absents du site et dont il est un spécialiste reconnu (Bernard Heidsieck ou René Ghil par exemple). Parmi ses dernières parutions, ces « poëmes auj/our l’année, bruts de m/arges & de rages, bruits de délangage ; ex/péri/mentations libres de tout fil d’Art/iane, indemne de tout proj& les englobant : comme la constitution d’un recoeil –ou recul. Ogré des mots, je vieillis. Au grain – ou groin – du teXte, je veille ». Le livre est accompagné d’un CD.

 

 

 

Action_restreinte Revue Action Restreinte
n° 9 (entre parenthèses)
12,50 €
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Le numéro 9 d’Action Restreinte est dédié aux parenthèses. Il « expérimente ce qui se passe lorsqu’on se trouve entre parenthèses, installé entre ces deux signes qui, dans un même mouvement, excluent et protègent, retranchent et assurent un refuge, une antre, un abri, un bunker ». Le numéro laisse place à l’usage des parenthèses à proprement parler, mais également à tout ce qui fait parenthèses : périodes de temps suspendues, textes dans le texte, incises, récits enchâssés, etc. On y trouvera un contre du loup dérapant en fable beckettienne (Dominique Quélen), la manière dont une femme disparaît dans une malle (Pascale Petit), la vie et la mort d’Edsen, écrivain nordique borgésien ( Pierre Cendors), etc.

 

 

 

Lavant Christine Lavant
La Mal-née
traduit de l’allemand par François Mathieu
Lignes, 2007
12 €

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La grand poète autrichienne Christine Lavant est déjà présente dans Poezibao et j’avais eu aussi l’occasion de publier quelques précisions de François Mathieu, un de ses principaux traducteurs en français. François Mathieu qui continue donc son œuvre de passeur avec ce récit, La Mal-née « étrange et tragique récit de la destinée de Zitha, enfant sans père, sans paroles et selon toute apparence sans pensée, Zitha serait un "changeon" ainsi que les sombres légendes carinthiennes du début du siècle dénomment les enfants illégitimes, muets ou débiles.
François Mathieu avait récemment donné une traduction de Das Kind aux mêmes éditions Lignes (2006) . Un important volume de poèmes, même traducteur, même éditeur est annoncé et on s’en réjouit grandement en accord avec le dire de Thomas Bernhard « une grande œuvre poétique que le monde n’a pas encore reconnue à sa juste valeur ».

La mort de Julien Gracq

Julien Gracq est mort hier samedi 22 décembre, à l'âge de 97 ans, des suites d'un malaise.

On s'embarquait au bas d'un escalier de planches qui dégringolait la haute berge glaiseuse ; les branches se croisaient au-dessus de l'étroit chenal d'eau noir ; on entrait de plain-pied dans une zone de silence plus subtil et comme alerté, ami de l'eau comme l'est la brume, et que rompait seulement l'égouttement plat et liquide des pales des avirons relevés. Presque aussitôt venait battre un instant le bordé l'écho à la fois caverneux et étoffé de la voûte du pont de pierre.

Julien Gracq, Les Eaux étroites, 1976, p. 13

Livre lu en 1976, ouvert ce matin à l'annonce de la mort de Julien Gracq et dans lequel j'avais alors noté : un livre admirable, un poème, un rite, un rituel, un voyage, une initiation, un miroir, un parloir, un silence, une grotte. Toute la profondeur de l'eau, son poids de mort, sa nature matricielle, faiseuse de songes et d'anges (28.10.76)

Les souffleurs à la Cartoucherie à Paris du 3 au 9 janvier 2008

Les Souffleurs commandos poétiques
à Paris
au Théâtre de la Tempête - Cartoucherie
du 3 au 9 janvier 2008

 

Sédimentation des Bourrasques

 

Sédimentation des Bourrasques est la zone d’un combat :
une base d’envol poétique conçue comme une arène,
la parole humaine dressée
en contre-feu des bourrasques fanatiques.
L’Homme ne se capture pas.

