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lundi 31 mars 2008

Anthologie permanente : Wallace Stevens

 

 

Le vent tourne

 

Voici comment tourne le vent :
Comme les pensées d’un vieil humain
Qui pense encore ardemment
Et désespérément.
Le vent tourne comme ceci :
Comme une humaine sans illusions,
Qui sent encore en elle de l’irrationnel.
Le vent tourne comme ceci :
Comme des humains s’approchant fièrement,
Comme des humains s’approchant furieusement.
Voici comment tourne le vent :
Comme un humain, houleux, houleux,
Qui se moque de tout.

 

The Wind Shifts

 

This is how the wind shifts :
Like the thoughts of an old human,
Who still thinks eagerly
And despairingly.
The wind shifts like this :
Like a human without illusions,
Who still feels irrational things within her.
The winds shifts like this :
Like humans approaching proudly,
Like humans approaching angrily.
This is how the wind shifts :
Like a human, heavy and heavy,
Who does not care.

 

Wallace Stevens, Harmonium, édité et traduit par Claire Malroux, edition bilingue, José Corti, 2002, p.204 & 205

 

 

Les Falaises irlandaises de Moher

 

Qui est mon père dans ce monde, dans cette maison,
À la base du spirituel ?

 

Le père de mon père, le père de son père, le –
Des ombres comme vents

 

Remontent à un parent d’avant la pensée, d’avant la parole,
À la source du passé.

 

Elles remontent aux falaises de Moher émergeant de la brume,
Au-dessus du réel,

 

Émergeant du lieu et du temps présent, au-dessus
De l’herbe verte, mouillée.

 

Ce n’est pas un paysage, plein de somnambulisme
De la poésie

 

Et de la mer. C’est mon père ou, peut-être
C’est ainsi qu’il était,

 

Une ressemblance, un de la race des pères : terre,
Et mer et air.

 

The irish Cliffs oh Moher

 

Who is my father in this world, in this house,
At the spirit’s base ?

 

My father’s father, his father’s father, his –
Shadows like winds

 

Go back to a parent before thought, before speech,
At the head of the past.

 

They go to the cliffs of Moher rising out of the mist,
Above the real,

 

Rising out of present time and place, above
The wet, green grass.

 

This is no landscape, full of the somnambulations
Of poetry

 

And the sea. This is my father or, maybe,
It is as he was,

 

A likenesses, one of the race of fathers : earth
And sea and air.


 

Wallace Stevens, À l’instant de quitter la pièce, traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Claire Malroux, José Corti, 2006, pp. 16 & 17.

 

fiche bio-bibliographique de Wallace Stevens

 

 

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Wallace Stevens

 

 

Stevens_wallace_linstant_de Wallace Stevens est né le 2 octobre 1879 à Reading, en Pennsylvanie, d’une famille d’origine hollandaise et presbytérienne. Après des études de droit à Harvard il s’installa à Hartford dans le Connecticut où il devint avocat et entra dans les assurances ; il y connut une progression ininterrompue jusqu’à la vice-présidence d’un grand groupe, la Hartford Insurance Company. Mais derrière cette façade sociale, le poète écrit dès l’époque des études secondaires et ne cessera jusqu’à sa mort à Hartford le 2 Août 1955. En France il est principalement connu grâce au travail de traduction de Claire Malroux qui a publié deux livres chez José Corti.

 

bibliographie en anglais
•Poésie
Harmonium, 1923
Ideas of Order, 1935
Owl's Clover, 1936
The Man With the Blue Guitar, 1937
Notes Towards a Supreme Fiction, 1942
Parts of a World, 1942
Esthétique du Mal, 1945
Three Academic Pieces, 1947
Transport to Summer, 1947
Primitive Like an Orb, 1948
Auroras of Autumn, 1950
Collected Poems, 1954
Opus Posthumous, 1957
The Palm at the End of the Mind, 1967
•Prose
The Necessary Angel: Essays on Reality and the Imagination, 1965
Letters , 1966
•Théâtre
Three Travellers Watch the Sunrise, 1916
Carlos Among the Candles, 1917

 

En français, c’est à Claire Malroux que l’on doit l’introduction de l’œuvre de Wallace Stevens, avec notamment
Idées de l’ordre, la Feugraie, 2000
Harmonium, José Corti, 2002
À l’instant de quitter la pièce, Le Rocher et derniers poèmes, Adagia, José Corti, 2006

 

A citer aussi
Trois voyageurs regardent un coucher de soleil, texte français de Leslie Kaplan, Claude Régy, Actes Sud-Papiers, 1988
Description sans domicile, traduction Bernard Noël, Unes, 1989
Carlos parmi les bougies suivi de Bol, chat et manche à balai et une cérémonie, texte français de Armando Llamas, Actes-Sud Papiers, 1990
L’Ange nécessaire, traduction Sonia Bechka-Zouechtiagh et Claude Mouchard, Circé, 1997

 

Une très belle page sur le site de l’éditeur Corti avec en particulier un large extrait de la préface de Claire Malroux à son édition de Harmonium
Des ressources sur cette page (en anglais) un peu désordonnée et notamment des fichiers audio (Stevens lisant)
Le site du journal Wallace Stevens Journal (en anglais)
Un site très complet (en anglais)

 

 

dimanche 30 mars 2008

Reportage : un après-midi de lectures autour de la collection de poésie La Rivière échappée

Riviere_panneaux


 

 

