Fragments du carnage de Jérôme Bertin
Poète de la nouvelle génération,
Jérôme Bertin a fait paraître un premier livre en 2003, Babylone-Centre (Le Corridor Bleu) suivi, en 2006, de Round 99 (Al Dante). Il fait partie des
poètes pour qui l’écriture constitue un véritable engagement, une manière de
résistance et de révolte face à une société dans laquelle ils peinent à
s’intégrer. On pourrait citer dans ces rangs rebelles, Charles Pennequin,
d’ailleurs ami proche de Bertin, ou encore François Richard, Sylvain Courtoux… Je
pense aussi, même si la comparaison peut paraître « déplacée », aux
poètes de la beat generation. Mais le
travail de Jérôme Bertin, loin de tout mimétisme facile, garde son entière
singularité. Après s’être essayé à la prose poétique dans ses précédents
ouvrages, il utilise ici le vers libre. Fragments
du carnage se présente comme une suite de vers éclatés – des bris de vers –
qui s’apparentent à des collages comportant des phrases entre guillemets dont
on ignore si elles sont prélevées ailleurs ou écrites par l’auteur. D’autres
apparaissent en gras, sentences à connotation philosophique : nous devons considérer la vie comme un
mensonge continuel (…) l’être la vie
la liberté ne sont que des inventions de jean-foutre (…) la création fut le premier acte de sabotage (…)
parler c’est mentir vivre c’est
collaborer. Les fragments de Jérôme Bertin s’inscrivent, c’est lui qui le
souligne, dans « la perspective de développement d’une para-poésie ».
Ils baignent dans un univers chaotique où sexe, drogue, crime occupent les
premières loges. On y retrouve des acteurs du grand et du petit écran :
James Dean, Brad Pitt, Nikos Aliagas, Léon Zitrone, Guy Lux… D’autres
célébrités, capitaine Flamme, les spice girls, Goering, Mike Brant, E.T., le
docteur Q kung-fu, Sarkozy, Royal… Autant de participants à un carnage
impitoyable, énoncé avec une rare dureté : Rendez-vous à la case génocide (…) Fusillez-vous les uns les autres (…) Citoyens de la zone néant, révoltez-vous (…) Souriez vous êtes baisés (…) Les
plaies du christ crachent de la merde. Jérôme Bertin écrit d’une encre
mélangée de sperme, de sang, de vaseline et de nutella. Les issues sont
condamnées. L’apocalypse est au travail : le monde moderne trouve ici sa fin. En parfaite osmose avec ce
texte, quatre dessins d’Anne Van der Linden viennent parachever le désastre. Je
voudrais, passé le fond, revenir sur la forme de cet ensemble particulièrement
compact, malgré sa construction en pièces fragmentaires. En abandonnant la
prose, Jérôme Bertin n’en demeure pas moins narratif, utilisant une expression
des plus « crues » qui prend le lecteur à partie dans son corps même.
À souligner aussi, son usage répété, par une astuce typographique, de
« mots doubles », comme par exemple l’emballage lat/ s exe, le
doigt sur la g/ m achette, danse mac/
s abre. Fragments du carnage
secoue cruellement nos habitudes de sages lecteurs de poésie. C’est là toute sa
force.
Contribution Alain Helissen
Jérôme Bertin, Fragments du carnage, collection Vents Contraires, Voix éditions/Richard Meier