 

Les 3, 4, 5, 8 et 9 janvier à 20h30 ; le 6 à 16h00
Durée : 1h10

 

Attention !
la jauge étant limitée à 50 personnes, réservation indispensable
auprès du théâtre de la Tempête
T/ 01 43 28 36 36

samedi 22 décembre 2007

Anthologie permanente : Norge

Liberté

 

A quoi bon semer des miettes blanches
derrière soi
comme Petit-Poucet
pour retrouver sa route
puisque les oiseaux les mangeront.

 

Sois plus sage, ô moi-même
et apprends à aimer
ton incertitude et ta détresse

 

Marin de la mer nue,
marin ivre de la mer périlleuse
aux routes sans souvenir,
aux dures bises salines.

 

Sois donc sage, puisque des oiseaux
avides mangeraient quand même
tes miettes blanches.

 

Et maintenant, tu peux bâtir
au style de ta fantaisie
tes fluides châteaux de carte,

 

poète.

 

Norge, Poésie, 1923-1988, Poésie/Gallimard, 1990, p. 20

 

 

Norge dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extrait 1

 

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vendredi 21 décembre 2007

Les entretiens infinis : avec Patrick Beurard-Valdoye, 1

Avec Patrick Beurard-Valdoye, 1

 

Pour le principe de ces entretiens, voir la note de présentation. Je retrace ici les conditions de la rencontre et de l’établissement de ce premier entretien infini, noué avec Patrick Beurard-Valdoye, avant d’entrer plus avant dans les questions que je lui pose et des réponses qu’il apporte. Mais aussi de donner à lire d’autres aspects de l’échange. La publication de ces quelques premiers mails m’a paru nécessaire.

 

Automne 2007

 

le 26 octobre 2007
(extrait d’un mail de Patrick Beurard-Valdoye, laissé volontairement tel qu’arrivé dans la boite aux lettres) :
Bonjour Florence, je ne vous connais pas (peut-etre de vue?) mais je connais votre site de reputation, et en effet Francoise (pardon, je suis a København où je lis ce matin justement le passage que vous avez tape, avec le plaisir de l` entendre ensuite en danois...: donc vous voilà privee d'accents j'ignore où ils sont...quant aux cedilles...) donc Francoise* me dit que vous lui aviez parle de mon Narre. Ce qui m'etonne sur le champ puisque j'ai effectue les SP la veille. Mais je comprends vite en effet que Laurent* a deja envoye à des proches. Je suis alle sur votre site, j ai vu ce que vous y avez mis, en me disant : mais elle a tout tape elle-meme ? incroyable.[…]
Merci beaucoup, votre message chaleureux me fait du bien juste avant mon recital, A bientot j espere. Patrick

 

* Il s’agit de l’écrivain Françoise Ascal, rencontrée au Salon de la Revue à Paris et m’informant que je venais de manquer une première rencontre avec Patrick Beurard-Valdoye.
*Laurent Cauwet, qui dirige les éditions Al Dante

 

 

 

le 30 octobre 2007
(extrait d’un mail à P. B.-V
J'ai bien avancé en cette absence dans le Narré et je suis subjuguée. Je crois n'avoir pas lu depuis des années un livre qui me paraisse aussi novateur et important, et je me ferai fort de le faire savoir. Je dois achever ma lecture mais je me demandais si vous accepteriez le principe d'un entretien sur votre travail, via le mail, pour Poezibao ?
J'ai cherché ce matin de la documentation sur Schwitters, mais rien n'est vraiment disponible. J'ai fait quelques petites recherches Internet, qui éclairent parfois ma lecture. Ce serait une des questions, savoir si ce contexte est si important pour avancer dans la lecture ou pas, selon vous

 

 