Riviere_vitrine_troite C’est toute l’histoire d’une collection de poésie, « La Rivière échappée » qui a été retracée samedi 29 mars après-midi dans une toute nouvelle bibliothèque municipale à Paris, la bibliothèque Marguerite Audoux dans le 3e arrondissement[1] (occasion de rappeler aux lecteurs Riviere_brosseau parisiens du site qu’ils disposent, parfois sans le savoir, d’un réseau de 57 bibliothèques dans tous les arrondissements de Paris et que certaines proposent des rayons poésie plus qu’honorables, et que par Riviere_rannou_2 ailleurs, à ma connaissance, les bibliothécaires sont très accessibles aux demandes d’achat de livres...).
A l’invitation de Mathieu Brosseau, la bibliothèque Audoux avait ouvert son espace à une exposition autour de Riviere_steinmetz cette collection, dirigée par François Rannou et organisait cet après-midi d’évocation et de lectures autour de ses auteurs et de nombre de ses titres.
Cette rencontre intervient à un moment crucial où après un long parcours avec son premier éditeur, Apogée, « la Rivière échappée » a dû se trouver un autre asile. Riviere_ascal Elle est aujourd’hui accueillie par Henri Poncet et sa maison d’édition M’Act Mem qui désormais la diffusera et la défendra tandis que François Rannou en garde la direction littéraire[2]. Deux livres viennent de sortir, Riviere_chevais Vivremourir, précédé de Lieu de Cid Corman et Comme quoi de Dominique Quélen.
Et c’est une fort belle assemblée de poètes qui s’est consituée hier sur les rives de cette rivière : Marie Etienne, Anne de Staël, Esther Tellermann, Fabienne Courtade, Jean Pierre Chevais et Hélène Durdilly (de la revue Rehauts), Jean-Claude Schneider, Yves di Manno, Riviere_schneider Patrick Beurard-Valdoye, Elke de Rijcke, Jean-Luc Steinmetz, Sébastien Rongier et Sereine Berlottier de remue.net, Françoise Ascal, Monique Pétillon, deux jeunes auteurs qui publieront à l’automne leur premier livre Riviere_tellermann dans la collection, Olivier Goujat et Thomas Augais, Dominique Quélen (à la fois pour son livre et pour une traduction très attendue du poète Cid Corman), etc. Et bien d’autres encore, une bonne cinquantaine de personnes qui ont pu écouter les lectures de Jean-Luc Steinmetz, Françoise Ascal, Jean-Pierre Riviere_quelen_beck_2 Chevais, Jean-Claude Schneider, Fabienne Courtade, Esther Tellermann, Barbara Beck et Philippe Quélen (lisant Cid Corman), Dominique Quélen, Olivier Goujat, Thomas Augais
Riviere_quelen Pour des raisons de mise en page les photos sont insérées en très petit format dans l’article, mais toutes sont agrandissables par simple clic.

 

 

Riviere_goujat Photos, de haut en bas, Mathieu Brosseau, François Rannou, Jean-Luc Steinmetz, Françoise Ascal, Jean-Pierre Chevais, Jean-Claude Schneider, Barbara Beck et Dominique Quélen, Dominique Quélen, Olivier Goujat, Thomas Augais. Riviere_augais J’ai respecté la demande de Fabienne Courtade de ne pas la prendre en photo, raison pour laquelle elle ne figure pas parmi les photos des lecteurs.
On peut aussi découvrir deux photos de l’exposition.

photos ©florence trocmé

 

 


[1] Bibliothèque Marguerite Audoux, 10, rue Portefoin, 75003 Paris, 01 44 78 55 20
[2] François Rannou vient de prendre la direction d’une autre collection , « l’inadvertance », sur le site de l’éditeur électronique publie.net.

 

Poezibao a reçu n° 32, (dimanche 30 mars 2008)

 

 

Cette rubrique suit l’actualité éditoriale et présente les derniers ouvrages reçus par Poezibao. Il ne s’agit pas de fiches de lecture ou de notes critiques et les présentations font souvent appel aux informations fournis par les éditeurs.

 

Cette semaine Poezibao a reçu :
Pandectes (ou Le neveu de Bayle), de Jude Stéfan
ajouts contre jour, de Pierre Le Pillouër
Les Ardoises du Ciel, de Paul Louis Rossi
De la Loire, de Philippe Beck
Tant de Soleils dans le sang, d’André Velter
Chet Baker (Déploration) de Zéno Bianu
Action Poétique, n° 191/192
Les Lisières de Jacques Josse

 

 

 

Stefan_pandectes Jude Stefan
Pandectes (ou Le Neveu de Bayle)
Gallimard, 2008
330 p. ; 25 €

 

Jamais
Ne jamais interpréter
N’avouer jamais à une femme
Ne dire jamais son mépris
Jamais ne se justifier
Ne jamais se suicider
Jamais n’être né
(p. 158)

 

Pandectes : recueil de lois constitué sous Justinien au VIe siècle. Ici Commentaires : sorte de Bréviaire laïc ou Lexique partial, figurant un résumé, par entrées électives, des dégoûts, refus, appropriations, rencontres, affinités d’un esprit critique lors de son parcours mini-baylien de Lecture-Littérature (Jude Stéfan, 4e de couverture)(retour au sommaire)

 

 

Le_pillouer_ajouts_contre_jour Pierre Le Pillouër
ajouts contre jour
Le Bleu du Ciel, 2008
95 p. ; 14 €

 

Comment faire sortir l’aphorisme de l’alignement mortifère ?
Comment enchaîner le mot à une phrase ?
Comment cesser de se répéter, de commenter ?
Que reste-t-il de la poésie quand on enlève la pose
Peut-on continuer, reprendre l’expérience des pères
avec les pairs pour seuls lecteurs ?
Et quoi le poétique devient-il, plus poliment, politique ?
(4e de couverture) (retour au sommaire)

 

 

Rossi_les_ardoises_du_ciel Paul Louis Rossi
les Ardoises du Ciel
Dessins de François Dilasser
Le Temps qu’il fait, 2008
225 p. ; 26 €

 

