Le corps du poème
[...]
La fleur s’ouvre au soleil et, quoique dans la même espèce le nombre de pétales
parfois varie, il n’y a jamais rien à lui ajouter ou à lui retrancher pour lui
donner la perfection. Le lézard, le serpent, le cristal, le galet, le filet
d’eau qui coule de la roche sont de si éclatantes réussites que rien ne les
pourrait améliorer. Ainsi doit être le poème (quand on considère qu’il est
sorti de la période de travail, et que l’on a décidé de la montrer et
possiblement de le publier). Il doit se présenter comme un poisson dans l’eau,
comme un jeune oiseau ravissant. Ce ravissement que nous sommes en droit
d’exiger de lui, il peut nous le procurer par sa figure étrange ou par sa
simplicité, par un éclat baroque ou par une beauté brute, par une sorte de
dénuement dépoli même. N’importe comment. Tout cela est dans la nature et tout
cela peut être merveilleux. Mais le poétique et le merveilleux sont
inséparables de cette fraîcheur qui fut appelée « édénique », et dont
l’univers est prodigue avec une généreuse innocence.
Ajoutons que c’est un état fragile que l’émerveillement. La page qu’on donne à
lire peut le détruire ou le fortifier par sa seule apparence. Ainsi faut-il
considérer qu’un poème, qui est notation de la voix par la main, ne saurait
être plus à son avantage que manuscrit. La machine n’est qu’un pis-aller [...].
Car le poème, au dernier état comme au premier (le papillon comme la chenille),
doit nous émouvoir par son aspect de corps vif [...].
André Pieyre de Mandiargues, Deuxième Belvédère, Grasset, 1990 (1962), p. 90-91.
Contribution de Tristan Hordé