 

le 1er novembre 2007
(extrait d’un mail de P.B.-V.)
je reçois votre message le jour de mon anniversaire, et je le prends comme un très beau cadeau. Merci.
Oui, c'est d'accord pour un entretien.
La question que vous posez déjà est importante. Je crois que vous avez navigué dans ce champ de connaissance et du sensible avec justesse, au sens où je le souhaiterais : d'abord la lecture de l'ouvrage, qui devrait avoir une autonomie, une existence artistique propre, sans que les allusions ou renvois à Schwitters soient cernables et perturbateurs. Puis que cela donne au lecteur le désir d'en savoir plus sur son œuvre. Que mon livre soit aussi outil de transmission vers cet homme merveilleux qu'on connaît si peu, surtout dans la dernière partie de sa vie.
Le mieux est de consulter le catalogue du centre Pompidou, expo de 1993, on le trouve encore à la libraire du centre (mais c'est je crois assez cher).

 

 

 

3 novembre 2007

(extrait d’un mail à P.B.-V.)
Cher Patrick, j'avance dans le Narré et je vous envoie, parce que je pense que les notes d'une lectrice peuvent peut-être vous intéresser et qu'elles préludent aussi à ma future note de lecture, quelques textes écrits récemment autour de votre livre.

Teinte bleuâtre d’un mort-né1
« la teinte bleuâtre d’un mort-né » : seconde fois en quelques jours, dans le Narré, qu’un tout petit agrégat de mots suscite une ouverture intérieure vers un monde d’images, de souvenirs, de réminiscences. Il en fut ainsi avec ces « vases d’odeurs humides », aujourd’hui ces mots-là, teinte bleuâtre d’un mort-né : étrange sensation suscitée par ces mots, corps en corps, un double quelque part et pourtant pas. Aucun mort à portée ni porté ni apporté ni à porter ni apparié gémellaire. Un morceau de tissu, flasque, abandonné, un mort-né de forme, jamais gonflé, ballon en rade, pas animé, paquet de chair bleuâtre non sustentée non administrée non enregistrée, laissée sur la paillasse du labo. Bleuâtre. Mort-né ou né-mort, dans la moraine. Glacé. Vide. Seul. Dans l’effroi. Petit tas de chair bleui de froid.

1. Patrick Beurard Valdoye, Le Narré des îles Schwitters, Al Dante, 2007, p. 179

Dans le narré encore

« Kurt entêté d’images » (179)

« Vers quelle voie de vie vais-je, vortex, vortext, Wort-text »(180)

« Schwitters au pied du mur sur le chemin alentourant les bâtiments cueille coquilles brindilles bouts de bois de tissu de papier bouts de signes de vie, ratisse pour enlever de la mort aux choses délaissées ôter tout le poison en patine détrouver les objets en les collant mais ne serait-ce qu’en les regardant, il déambule dans le flou des voies en deçà de la démarcation le cerne tenu par six territoriaux armés qu’il prend garde de ne pas franchir » (181)

Toute mon expérience d’attention au sol, de ramassage parfois, des délaissés, des laissés pour compte, petits cailloux, bouts de….et bien sûr en un condensé magistral, la description du Merz, de l’acte de merzer, du sens de merzer, ôter de la mort aux choses délaissées !
Et si P.B.-V. faisait la même chose avec l’œuvre de Schwitters et avec l’errance de tous les déplacés, exilés, « refugees »….: ôter de la mort aux vies oubliées, aux vies délaissées, aux pensées abandonnées, aux laissés à eux mêmes, les innombrables. Les de plus en plus innombrables…. ?

« éveillant à mesure une vague remémorie » (203)

l’art de P.B.-V. d’inventer des mots, qui ne sont en rien des néologismes, ce serait leur faire injure de les qualifier ainsi, car ces mots me semblent pure création ( et il se peut bien que certains aient existé et que le sachant ou parfois ne le sachant pas P.B.-V. les exhume, eux aussi, leur ôte un peu de mort, à ces mots enfouis sous les strates du langage en perpétuelle expansion ?)
Schwitters, les étapes d’un exil d’un exode où l’on apprend la longueur du temps, on éprouve l’angoisse, l’attente, l’incertitude extrême du lendemain, du sort, de soi, de ceux qu’on aime.
Épisode terrible du suicide du peut-être, peut-être seulement, espion.
Collage et collement [comment dire ?] du narré et des paysages, des ambiances, des couleurs, du style.
Le narré, technique [en est-ce une ? ] très particulière qui traverse le lecteur. Il est comme pris dans ce fil du narré qui grossit au fur [P.B.-V. n’ajoute presque jamais le "et à mesure", juste un fur, pas de mesure, un fur qui fure, sans mesure, un fur agrandi de cette non mesure ] de l’histoire, c’est un racontage.