Le livre des Ardoises du Ciel va se dessiner en contrepoint de celui des Inscapes, publié en octobre 1994. Avec François Dilasser, nous avions eu l’idée, les années suivantes, de poursuivre notre exploration, d’en continuer l’histoire, l’analyse et l’illustration. On trouvera donc dans ce nouveau recueil la trace de nos médiations, des citations de Duns Scot et Gerard Manley Hopkins, une découverte de l’abbaye carolingienne de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, un séjour au Pays de la Magie avec Henri Michaux. Il faudrait ajouter nos Voyages imaginaires chez les Indiens Hopis et les Esquimos. Et cette relation de notre visite avec François et Antoinette des Carpaccio de la scuola di San Giorgio à Venise. Comme celle de la chapelle des Scrovegni, pour les fresques de Giotto, à Pàdova. Je puis ajouter que cette exposition à deux voix de nos travaux est donnée aujourd’hui en souvenir des schistes bleus au seul de la rue des Douves, à Lesneven, et du vent qui souffle dans l’anse de Goulven (Paul Louis Rossi, 4e de couverture) (retour au sommaire)

 

 

Beck_de_la_loire Philippe Beck
De la Loire
Argol, 2008
100 p. ; 17 €

 

« Voici des vagues, et dessus des bras de danseuse indienne, sous le vent ».
Arpentant l’Estuaire de Nantes à l’Atlantique, un Noteur voit et regarde des mouvements d’eau, et le profil des rives. Des poèmes en prose, surtout, sont le résultat d’un exercice d’observation. Loire est le fleuve libre que l’action des hommes ne peut absolument soumettre. Il est comme une aile sur un corps dépendant, le corps de villes et d’industries liées, qui s’arrêtent au bord. Au bord de quoi ? D’une corde d’eau, rythmique, historiée, impliquant des faits et gestes. Le silence de la nature ne peut non plus les réduire ou les comprendre absolument. Toutes les beautés reconduisent à ce qui les a faites difficiles, sinon accessibles et fuyantes. Loire est un lieu profane, disponible, et elle commande bien plus que des exercices de contemplation. Elle vaut pour la Nature, sans doute, en tant que Nature n’est pas seule.
e de couverture) (retour au sommaire)

 

 

Velter_tant_de_sang_2 André Velter
Tant de Soleils dans le sang
Livre-récital et sept poèmes-tracts avec Pedro Soler et Ernest Pignon-Ernest.
Éditions Alphabet de l’Espace
120 p. ; un DVD ; 24 €

 

Livre-récital composé par André Velter dans la résonance des musiques de Pedro Soler, Tant de Soleils dans le sang exalte l’énergie d’une poésie qui court le monde, qui prend ses risques et ne cesse de reprendre souffle. Parole engagée, utopique et solaire qui évoque aussi bien les aventuriers de l’arène, Manolete, Domingui, Paquirri, José Tomas que les aventuriers du verbe incarné, Federico Garcia Lorca, Victor Segalen, Blaise Cendrars, Paul Valet, Al Berto ou Juan Gelman. Ici, des mots jetés sur des cordes de guitare entendent faire chants, sens et rythmes à la fois. Des mots pour repartir encore et encore, et se retrouver à jamais en terrain découvert, avec des dessins d’Ernest Pignon-Ernest à placarder dans les rues (4e de couverture) (retour au sommaire)

→ Poezibao recommande la visite du très beau site de l’éditeur, avec extraits audio et vidéo et plus large présentation de ce livre-récital

 

 

Bianu_chet_baker Zéno Bianu
Chet Baker (Déploration)
Préface d’Yves Buin,
Le Castor Astral, 2008
120 p. ; 13 €

 

Du début des années 1950 (en prince de la trompette cool aux côtés de Charlie Parker puis de Gerry Mulligan) jusqu’à sa défenestration en 1988 à Amsterdam, Chet Baker est devenu un mythe américain et a été surnommé le "James Dean du jazz". Par un monologue poétique, Zéno Bianu s’attache à restituer la note bleue d’une aventure qui n’a cessé de tutoyer les extrêmes. Il livre un texte-confidence à la fois tendu et mélancolique, médiumnique et chaviré, qui tente de faire écho au phrasé unique de Chet Baker. (4e de couverture)

 

 

Action_potique Revue Action Poétique, n° 191/192
mars-juin 2008
160 p. ; 18 €

 

Au dos de la première couverture, une très belle photo de Josée Lapeyrère.

 

Au sommaire, Une histoire de la poésie en dix lignes de Michel Deguy, Incise, 1 de Florence Pazzottu ; dans Ateliers d’Aujourd’hui un florilège de textes de tous pays, Maroc, Autriche (Christine Lavant), Allemagne (Ursula Krechel avec traduction notamment de Patrick Beurard-Valdoye), Chine, Canada, Japon (Ryoko Sekiguchi), Italie, Pays-Bas. Un texte d’Edoardo Sanguineti sur "contre la poésie" de Witold Gombrowicz, de nombreux poèmes de Liliane Giraudon, Nathalie Quintane, Yves Boudier, Eric Houser, Geneviève Huttin et bien d’autres. Et un large aperçu du champ poétique avec notamment une lettre de Claude Adelen à Marie-Claire Bancquart, le Journal de Joseph Julien Guglielmi, etc. (retour au sommaire)

 

 

Josse_les_lisieres Jacques Josse
La Lisière
Apogée, 2008
65 p. ; 12 €

 

La Lisière est un ensemble constitué de huit textes conçus autour de la mémoire du hameau natal où Jacques Josse ne cesse d’aller puiser et d’un présent beaucoup plus ancré dans la réalité urbaine. Quelques lignes, quelques séquences vives, animées, situées parfois dans le brouhaha des bars, suffisent à l’auteur du Café Rousseau pour nous transporter de Bruges à Rennes où il vit et qu’il sillonne peu avant le lever du jour, faisant continûment route vers la zone industrielle. Il lui arrive aussi, sans crier gare, de partir (à Brest, Paris, Tanger) et de flâner (c’est sa façon de déjouer le temps) sur les traces de Jack Kerouac ou sur celles du philosophe Jules Lequier avançant un soir de février 1862 dans la mer....(4e de couverture) (retour au sommaire)

 

 

samedi 29 mars 2008

Poezibao Hebdo 8

 

 

On ne fait pas de la poésie. On écrit des poèmes en risquant sa chance ; on peint des tableaux, on compose un morceau de musique et il s’en dégage de la poésie ou il ne s’en dégage pas, c’est-à-dire qu’on a écrit, peint, composé absolument pour rien, ou bien…
Pierre Reverdy, in Notes sur la poésie

 

 

Désormais, chaque samedi, en lieu & place d’un texte pour l’anthologie permanente, Poezibao propose une lettre d’information (envoyée automatiquement par mail aux abonnés de l’anthologie permanente ou sur simple demande à f.trocme@poezibao.com).
Cette lettre revient sur les principales publications de la semaine sur le site et fera allusion, le cas échéant, à d’autres évènements marquants dans le champ de la poésie ou dans l’actualité éditoriale de la poésie.

