Lettre ouverte
à Christiane Veschambre
Après une
lecture de Robert & Joséphine
par Sabine
Bourgois
On ne peut pas
se tromper sur la nature de ce qu’on lit, c’est légèreté et c’est gravité,
c’est gravité et c’est légèreté. L’art de ne pas peser en évoquant des moments
graves. Il y a surtout par rapport aux précédents livres ? Une formidable
réduction du texte (comme les réducteurs de têtes) et précision, concision du
sens et de l’atmosphère. C’est incroyablement tenu. Tendu. Comme une corde de violon
ou de violoncelle, le texte est tenu par cette tension.
Et en même temps, c’est aussi parfois une rangée d’hirondelles discourant sur
un fil électrique. Le ciel bleu, pas seulement. Oui aussi par rapport aux
autres livres il y a un bond en avant de la suggestion. Tout ce qui est suggéré
en quelques mots, tout ce qui n’est pas dit et n’a pas besoin de l’être et tout
ce qui figure et se détache magistralement sur la page. Je lis le texte qui s’intitule : « la veille du 14 juillet ».
Une larme roule, solitaire, et je repose le livre sur l’homme en colère et la
femme au charbon. Terriblement efficace ce court texte, dur comme un coup de
poing et doux… comme la peau des pêches ? Un sang neuf coule dans cette histoire
qui est celle de cent mille hommes avant et après L’assommoir de Zola. La larme roule qui connaît l’homme en colère
et la femme qui se cache. Mais ne roule-t-elle pas plus encore de lire
« plus tard dans la nuit […] serrés sur le radeau jamais plus […] après
l’usine au café des vents mauvais » ?
Tu as pour toi la profondeur. L’acuité du regard. Et une force. Tu as décapé de
toute ta science (le travail, la circonspection) chaque tranche, chaque
épisode. C’est une épure. Les figurines taillées au ciseau, ciselées, fini
cousu-main. Et puis tes mains les ont caressées, lissées, comme lorsqu’on ne
peut pas partir. On reste encore un peu. L’amour est cette attache.
Ce que tu as réussi aussi, enfin il me semble, c’est je crois une plus grande accessibilité.
La ville d’après — qui me semble un texte
important – est moins accessible au grand public. Et je pense qu’une des
gageures de l’écriture est de pouvoir être lu(e) par le plus
grand nombre sans pour autant avoir à faire de concession. C’est de mon point
de vue l’une des raisons du succès de Colette, et d’Erri de Luca (pour ne citer
que ceux-là) : ils ne semblent pas à première vue être des intellectuels
ou tenir des propos intellectuels. Non ce n’est pas tout à fait de ça dont il
s’agit. Faut-il écrire « cérébral » ? Ecrire que leur écriture
semble peu cérébrale ?
Robert & Joséphine en tout cas me
semble remporter ce tour de force-là :
pouvoir toucher un grand nombre de lecteurs. Il n’est pas question d’écrire en
vue du lecteur mais il n’est pas question non plus de le tenir à la porte, hors
de portée.
contribution de Sabine Bourgois
La fiche de Robert &
Joséphine
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