 

à suivre

Les entretiens infinis, une nouvelle rubrique de Poezibao

Les entretiens infinis

 

Je commence ici la publication d’un nouveau type d’articles : j’ai choisi des les appeler entretiens infinis pour dire leur ouverture vers l’avant, leur pacte avec le temps, leur caractère d’entretiens en train de se faire, non fermés, non définitifs, qui peuvent changer de cours à tout moment, revenir en arrière, qui peuvent même être amendés, corrigés a posteriori, qui se liront dans le fil de leur constitution, « au fur » (expression de Patrick Beurard Valdoye qui laisse souvent tomber le mesure…).

 

Cette série sera inaugurée par un travail que je fais avec Patrick Beurard-Valdoye, précisément, autour de ses livres. L’histoire doit être relatée, c’est la suivante.

Il y a quelques semaines, j’attrape presqu’au hasard un livre parmi les centaines qui m’entourent. Dans ce livre, Poésies : variations, huit études sur la poésie contemporaine, vol.3, Prétexte éditeur, 2005, mes yeux tombent sur un article de Pierre Parlant, consacré à Patrick Beurard-Valdoye. Je me mets à souligner avec ardeur les commentaires de Pierre Parlant : il est question de « profusion insistante du réel », de « l’effraction inhérente à toute venue du sens », de « flux du dire et ses méandres ». Bref, de quoi me conduire vers l’extrait de Le Narré des îles Schwitters donné en diptyque avec l’étude. Lequel extrait s’intitule « Comment Arno Schmidt a rencontré Kurt Schwitters ». Si j’ajoute que comme il arrive souvent aussi, à intervalles réguliers dans le for intérieur, ce nom de  Beurard-Valdoye « clignotait », lançait son appel, disant « va donc voir de ce côté-là », le dispositif était en place, le désir de me procurer le Narré, clair.

Or, et là il me faut promettre aux lecteurs que je ne dis que l’entière vérité, le lendemain même du jour où j’avais pris cette décision « se procurer le Narré », arrive par la poste un gros paquet tamponné Al Dante et contenant… Le Narré des îles Schwitters, lequel venait seulement de paraître à la suite de divers aléas….

La suite : toutes affaires cessantes lecture de ce livre, rédaction d’une substantielle note, qui suscite un contact immédiat avec l’auteur. Et l’occasion pour moi de lui poser quelques questions. « Quelques » questions, pensais-je avant de me rendre compte de la profusion non plus du réel cette fois, mais des interrogations et désirs d’éclaircissements qui naissaient au sein même du dialogue. D’abord autour du seul Narré, mais très vite autour des autres livres, car Patrick Beurard-Valdoye travaille en fait sur un cycle, le cycle des exils, même si chaque livre peut parfaitement être abordé comme une unité indépendante.

 

Je vais donc tenter de rendre compte de la richesse de ces échanges, au fur et à mesure qu’ils se développeront. Confortée dans cette idée et cette nécessité par un second dialogue, tout aussi fécond et foisonnant, instauré presque dans le même temps autour d’une œuvre complètement autre (encore qu’il y ait selon moi des points communs), celle d’Auxeméry qui a publié tout récemment un nouvel opus Les Animaux industrieux chez Flammarion, Auxeméry qui est aussi le traducteur en français de l’américain Charles Olson (mais pas que de lui) et qui se prête avec patience (mais je crois aussi intérêt !) à l’incessant jeu de mes questions.

Florence Trocmé