 

•••En vedette cette semaine
un entretien en trois volets de Tristan Hordé avec Ariane Dreyfus
Première partie, deuxième partie, troisième partie (à la fin de cette troisième publication, un fichier pdf téléchargeable de l’ensemble de l’entretien)

 

 

• fiches de lecture :
Dans les jardins de mon père & L’Aveu même d’être là de Bernard Vargaftig
Le Jardin ouvrier, de Ivar Ch’Vavar & camarades

 

• Anthologie permanente :
Cette semaine, dans l’anthologie permanente ont été publiés des extraits de l’œuvre de :
Bernard Vargaftig (2)
Ivar Ch’Vavar
Nathaniel Tarn
Virginie Poitrasson
Le chiffre entre parenthèses indique le nombre d’extraits de ce poète parus dans l’anthologie permanente de Poezibao

 

• Fiches bio-bibliographiques ajoutées à la base de données de plus de 490 poètes
Ivar Ch’Vavar
Nathaniel Tarn
Virginie Poitrasson

• Anthologie Notes sur la poésie
des extraits de En Vrac, de Pierre Reverdy

 

• et aussi :
Toutes les lectures, expositions et manifestations annoncées dans l’agenda et non reprises ici

 

• Vie du site
Cette semaine le site a reçu une moyenne de 862 visiteurs par jour.

 

• Contributeurs
Cette semaine Poezibao a reçu des contributions de Tristan Hordé et Auxeméry

 

• Navigation dans le site
Je rappelle que le site est doté de deux index, l’index général et l’index des poètes ayant une fiche bio-bibliographique dans le site. (On peut y accéder aussi par leurs liens, dans la colonne de gauche).

 

 

Notes sur la poésie : Pierre Reverdy

 

 

La poésie est atteinte quand une œuvre d’art quelconque s’intègre, ne fût-ce qu’un moment, à la vie réelle de l’homme par l’émotion qu’elle provoque dans son esprit et comme dans sa chair. La poésie n’est dans rien d’autre que dans la mise en commun d’aspirations diverses auxquelles l’œuvre d’art peut donner la violente illusion de s’être rencontrées.

 

Le poète ne s’occupe pas et ne doit pas s’occuper de l’émotion que pourra provoquer son œuvre. Il ne doit et ne peut connaître ou reconnaître, dans son œuvre, que l’émotion qui lui a donné l’élan nécessaire à sa création. Mais, plus cette œuvre sera loin de cette émotion, plus elle en sera la transformation méconnaissable et plus vite elle aura atteint le plan où elle était, par définition, destinée à s’épanouir et vivre, ce plan d’émotion libérée où se transfigure, s’illumine et s’épure l’opaque et sourde réalité.

 

On ne fait pas de la poésie. On écrit des poèmes en risquant sa chance ; on peint des tableaux, on compose un morceau de musique et il s’en dégage de la poésie ou il ne s’en dégage pas, c’est-à-dire qu’on a écrit, peint, composé absolument pour rien, ou bien…

 

Le poète doit voir les choses telles qu’elles sont et les montrer ensuite aux autres telles que, sans lui, ils ne les verraient pas.

 

L’art et la poésie ne sont là que pour puiser dans la nature ce que la nature ne fait pas.

 

Je vis, d’abord — j’écris, parfois, ensuite. Mais il m’arrive de sentir davantage ce que veut dire vivre en écrivant.

 

 

Pierre Reverdy, En vrac, Flammarion, 1989, p. 33, 42-43, 78, 96, 99, 185.


contribution de Tristan Hordé

 

 

vendredi 28 mars 2008

Anthologie permanente : Virginie Poitrasson

 

 

de ta valeur
et présomptueusement
de la mienne
encore sous-jacente
et c’est de cette transparence
qu’il s’agit bien
questionnons, interrogeons
pour quelles rayures ?
ma valeur sera rayée ou ne sera pas
et pourtant à demi
à tout va

 

 

Quand vouloir
c’est produire
empiler les lignes
pas loin du fatras
et si peu ridicule !
je gigote
sous valeur
peut-être vue
gesticulation bien nécessaire
en forme de demi-mesure
mais pas sourde assurément
et ça rempile !
en bref

 

Virginie Poitrasson, Demi-valeurs, Éditions de l’Attente, 2007, pp. 19 & 24

 

 

Et la pluie, pluie en peu, s’assombrit, et la pluie, pluie en eux, mangée par le remords, se rabat et se rabat encore, et la pluie, oui, qui est mienne, s’abat le long des cordes internes et des douceurs de la peau, et la pluie glissée pâle, glissant menue ici dans la langue portée en voix. Cette pluie, pluie de peu dit l’incidence du mot, sa fracture, sa transparence, les mensonges qui s’y déversent, d’une stridence inexpliquée. Là, le long de la fenêtre, la pluie brouille les corps en giclées accidentelles, la profonde mesure de l’accident, celle des mots, celle du corps, ce déversement en peu, en son, tout n’est plus que bruit, celui du dedans, y faire attention, le retenir avec précaution. La langue parlote bien vite et l’enrouement s’articule autour d’elle, c’est pourtant elle qui goutte, goutte à goutte, des mots à portée. Dans les plissures de la clarté, derrière ces effilochures glacées, ils s’appliquent à tout recourber. Comme la pluie, comme la pluie. Être dans les courbes de la langue.

 

Virginie Poitrasson, texte publié sur son blog

 

 

Bio-bibliographie de Virginie Poitrasson

 

 

 

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Virginie Poitrasson

 

 

« Écrivain, traductrice, plasticienne et performeuse, explore les frontières entre les genres et les modes d'expression langagiers et plastiques (sons, vidéos, sérigraphie…) ».
Virginie Poitrasson est née en 1975. Diplômée en lettres, elle a écrit un essai sur le poète Roger Kowalski, et mené  une recherche universitaire sur Valère Novarina. Elle vit et travaille à Paris.
« Écrit poésie et dérivés - index - genre en émergence - blog en ébullition… »
Elle a publié dans les revues Action poétique, Poésie-espace public (Le Bleu du ciel), Aufgabe, Triages, Décharge, Ouste, La Polygraphe, Boxon, Compresse, Le Foudulire, 22mdp

 

Bibliographie
Épisodes de la lueur, aux éditions L’Atelier du Hanneton, 2004
Série ombragée, Propos 2 éditions, 2006
Demi-valeurs, Éditions de l'Attente, 2007
•Traductions :
Lentement (Slowly), de Lyn Hejinian, aux éditions Format Américain, collection dirigée par Juliette Valéry, 2006.

 

 

le blog de Virginie Poitrasson
sur le site des éditions de l’Attente
Un texte de Virginie Poitrasson
sur le site de Ivy Writers
Dans un grand article de Véronique Pittolo sur la poésie au féminin

 

 

jeudi 27 mars 2008

Un entretien avec Ariane Dreyfus (3 et fin)

 

 

Poezibao publie ici le troisième et dernier volet d’un entretien entre la poète Ariane Dreyfus et Tristan Hordé. A la fin de ce troisième volet, lien de téléchargement du fichier de l’intégrale de l’entretien (en pdf)

 

Première partie, deuxième partie

 

 

T.H. : Tout se passe, dans tes recueils, comme si les choses, les événements extérieurs n’existaient qu’à partir du moment où ils étaient écrits. Je pense, par exemple, à ces vers dans La bouche de quelqu’un :

Voici les vraies noisettes, celles du poème,
                                                     Il y en a beaucoup !

En même temps le présent est aussi là, dans ce qu’il peut avoir de terrible, comme la pendaison d’une jeune fille iranienne ou l’assassinat d’une journaliste afghane.

 

Ariane_hiver_2005_ph_ad A.D. :Je sens en effet que quand j’écris « je suis bien là », alors que dans la vie réelle on n’offre que des bouts de soi, selon les situations, les interlocuteurs… Un poème peut tout prendre en compte de moi, même si bien sûr il ne s’agit pas de tout dire à chaque fois (une œuvre ne trouve sa cohérence que par des incomplétudes). Non seulement effectivement un évènement extérieur n’existe vraiment qu’à partir du moment où il est devenu poème, mais le poème se substitue au souvenir, qui n’en est que le premier brouillon en quelque sorte.
Toutefois, le poème n’est pas pour autant une bulle. Je lisais dernièrement chez Wallace Stevens une idée qui peut sembler contradictoire mais qui est profondément exacte et décisive : le poème doit à la fois résister et répondre à « la pression de la réalité »[1].
La réalité c’est aussi ce qui arrive aux autres en tant qu’ils ne sont pas si « autres », et donc je ressens vivement ce que j’apprends du sort de certaines femmes ou de celui des bêtes (cette dernière identification peut étonner et sembler absurde, indécente, mais elle me vient de l’enfance et je n’ai jamais pu m’en libérer). J’écris avec mes peurs, et en ce qui concerne les femmes et mon aspiration à une vie bonne, le retour actuel du religieux, qu’il faudrait soi-disant accepter comme une noble évidence, en est une de mes plus grandes et me désespère d’autant plus que je ne le comprends pas du tout, même si on peut toujours y trouver des explications. (Sarkozy est en train d’ailleurs de jouer un rôle désastreux sur ce plan, ce qui n’est pas étonnant pour quelqu’un qui ne cesse de détourner les mots et les valeurs de leur sens). Et c’est vrai que dès mes premiers textes [2], j’ai dit mon refus du religieux et que je l’ai développé dans mon dernier livre Iris, c’est votre bleu.
Mais ce qui est compliqué c’est que le poème qui prend en charge cette réalité doit rester un poème. Et disant cela je ne parle pas de beauté, ce n’est pas le problème (je crois que ce n’est jamais le problème). C’est-à-dire, pour continuer avec Stevens, qu’on doit garder cette ligne de conduite selon laquelle «imagination et réalité sont égales et inséparables ». Il dit plus loin que le poète « se réalise seulement lorsqu’il voit son imagination devenir lumière dans l’esprit des autres ». En ce sens, son rôle est bien « d’aider les gens à vivre leur vie ». Or, si l’imagination éclaire, elle ne peut éclairer que des choses qui existent : nulle contradiction donc dans la pensée de Stevens [3]. Seulement ce n’est pas facile à faire.
Comment faire ? L’imagination c’est l’anti-renonciation, elle propose une mise en relation pour hisser en nous de quoi survivre. Quand je repense à ce poème si difficile à écrire sur la jeune Atefah Rajabi, je constate que j’ai abouti à un double rapprochement : pendue à une grue, je l’ai imaginée comme à une balançoire monstrueuse par laquelle elle pouvait se bercer elle-même, comme éternellement, devenue finalement le balancier qui domine les assassins, restés en bas. D’ailleurs, Valérie Rouzeau m’a très justement signalé depuis qu’on pouvait aussi entendre dans ce vers « une jeune fille qui se balance » ceci : « elle s’en balance », confirmant ce que j’ai finalement (car il m’a fallu des années pour en prendre conscience ) essayé de faire à la fin de ce poème, et que je retrouve dans ces propos de Stevens encore une fois : « [La noblesse] est une violence venue de l’intérieur qui nous protège de la violence de l’extérieur. C’est l’imagination dont la pression réagit contre la pression de la réalité [4] ». Imagination encore, mais cette fois jouant le rôle de contrepoint, quand j’achève le poème sur le meurtre de Shaima Rezayee en me penchant sur un escargot intact auquel je fais attention, ici et maintenant.[5]
L’imagination jouera même un rôle dans des œuvres à plus forte teneur autobiographique. Ainsi, dans la première conférence des trois réunies dans L’héritage nu, Aharon Appelfeld se souvient de ses premiers essais d’écrire son expérience de la Shoah, combien cela a été difficile de trouver par quel biais : « J’ai cherché une issue des années durant, un point de vue d’où je pourrais commencer à converser avec moi-même ». À force d’échouer, il découvrit que « la mémoire se révéla l’ennemi de mes écrits ». L’issue trouvée va être un simple petit changement : décider ne pas raconter l’histoire du petit garçon qu’il a été, mais celle d’une petite fille, passant par les mêmes épreuves certes, mais une petite fille. Et Appelfeld a alors cette remarque extraordinaire d’intelligence sur la création : « La question que j’avais devant moi désormais n’était plus : qu’est-il arrivé ?, mais : que faut-il qu’il arrive ? et, pour tout artiste, c’est la vraie question ». Il n’y a pas là négation de la mémoire, car sans mémoire il n’y a pas d’émotion, seulement, faire intervenir l’imagination créatrice donne un horizon à l’émotion, et une respiration présente.
Il y a donc une transmutation à trouver, sans tomber dans l’esthétisme. Quand on l’a trouvée, les choses se mettent en place comme par un mouvement organique. Je parlais de sujets graves, mais c’est encore plus important quand ce processus s’opère à partir d’une simple anecdote privée, anodine pour tout autre que moi ; j’aime quand les circonstances de départ sont déportées par un mouvement né de l’acte d’écrire, qu’elles s’ouvrent et s’égarent même un peu, transfigurées par cette énergie en acte qui me fait en quelque sorte « larguer les amarres ». L’expérience vécue n’est en rien annulée ou niée, elle a au contraire reçu un tour de vis supplémentaire qui l’imprime plus fort. D’autant plus que le lecteur, contrairement à moi, n’a pas besoin de retrouver ce qui l’a fait naître, ce poème. Ce n’est pas une question de pudeur, c’est que j’aime ce double niveau d’expérience : expérience avec qui a vécu ce moment avec moi, puis expérience avec le lecteur. Dans les deux cas, l’autre est un absent au moment du poème. Ainsi, progressivement, écrire m’a appris à aimer la solitude, moi qui aime tant le contact intime.
Cela dit, cela ne change rien à une insatisfaction majeure : le travail, je veux dire le travail pour avoir de quoi vivre, occupe une telle place dans notre vie qu’on ne peut, enfin c’est mon cas, être réellement des citoyens. En ce moment, quand je vois ces expulsions aveugles de sans-papiers, moi dont tous les grands-parents viennent « d’ailleurs », j’ai honte de ne rien faire. C’est la première fois que je vis à ce point ce sentiment. Mais j’ai milité, je sais ce que cela représente comme temps dans la vie, comme simplification dans le discours, et je ne me sens pas le courage de prendre du temps pour cela plutôt que pour la poésie, dont je sais qu’elle m’aidera à supporter tout ce dont la vieillesse va peu à peu me priver et c’est commencé. Grâce à elle je ne manquerai pas de « bouts de ficelle », ainsi Colette désignait-elle, pour sa chatte agonisante et pour elle-même dans sa vieillesse douloureuse, ce qui allège le cœur en occupant les mains et l’esprit [6].

 

T.H. : Dans ta thématique, l’amour tient une place éminente.

 

A.D. : Je dis toujours qu’en poésie l’amour n’est pas un thème, mais la posture même de la voix poétique, tendue vers l’autre, désireuse que l’on souhaite sa présence.
Cela dit, pour en revenir au problème de l’engagement de la poésie en vue d’une vie meilleure, il m’arrive parfois, quand j’interviens auprès d’un public de lycéens, une expérience très heureuse, à condition que la classe ait une maturité ou au moins une vraie bienveillance qui me permette de me lancer dans la lecture de textes dits « érotiques », d’échanger sur eux. Il y a peu, cela a été particulièrement frappant avec une première du Lycée Jeanne d’Arc de Clermont-Ferrand, sans doute déjà parce que le professeur, Claire Tuzet, que je ne remercierai jamais assez, avait fait un choix « audacieux » pour préparer ma venue, et les élèves m’ont accueillie en me redonnant à voix haute certaines pages qu’ils avaient préférées. Ensuite je leur ai parlé avec un abandon rare, comme l’adulte que j’étais mais à partir de l’adolescente que j’avais été et qu’ils me rappelaient si violemment. Mais surtout quelle joie de les entendre me dire qu’ils étaient heureux de lire des poèmes qui parlent ainsi de sexualité en dehors de toute pornographie, qu’ils attendaient cela en quelque sorte, c’est vraiment bouleversant à vivre.
Vraiment mon souhait n’est pas d’écrire de la poésie érotique, mais d’humaniser la sexualité grâce à la parole, à l'acte poétique. Et ce qui m'a touchée dans cette rencontre, c'est d'avoir l'impression que je pouvais, faisant cela, avoir une certaine "utilité sociale" : donner un sentiment de beauté et de confiance à ces jeunes gens face à cette expérience centrale de la vie d'adulte, dans leur devenir d'adulte. Pour en revenir à cette importance de l’imaginaire dont je parlais plus haut, un garçon m’a dit apprécier justement ces images que j’emploie pour aborder le sexe (je venais de parler de la métaphore sexuelle qu’est l’iris dans mon recueil), qu’il en aimait l’universalité qui rendait possible la proximité, et qui faisait du bien. Souvent au cours de ces échanges on me fait cette remarque : « pour vous il n’y a rien de tabou mais ce n’est jamais laid ». C’est essentiel dans ma vie, cet entêtement et cette auto-réparation. Que cela soit partageable, quelle chance !

 

T.H. : On pourrait lire un lyrisme exacerbé puisqu’il s’agit toujours d’un amour « fusionnel » dans lequel le corps ne peut se supporter dans l’absence (cf. «Tu me manques jusqu’à vomir), le corps est désirant et très sexualisé (cf. le vocabulaire, comme « bander », « queue », par exemple), pourtant les récits construits à partir de films (des westerns, sauf Une partie de campagne), ou de la vie de la narratrice frôlent toujours le tragique. Mouvement d’exaltation, de célébration, puis chute, déploration.

 

A.D. : Aucune fête n’est durable et c’est comme si la vie n’était faite que pour l’apprendre et l’assumer. Et la poésie pour nous dire que ce n’est pas si important.

 

T.H. : Peut-être, mais pas sûr !, y lier ta thématique des larmes. Une sorte d’extériorisation hyperbolique.

 

A.D. : Les larmes, cela me vient d’Alice au pays des merveilles : larmes comme moyen de navigation, d’aller voir ailleurs, de trouver une sortie. Or c’est justement ce que fait la poésie, elle m’amène toujours vers un horizon plus respirable. Et puis quand quelqu’un se met à pleurer devant moi, c’est comme des digues qui s’effondrent, les gestes deviennent très faciles alors, les corps ne sont plus enfermés. Je ne ressens pas de tristesse dans les larmes elles-mêmes (qui ne sont pas la même chose que ce qui les a provoquées). Cela dit, je parle ici dans l’idéal. Dans la réalité et pour son propre compte, les larmes d’une femme n’ont jamais l’efficacité de celles d’Alice, au contraire ; dans la réalité, mieux vaut éviter ce que Colette dénonçait comme un affaiblissement volontaire.
D’ailleurs, en écrivant, je préfère me maintenir dans un entre-temps émotionnel. J’ai lu dernièrement dans une interview d’Hélène Grimaud[7] ceci : « La musique possède ce pouvoir de rendre la joie nostalgique et la tristesse libératrice : elle est riche d’une incroyable puissance de transformation ». Outre que c’est profondément juste sur la musique, je m’y retrouve complètement car là encore, il est question d’une dynamique de vie.

 

T.H. : La thématique du végétal (l’arbre surtout, les plantes, les fleurs), peut-être liée à celle de l’enfance ? de la renaissance (donc sans doute à celle de l’amour) ?
Toujours dans ta thématique, et peut-être liée à celle de l’enfance ?, présence dans presque tous les recueils de la mort, qui se mêle ou alterne avec (dans) les poèmes de la naissance. Entre autres :
Enfin que toujours nous allons mourir (
Les miettes de décembre, p. 41), Je voudrais entrer dans la mort quand les couleurs seront encore là (id., p. 91) ; Approchée à pas de géante de ma mort. / Comment savoir ? (La durée des plantes, p. 21), À genoux
Là ou personne n’aime respirer, / J’embrasse bien sûr. L’ourlet vert de la mort. (id., p. 26) ; Pourquoi nous sourions ? / Nous attrapons ces bouts de bonheur / Avant que la mort nous serre les pieds / Il suffit d’y aller (
Les compagnies silencieuses, p. 25), La mort ne peut pas tout enjamber (id., p. 57) ; Il faudrait que je parle à la mort. / Pour lui dire. Pour une fois. (L’inhabitable, p. 34), Si mourir était cette douceur de tomber pour aller embrasser / Toute une face dans sa noblesse d’abord / Et sa pauvreté surtout (id., p. 114, et 24, 89). Etc.

 

A.D. : Possible que toute la poésie, pas seulement la mienne, tente de contredire cette vérité énoncée par mon fils Paul quand il avait quatre ans, et que je cite dans La belle vitesse : « On ne devrait pas vivre moins longtemps que la mort qui dure toujours ». (Vérité d’ailleurs dédramatisée par le végétal aussi, à sa façon et pour de nombreuses raisons. Et que les bouleversements climatiques remettent en cause cette permanence-là me désoriente vraiment, au point qu’aller au jardin désormais ne soit plus cette joie toujours. Même, je n’y vais plus beaucoup).

 

T.H. : Et ce vers, « J’ai oublié la mort et le visage » ?

 

A.D. : Je ne sais plus très bien ce que je voulais dire.
Sauf que oui, je n’ai pas un rapport facile à mon visage, et le vieillissement ne facilite pas les choses. Le plus simple, c’est de l’oublier justement, de ne pas m’en soucier.
Par exemple, dans le poème qui ouvre La durée des plantes, je dis que je préfère ressortir en petite herbe, toute fraîche, toute neuve, et toute impersonnelle aussi parce que je ne suis alors que de la langue.
Moi, dans le poème, c’est un accord dans la langue, ça n’a plus rien à voir avec la biographie. J’adore ce mot de Jean-Pascal Dubost pour le dire : « autobiodégradable »[8] !

 

T.H. : Place très importante du visage. Ce qui évoque immédiatement Giacometti.

 

A.D. : Un visage c’est un ciel, une nourriture, en ce sens le cinéma m’est indispensable, d’autant plus qu’il associe un visage à une voix ou à un silence. C’est une chair qui peut être une mélodie (on aime quelqu’un tant qu’on ne se lasse pas de cette mélodie), Barthes, dans La chambre claire je crois, parle de « l’air » de quelqu’un aussi en ce sens. Certes, je peux aimer certains visages en peinture, un peu. Mais le plus souvent le style d’un peintre, je le ressens comme un écran qui barre ma vue : il n’y a plus cette contingence, cette variété à l’infini, cette opacité due à l’inscription dans le réel.
De toute façon, j’ai des difficultés avec la peinture. Le style y est beaucoup trop marqué à mes yeux : un tableau, on voit que c’est de tel peintre, alors que dans un film, de John Ford par exemple, il y a des éléments de lui qu’on reconnaît bien sûr mais on est avant tout happé par ce qu’on voit, par les visages, par la nudité des gestes ; on peut évidemment reconnaître la cohérence de l’œuvre d’un cinéaste, on peut l’étudier, etc., mais il y a invisibilité de la présence de l’artiste. Ce n’est pas le cas dans la peinture, on n’a pas cette hallucination d’enregistrement du réel.
Mais j’aime les peintres du visage, Léonard de Vinci, Manet, et les peintres des postures, comme Balthus, Le Caravage, Gérard Schlosser : on oublie presque que c’est un tableau, tellement la présence physique, corporelle, la gestuelle sont là. On a presque l’impression que le peintre est là pour avoir donné cette présence, qu’elle existe en dehors de sa main.
Reste que j’ai beaucoup de mal avec les arts plastiques en général, parce qu’il est difficile de les détacher du décoratif. Quand les gens achètent une reproduction, c’est pour qu’elle aille dans telle pièce, avec le papier peint, le style des meubles… Pour moi, l’art n’a rien à voir avec le décoratif, il est ouverture vers l’essentiel, et fait oublier justement l’environnement.
Cela dit, en tant que spectatrice de cinéma, s’il fallait choisir entre pouvoir voir ou pouvoir entendre, je choisirais d’être aveugle. Comme dans ma poésie finalement, où jamais je ne décris les visages, et pourtant ils sont là, les voix sortent de là, elles en sont l’émanation éminemment chatoyante, vertigineuse.
Quand je lis un poète, je ne vois pas son visage, je n’en ai pas besoin, alors que ce qui est lu vient forcément du visage : il y a son regard, sa voix, son écoute. C’est fascinant cette présence du visage sans visage. Je lis en sentant une présence, un individu, que je n’ai pas forcément envie de voir. C’est comme si le visage n’était plus une paroi.

 

 

(septembre 2007 - mars 2008)

 

Entretien Tristan Hordé, photo Anne Dreyfus, tous droits réservés

 

Cet entretien a été publié en trois volets :
Première partie, deuxième partie

 

On peut télécharger le fichier pdf permettant de lire l’intégralité de l’entretien à la suite, ou de l’imprimer ou de le serrer dans sa bibliothèque électronique.

Téléchargement entretien avec Ariane Dreyfus printemps 2008.pdf

 

Ariane Dreyfus dans Poezibao :
bio-bibliographie,
extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4,
aux Mercredis du Poète (oct. 06),
Un chantier de poème (Poezilabo),
prix des découvreurs 2007,
note de lecture de Les Iles britanniques d’Eric Sautou,
un atelier d’écriture, 07, ,
note de lecture de Je, Cheval d’Albane Gellé,

 


[1] L’ange nécessaire (Verdier)
[2] « Jamais dire Dieu », c’est un vers de Quelques branches vivantes.
[3] Je renvoie, pour plus de développement, à la très belle p.62 de cet ouvrage de Stevens.
[4] Toujours Stevens
[5] Ces deux poèmes se trouvent dans Iris, c’est votre bleu
[6] Dans Le fanal bleu, son dernier livre
[7] n°43 de la revue Muze, mars 2008
[8] Dans son premier « entretien infini » avec Florence Trocmé sur Poezibao : « La poésie (…) n’entre pas dans le détail autobiographique, elle est autobiodégradable. J’invente avec une part de vérité, mais pour les besoins d’une mémoire trouée, véritable château des courants d’air, autrement dit le poète invente l’homme».

 

Anthologie permanente : Nathaniel Tarn

 

 

les belles contradictions

                                 In memoriam Charles Olson et Hugh MacDiarmid

 

une

 

Cesser de travailler dans l’ombre la lumière étant contre nous
sans plus être concerné par le destin de chaque élément particulier
nous débattant pour émerger de ces vêtements qui nous emmaillotent
puisque le problème est de tout aimer sans perdre son tranchant
du particulier     ses usages     au général     ses usages
travailler dans la lumière nue avec allégresse     extrême allégresse

 

et une fois l’expérience engagée la mener à son terme
de sorte qu’il n’existe plus les moindres frontières accréditées
le cœur comme l’esprit d’accord sur les solutions minimales
nécessaires à tout individu pour vivre sous un toit
pourvu véritablement d’air     de nourriture     d’eau     de temps dont user
à travailler dans la lumière     la joie     la dureté     l’acuité     du diamant     car

 

c’est un mythe on le sait que le désir dissout tous les obstacles
on n’a jamais vu qu’il ait en quoi que ce soit dissolu des montagnes
et le feu le plus violent qu’on puisse imaginer en eût-il fait fondre une
néanmoins une autre se lèverait précisément au même endroit
et le paysage aurait même apparence qu’auparavant
parce qu’il n’est aucune fin à la production et la destruction des montagnes

 

Voici donc la discipline requise de nous maintenant
que nous ayons     ou non     une chance de succès
nous n’avons pas d’alternative il faut tenir le monde entier pour notre mère
puisque personne ne peut prétendre posséder rien de permanent
ni ancrer ses racines en quelque lieu particulier
ni n’utiliser d’autres mots que ceux de langues empruntées

 

Chaque fois que nous arrivons en un nouvel endroit
nous cherchons à tâtons en lui, telles racines avançant à tâtons dans la terre
nous cherchons le détail qui nous donnera semble-t-il prise sur lui
mais entre-temps les feuilles se détournent du soleil
nous avons presque oublié la langue que nous parlions pour briser le silence
nos trous d’origine sont recouverts de rochers

 

Dites-nous que cette montagne n’est plus la plus haute des montagnes
les bordures d’arbres sont montées ou descendues de centaines de pieds
dites que ces plaines d’herbes sont devenues un désert
que de mémoire vive cette piste n’a jamais été foulée de pas
que le dernier de ces animaux s’est couché avant notre naissance
que ce ne sont plus là nos frontières

 

Néanmoins nous récitons le vieux monde parce qu’il nous appartient dans l’âme
et quand nous racontons ses lieux et places dans le bon ordre
nous sommes consternés des illusions des hommes